Le chant dans le liturgie
Mardi 11 janvier 2005 — Dernier ajout mercredi 17 août 2011

2- Des critères de choix

Pour l’avoir souvent expérimenté, les animateurs de chant, les chefs de chœur, les équipes liturgiques savent combien il est difficile de choisir des chants pour la liturgie.

Chanteur en liturgie

1. Un chant qui structure et entretient la foi

Pour l’avoir souvent expérimenté, les animateurs de chant, les chefs de chœur, les équipes liturgiques savent combien il est difficile de choisir des chants pour la liturgie, et combien les choix donnent souvent lieu à des réactions épidermiques, tant la place de l’émotionnel y est grande.

Les textes conciliaires nous indiquent dans quel esprit il convient de choisir un chant liturgique. Il s’agit maintenant de déterminer des critères de choix qui seront autant de moyens de discernement.

Notes
Le premier de ces critères est, me semble-t-il, la capacité du chant à entretenir la foi, la foi de celui qui chante et, dans le même acte, la foi de l’Église, puisque c’est en Église que le chant liturgique se pratique.

Certains pourraient faire reproche d’un tel critère qui peut paraître doctrinal, voire idéologique. Ce serait méconnaître la capacité très forte du chant à ancrer dans les mémoires les contenus de la foi. Le chant possède une étonnante capacité à faire retenir, à mémoriser.

Grâce à la chanson, à sa musique, au feu de ses rythmes, s’impriment en nous, sans que nous sachions vraiment pourquoi ou comment, non seulement des paroles ou de la musique, mais aussi l’impression, l’émotion du moment, le style, la voix avec laquelle la chanson se chantait. Et c’est particulièrement vrai lorsque le rythme et la méthode de la musique croisent ou épousent nos rythmes et nos mélodies naturelles.

Tout ceci met bien en évidence la capacité du chant à constituer une mémoire de la foi et à l’entretenir, pour peu que l’on ne cède pas au mirage du changement permanent qui ne peut produire aucun progrès, aucune nouveauté, puisqu’il supprime par principe tous les repères et anéantit tous les réflexes. Car ce qui donne des repères et fait naître des réflexes, c’est la répétition intelligente, la reprise correcte et imaginative, bien éloignée de l’idéologie du cantique jetable : sitôt utilisé, sitôt jeté.

Retenir comme premier critère de choix la capacité d’un chant à dire la foi, c’est prendre en compte que le croyant est un être de mémoire, que l’on croit comme on se souvient, et que c’est bien difficile aujourd’hui dans une culture de l’éphémère où l’on cultive la mémoire courte et l’immédiatement consommable. Par opposition au croyant, l’idolâtre c’est l’oublieux, l’oublieux de l’histoire ; il se fige dans l’immédiateté de l’image, souvent d’ailleurs la sienne, et qu’il oublie aussitôt pour s’accrocher à une autre.

L’oubli, l’éphémère sont les plus grands maux de la foi parce qu’ils sont l’oubli du don du salut, l’oubli des merveilles de Dieu.
La grande expression de la Bible c’est « Souviens-toi ! », car le peuple de la Bible est un peuple constitué par les interventions de Dieu dans son histoire, et donc structuré par la mémoire vive de ces interventions du salut.


Autrement dit, pas de foi sans tradition, sans transmission du souvenir, sans entretien de la mémoire, sans mots répétés, sans chants qui reprennent avec justesse les mots de la foi.

Sans mémoire vivante il n’y a pas de religion, il y a des sectes.

On comprend alors l’importance de l’expression de la foi dans le chant liturgique à cause de sa capacité à constituer une mémoire de la foi et à l’entretenir : la foi est entendue avant d’être comprise ; elle est son avant d’être raison, et on l’oublie trop souvent dans notre pastorale.

Concrètement, lorsqu’il faut choisir un chant, il convient d’abord de lire soigneusement le texte et de se demander

  • ce chant dit-il la Bonne Nouvelle et le don de Dieu ?
  • ce chant est-il fidèle au message reçu dont nous sommes les héritiers et que nous avons à transmettre, - c’est-à-dire est-il fidèle au contenu de la foi de l’Église ?
  • ce chant annonce-t-il la promesse, nous tourne-t-il vers Dieu, vers l’avenir du Royaume ?
  • ce chant peut-il, par son texte, ses rythmes, ses possibilités de mise en œuvre faire, d’une assemblée disparate, le corps du Christ à la fois un et divers ?

    Musique
    Autrement dit,
  • je ne dois jamais choisir un chant parce qu’il me plaît, qu’il provoque en moi des émotions ou qu’il me fait chanter de bons sentiments ;
  • je ne dois jamais choisir un chant parce qu’il est facile, qu’il est à la mode, qu’on a du plaisir à le chanter
  • je ne dois jamais choisir un chant qui me tourne vers moi, qui m’installe dans une relation à sens unique avec Dieu, au détriment d’une relation en Église.

Là, nous avons beaucoup de travail à faire pour ne pas laisser les commerçants ou les publicitaires guider nos choix, pour éliminer ce qui ne dit pas avec exactitude la foi de l’Église, pour ne pas sans cesse changer de
répertoire, pour ne pas sauter sur la première nouveauté avant de se demander si la foi et la mémoire chrétiennes gagneront au changement.

Il nous faut avoir le courage de vérifier les répertoires de nos paroisses et particulièrement les chants de l’ordinaire de la messe (Kyrie, Gloire à Dieu, Credo, Saint le Seigneur, Anamnèse, Notre Père, Agneau de Dieu) parce qu’ils sont le résltat d’un héritage reçu, d’une fois à transmetre, et qu’ils structurent fortement.

