Vendredi 8 avril 2005 — Dernier ajout jeudi 30 novembre 2006

Achille Latimier du Clézieux

1806-1893
Ecrivain et homme d’œuvres
Fondateur de l’œuvre de Saint-Ilan

Achille Latimier du Clézieux Achille Latimier du Clésieux est né à Saint-Brieuc le 30 avril 1806, dans une famille de notables enrichie grâce au négoce de la toile au 18e siècle.

Passionné par la poésie dès le plus jeune âge, d’une nature plutôt romantique, Achille semble se destiner à une carrière de poète et de dramaturge moralisateur. Après ses études, il commence à fréquenter les milieux littéraires. Dans le même temps, il devient à vingt ans propriétaire du château de Saint-Ilan, en Langueux, puis il épouse Louise Espagnion-Dézilles, avec laquelle il aura trois enfants.

Achille passe alors des jours tranquilles dans sa propriété, jouissant de sa fortune et vivant de ses rentes. Il profite de la solitude de son manoir qui surplombe la mer pour se consacrer à une carrière de poète. Ami de Châteaubriand, il est totalement influencé par le mouvement romantique. Il est aussi très croyant et très lié à l’Eglise, devenant même, entre 1828 et 1830, membre de l’Ecole de la Chesnaie, créée par l’écrivain catholique et ultramontain Félicité de La Mennais.

Cependant, au cours de ses longues méditations, des doutes s’élèvent dans son esprit : " Est-il véritablement dans sa vocation ? Accomplit-il tout son devoir d’homme, de dirigeant ? N’a-t-il pas un autre devoir à remplir que celui de satisfaire ses goûts pour la poésie ? C’est en constatant la misère matérielle et morale de la vie en milieu rural qu’Achille du Clésieux décide d’abandonner sa vocation littéraire pour de vastes projets d’ordre social.

Dans la première moitié du 19e siècle, la révolution industrielle provoque l’exode rural. Le développement des manufactures et des usines encourage l’émigration des habitants de la campagne vers la vie apparemment facile des villes. Le résultat sur le plan agricole est effroyable. Neuf millions d’hectares de terres restent inexploités. Dans cette nouvelle France rurale, la pauvreté du sol engendre nécessairement la pauvreté de la population, avec tous les maux qu’elle peut entraîner. Les famines ne sont pas rares ; beaucoup de gens périssent, tandis qu’un nombre considérable d’enfants se découvrent orphelins ou abandonnés.

La misère, le vagabondage et la délinquance inquiètent les autorités. Deux constats s’imposent : l’agriculture défaillante a besoin de bras pour se développer ; de nombreux jeunes sont inoccupés, il faut les prendre en charge. L’Etat envisage alors de créer des Colonies Agricoles de Jeunes Déshérités pour les élever, les éduquer, les amender et les instruire en procurant des « bras » à la renaissance de l’agriculture.

Achille du Clésieux n’ignore rien de cet état de choses et projette de s’en inspirer. Il décide de mettre sa fortune et les terres de sa propriété au service d’une Œuvre privée pour jeunes délinquants et enfants abandonnés.

Le projet agricole de Saint-Ilan est lancé en 1843. L’annuaire des Côtes du Nord de l’époque le présente en ces termes : « M. Achille du Clésieux amène de Fontevrault sept jeunes prisonniers pour commencer à Saint-Ilan une colonie agricole et pénitentiaire ».

La colonie agricole vers 1880
La colonie agricole vers 1880

L’encadrement des enfants étant assuré par des contremaîtres formés sur place, il est donc nécessaire de créer une Ecole de Contremaîtres. Pour cela, Achille du Clésieux envisage l’appui d’une congrégation religieuse. Devant le refus de plusieurs religieux sollicités pour prendre la direction de cette école, il fonde, avec l’accord de Mgr Le Mée, l’Ordre des Frères de Saint-Léon. Les contremaîtres ne doivent pas avoir l’ambition de devenir propriétaires, ne possèdent rien, ne sont pas rétribués, leur nécessaire leur étant fourni par la colonie. Sur le plan religieux, ils doivent être des « frères », prononcer des vœux simples et se consacrer entièrement à l’œuvre de Saint-Ilan. Après six mois de postulat, dix-huit mois de noviciat leur sont imposés. C’est alors que le Conseil des Frères décide de leur admission.

