Samedi 27 décembre 2008 — Dernier ajout jeudi 11 juin 2009

Au hasard des actes de baptêmes

Les actes de baptême se présentent, dans les registres anciens, sous la forme petites notices, formelles en apparence et parfois fort succinctes. Leur étude est pourtant riche d’informations. L’évêché de Saint-Brieuc est favorisé sur ce point puisque le plus vieux registre de baptêmes d’Europe est celui de Lanloup dont les enregistrements commencent le 24 août 1467. Mémoire écrite d’un acte de foi, un acte de baptême est aussi le marqueur d’usages sociaux et culturels, l’expression d’une sociabilité et le révélateur de pratiques privées et même intimes. Nous aurons l’occasion de revenir sur tous ces points, au hasard des actes remarquables que nous rencontrerons.

En voici un premier tiré des registres de baptêmes de Perros, année 1530. Il ne manque pas d’intérêt.

Septima mensis predictus [marcii] fuit Hyeronimus filius legitimus Yvonis en Pouldu et Margaritte en Poncin fuerunt compatres Hyeronimus de Verrassano Florentinus Arthurus en Gac Katherina Salaun.
R[ollandus] Pouldu presbiter baptisam.
Le septième jour du mois prédit [mars] fut Jérôme fils légitime de Yves le Pouldu et Marguerite Le Poncin, furent compères Jérôme de Verrassano Florentin, Arthur le Gac et Catherine Salaün.
Copie de l'acte de baptême -  voir en grand cette image
Copie de l’acte de baptême

Les apprentis paléographes pourront au passage repérer, en plus de l’usage du latin communément en vigueur dans les registres de cette paroisse jusqu’au début du XVIIe siècle, quelques procédés d’écriture abrégée parfois déroutants pour les non initiés. Le « 9 tironien » de (com)patres, les contractions, les lettres suscrites ou autres signes spéciaux [p(redictu)s, Yvo(n)is, p(res)b(ite)r ,baptis(a)m, …] qui ont été résolus dans la transcription.

Les généalogistes devront se méfier de la date : en 1530, l’année commençait à Pâques qui cette année là tombait le 17 avril. En réalité, ce baptême eut donc lieu le 7 mars 1531 selon notre nouveau style.

Les linguistes remarqueront l’utilisation de l’article breton en = le ; mais aussi l’usage particulier fait par le rédacteur, Messire Rolland Pouldu, du terme cumpatres pour désigner simultanément parrains et marraines. Quant à l’oubli du mot essentiel, « baptisatus », il est à mettre au compte de la distraction du scripteur, ou de son émotion. N’était-il pas proche parent du père ?

Les canonistes n’auront pas été surpris par la présence de deux parrains. S’agissant ici d’un garçon, la chose allait de soi. Une fille aurait eu deux marraines. Cette pratique eut cours jusqu’au XVIIe siècle.

Giovanni da Verrazano, frère de Girolamo
Giovanni da Verrazano, frère de Girolamo

Les historiens surtout y trouveront matière à interrogations. La singularité de cette notice tient en effet à l’identité de l’un des parrains : Hieronimus Verrazzano. Ce nom est familier à tous ceux qui s’intéressent aux premiers découvreurs du nouveau monde, car Girolamo (forme toscane de Hieronimus) da Verrazzano est l’un deux. Navigateur et cartographe florentin, il avait été engagé avec son frère aîné Giovanni, par François 1er. Avant même Jacques Cartier, les frères Verrazzano avaient reçu du roi la mission de rechercher le passage par le Nord-Ouest vers la Chine et l’Inde. Ils découvrirent au moins que les Espagnols n’avaient pas colonisé toutes les terres au nord de la Caroline ; et que la Floride était à prendre. Girolamo ouvrit également aux Français les mers du sud et l’océan Indien en 1527-1528, en particulier Madagascar, et l’Atlantique Sud avec le Brésil en 1529.