2. Un chant qui accomplit le rite

Notre liturgie, comme toute action culturelle, mais surtout comme toute activité humaine, comme toute vie sociale, est une succession de rites. Que chacun regarde comment il vit ; il remarquera bien vite que les gestes les plus quotidiens comme ceux de la toilette, des repas, des salutations aux gens que l’on croise, etc., sont extrêmement ritualisés. Il est tout aussi aisé de constater comment un anniversaire avec gâteau, bougies, chanson, cadeaux est un vrai rituel qu’il ne s’agit pas de modifier.

Cette ritualité quotidienne se retrouve dans l’action liturgique, mais avec un tout autre sens : les rites de l’Église sont des opérations humaines qui révèlent que Dieu intervient et agit ; ils sont le lieu où le visible dit l’invisible.
Et quel est leur rapport avec le chant ?

3. Le chant, une action intégrée au rite

« La musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique. » (CSL, n° 112). On voit bien ici l’importance attachée par le Concile à ce que la musique accompagne le rite, l’aide à se déployer, sans jamais en prendre la place : le visible ne doit jamais empêcher l’émergence de l’invisible. Alors, quand on choisit un chant, les questions doivent être :

Ce chant va-t-il permettre au rite de se déployer ?
Va-t-il permettre à une assemblée disparate de devenir une assemblée de croyants ?
Va-t-il permettre la communion vraie et profonde au Dieu de l’Alliance ?

Il faut donc bien connaître les rites et les avoir éprouvés pour bien choisir les chants qui leur permettront de s’épanouir.

4. Le chant et la musique font et sont le rite

C’est le cas où le chant accomplit le rite. Ainsi en est-il du Gloire à Dieu, du Credo, du Saint le Seigneur.
Il n’y a rien à rajouter, à expliquer. Il suffit d’entonner, et le rite de la louange, celui de l’expression de la foi, celui de l’ouverture à la sainteté de Dieu s’accomplissent.

Le chant est rite,devient rite et nous intègre à la louange et à la foi de l’Église.

5. Le chant accompagne le rite

Il se superpose à lui ; il le renforce.

Ainsi en est-il, par exemple, de la procession d’offrande. Si on chante pendant qu’elle se déploie « Préparons la table… où Jésus se donne », on permet à l’assemblée d’entrer davantage dans la signification du rite. C’est la même chose si une pièce d’orgue ou un motet chanté par la chorale sont bien choisis.

Par une musique bien exécutée et qui, apparemment rie sert à rien, on rappelle la gratuité du don que Dieu nous fait. En mettant en relief la préparation des dons, le chant aidera l’assemblée à se préparer intérieurement à être cette table où Jésus va se donner, surtout si le chant débouche sur le silence.

Il en est de même pour la procession de communion. Chanter Jésus, Christ, Seigneur, Alléluia en allant communier nous redit fortement qui nous allons recevoir, et change notre attitude de réception.Ainsi encore d’un motet ou d’une pièce instrumentale qui renforcera le rite que l’on accomplit.

On peut encore prendre l’exemple du chant à la fraction. Chanter Agneau de Dieu au moment où le célébrant fait la fraction renforce le rite et l’explicite : il rappelle la Nouvelle Alliance et dit, de dimanche en dimanche, que le Christ est notre salut et celui du monde ; il rappelle la gravité et la sainteté du geste de communion qui va suivre ; il met en évidence ce geste extraordinaire et paradoxal de la fraction où Dieu se fait reconnaître, geste d’un pain déchiré qui fera de nous un même corps.

Alors,on comprend que chanter, au moment de la fraction, « La paix, oui la paix… » ou quelque chose de similaire empêche le rite de se déployer et le rend totalement inaperçu, alors qu’il est essentiel.

6. Le chant prépare ou prolonge le rite

Il lui donne plus de consistance dans la durée. Ainsi de l’Alléluia qui annonce la Parole et prépare l’assemblée à l’entendre : chanter un Alléluia ridiculement court ou, pis encore, le dire est un non-sens ; bien le déployer donnera à la Parole toute l’attention dont elle doit faire l’objet.

Prenons encore l’exemple du chant d’entrée : son rôle est de préparer à ce qu’on va célébrer en indiquant telle fête particulière ou tel temps liturgique ; il doit être choisi avec soin,sinon que se prépare-t-on à célébrer ?

L’orgue ou la chorale peuvent aussi prolonger le rite, après l’homélie, à l’occasion du dernier kyrie, où une polyphonie développe l’acclamation… Les occasions ne manquent pas, encore faut-il être conscient du rite que l’on met en œuvre.

En guise de conclusion, et pour résumer ce second critère de choix :

Il convient toujours de choisir un chant qui n’empêche pas le rite de fonctionner. Le chant n’est pas un embellissement de la liturgie, il n’a pas pour but de « faire joli » ; il a une fonction : servir le rite.

Alors, pour une équipe liturgique, il ne suffit pas de choisir un chant en fonction de son contenu de foi, il faut encore observer quel effet ce chant produira sur le rite.

Se pose alors le problème de la relecture de nos célébrations. Nous en reparlerons. Pour l’instant réalisons l’importance de la relation du chant aux rites et n’oublions jamais qu’à travers les rites sacramentels c’est l’Invisible qui se rend visible. Le chant doit aider à cette visibilité pour que chaque participant à nos célébrations puisse entrer en communion avec le Dieu de l’Alliance.
Suite