L'école de Saint-Ilan - Vue générale extérieure
L’école de Saint-Ilan - Vue générale extérieure

Achille du Clésieux est le directeur temporel de l’Ecole des Contremaîtres. Un prêtre désigné par l’Evêque de Saint-Brieuc assume la direction spirituelle en tant qu’aumônier, tandis que trois sœurs de la Divine Providence de Créhen s’y adjoignent pour les services domestiques, d’hygiène et de santé. Bientôt la formule est fixée : vingt enfants seulement sont admis avec trois contremaîtres par groupe pour permettre d’y créer un climat paisible et familial.

Le règlement de l’école s’inspire de la discipline militaire. La formation agricole est complétée par un enseignement général et religieux. Ainsi, dans l’intervalle des neuf heures journalières de travaux agricoles, des cours de catéchisme, d’écriture, de calcul et d’économie rurale sont prodigués aux jeunes colons.

L’installation matérielle est plutôt précaire. Elle comprend d’abord une salle servant de réfectoire qui se mue pour la nuit en dortoir. Une deuxième salle est consacrée à l’étude et aux heures de classes. Les colons bénéficient également des écuries et des étables de la ferme pour leurs travaux agricoles. La journée se termine par une heure de musique vocale. Ce régime, qui peut paraître plutôt spartiate, baigne dans une ambiance somme toute familiale, empreinte de religiosité assez accentuée, ce qui est d’ailleurs de règle à l’époque dans tout système éducatif.

L'école de Saint-Ilan - Le réfectoire, vers 1930
L’école de Saint-Ilan - Le réfectoire, vers 1930

Ainsi naît sommairement en Bretagne la première colonie agricole pour jeunes déshérités. C’est alors la huitième du genre implantée en France. Elle doit se développer et servir de modèle dans l’esprit d’Achille du Clésieux.

Souhaitant que l’œuvre de Saint-Ilan soit reconnue régionalement, Achille du Clésieux propose de créer un réseau de colonies agricoles composé d’une colonie-mère établie pour la province, d’une colonie centrale par département, et d’une colonie partielle par localité. La colonie-mère doit avoir un rôle administratif. Les colonies centrales seraient chargées d’enseignement agricole, et les colonies partielles, limitées à vingt personnes, enverraient des groupes de colons défricher les landes sauvages ; le système permettrait un véritable quadrillage de la Bretagne. Les landes pourraient ainsi être mises en valeur, tout en préservant l’aspect familial des colonies partielles.

Les débuts de ce vaste projet sont prometteurs. Les extensions laissent espérer la réussite totale. Et de fait, l’œuvre qui s’étend connaît bientôt une audience régionale et nationale.

Dès lors, un orphelinat est créé afin de fournir des équipes pour les colonies partielles : « Lande au noir » et « Carlan » en Meslin, « Belle-Joie » à Loudéac, etc. Le nombre d’orphelins ne cessant de croître, une « Société paternelle en faveur de la colonisation des enfants déshérités » est constituée ; le but de celle-ci est de permettre aux enfants, les uns d’être patronnés par des bienfaiteurs, les autres d’être à la charge de l’œuvre.

Parallèlement, Achille du Clésieux ambitionne de créer une « ferme-école », dans l’optique de se faire seconder en s’entourant de gens sûrs, dévoués et compétents. Il obtient pour cela le soutien des pouvoirs publics et l’accord du gouvernement, ce dernier préconisant la fondation d’une ferme-école dans chaque département. Les terres et fermes de Carlan en Meslin servent cette nouvelle initiative. Mais l’adjonction de cette ferme-école plus officielle entraîne une cohabitation difficile. Des problèmes d’ordre psychologique, spirituel et financier apparaissent. Cela est trop pour Achille du Clésieux qui se retire et met en dotation les bâtiments, les terrains et les fonds, avant de chercher à affilier l’œuvre à une communauté. En 1855, Saint-Ilan est confiée à la Congrégation des Pères du Saint-Esprit, congrégation missionnaire reconnue par l’Etat, ce qui est un gage de sécurité.

La chapelle de Saint-Ilan
La chapelle de Saint-Ilan

Saint-Ilan ne va donc pas sombrer. Il y avait nécessité absolue de trancher, de reconstituer toute l’équipe dirigeante et faire repartir l’œuvre sur de nouvelles bases, avec de nouvelles personnes, en s’appuyant sur d’autres dévouements.

Même si Saint-Ilan n’est plus sous sa responsabilité, Achille du Clésieux ne perd pas pour autant son dynamisme et se consacre à d’autres activités d’ordre social.

En 1872, il fonde l’œuvre des Familles Ouvrières. Elle est le complément de l’œuvre de la Sainte Famille déjà existante. Son siège est à Saint-Brieuc. Derrière cette œuvre essentiellement laïque, l’intention d’Achille du Clésieux est d’acquérir un vaste terrain situé près de la chapelle N.D. de la Fontaine et d’y faire construire des bâtiments pour y loger des familles d’ouvriers sans grands revenus.

Ayant pourtant fort à faire avec l’œuvre des cités ouvrières, il se lance également en avril 1874 dans une « action littéraire », le renouveau théâtral en France ; ou plutôt l’amélioration du théâtre et sa moralisation. Un comité d’initiative se constitue sous sa présidence, en vue de créer la « Société pour l’amélioration du théâtre en France », composée de noms illustres.

Mais la grande mission de la fin de sa vie, Achille du Clésieux la consacre en 1883 à sauver l’Ecole secondaire Saint-Charles de Saint-Brieuc qui se trouve alors dans une situation financière si inextricable que les Pères Dominicains envisagent de la vendre à l’Etat. Achille du Clésieux, de concert avec l’Evêque de Saint-Brieuc, rachète l’école en prenant les dettes à son compte et en constituant la société anonyme de l’Ecole Saint-Charles.

Monsieur Achille Latimier du Clésieux meurt le 25 juin 1893. Ses funérailles célébrées à la cathédrale de Saint-Brieuc, sont présidées par Mgr Fallières, et provoquent une très grande affluence. Il est conduit au caveau de famille, au cimetière de Saint-Brieuc, entre deux haies d’enfants massés tout au long de l’avenue.

Ainsi disparaissait à l’âge de 87 ans, le fondateur de la colonie agricole et de l’œuvre de Saint-Ilan. Cet homme de bien, ce grand chrétien a vu la réalisation et le succès des œuvres auxquelles il tenait tant. Comme toutes les créations humaines, elles avaient leurs qualités et leurs défauts, mais ne manquaient ni de sincérité, ni de générosité, ni de foi. Quoi qu’il en soit, une multitude de jeunes peuvent lui être reconnaissants de l’existence de Saint-Ilan durant cinquante ans avant sa mort… et plus de cent ans après !

L'école de Saint-Ilan - Les bâtiments agricoles, vers 1930
L’école de Saint-Ilan - Les bâtiments agricoles, vers 1930

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Saint-Ilan, 1843-1993. 150 ans au service des jeunes -  voir en grand cette image
Saint-Ilan, 1843-1993. 150 ans au service des jeunes

Loisy, Edouard, Saint-Ilan, 1843-1993. 150 ans au service des jeunes, Saint-Brieuc, Presses Bretonnes, 1993.