Comment expliquer qu’il soit lié aux Pouldu ou Poncin ? Ce choix de parrainage était-il pour eux celui du prestige, l’affirmation d’un lien professionnel ou l’expression de l’amitié ? Si la raison est à rechercher du côté des activités maritimes, il serait hasardeux de l’expliquer par les simples aléas de la navigation. Depuis 1522, Verrazzano s’était établi à Dieppe avec son frère pour voyager sous le drapeau français. Sa présence à Perros peut être le résultat des relations commerciales traditionnellement actives entre la côte trégoroise et la Normandie. Mais on peut aussi penser que cette côte était familière aux Verrazzano pour d’autres motifs. On apprend par les chartes et les récits de Girolamo qu’en 1523, les deux frères durent, au départ d’un de leurs voyages, chercher un abri contre la tempête dans un port de Bretagne et y réparer deux de leurs navires. L’un de ces navires, la Dauphine, se trouvait « au pays de Bretagne » en 1524, un second, la Flamengue, y revint après son voyage de 1528 aux Antilles. Les ports d’accueil ne sont malheureusement pas précisés. Il ne semble cependant pas que ce fût Perros, peu fréquenté en ce temps là, mais peut-être Port-Blanc, voire Lannion. Il est certain aussi que des marins bretons accompagnaient les frères Verrazzano dans leurs voyages. Et pourquoi pas Yvon Le Pouldu, dont Girolamo tiendra le fils sur les fonts baptismaux de Perros ?

Quoi qu’il en soit, un simple enregistrement de baptême permet de tordre le cou aux préjugés que beaucoup d’historiens hexagonaux traînent encore après eux à propos de la Bretagne, comme celui de Bretons vivant à l’écart du monde et du mouvement des idées, réfractaires à toute nouveauté, et qui « ne savaient nouvelle des mariages des rois qu’au baptême de leurs enfants », pour reprendre le mot de cette mauvaise langue d’Agrippa d’Aubigné.

Note :
Voir l’article sur le pont de Verrazanno sur le site Wikipedia.

Le pont de Verrazanno à New-York -  voir en grand cette image
Le pont de Verrazanno à New-York
Document Wikipedia

Vos témoignages

  • Hervé Le Goff 13 juin 2009 08:17

    Pour répondre à plusieurs questions qui m’ont été adressées à la suite de cet article, je précise que l’usage de donner deux parrains (appelés parfois parrain et petit parrain) à un garçon et deux marraines à une fille a été aboli par le concile de Trente (1545-1563). Mais cette défense a été selon les régions et selon les paroisses plus ou moins longue à s’imposer. J’ai retrouvé par exemple dans les registres de baptêmes de la paroisse Saint-Nicolas de Nantes une note qui fixe au 10 février 1611 l’abandon local de cette pratique ancienne : « Puer iste fuit primus qui baptisatus fuit juxta formam concilii Tridentini, quam nunc in hac ecclesiâ sequimur ». Une cartographie détaillée de l’abandon progressif de cet usage serait un indicateur intéressant de mentalités religieuses, et un marqueur non moins pertinent de l’application des préceptes de ce concile de la contre-Réforme qui, comme on le sait, ne furent pas toujours appliquées sans réticences et même sans résistances.

    • Au hasard des actes de baptêmes 24 août 2009 17:24, par GUEPEROU GISELE

      Bonsoir Hervé, et oui, c’est moi Gisèle. On vient de me poser une question… Quand le dernier Baptème a-t-il été célébré pour la dernière fois à Lannévan ? peux-tu me le dire ? Merci et à plus.

      Gisèle

      • Au hasard des actes de baptêmes 26 août 2009 18:30, par Le Goff, Hervé

        Bonjour Giséle, ravi de te retrouver sur ce site. Ici au moins on peut répondre à loisir.

        Le dernier baptême célébré à Lannéven, alors trêve=succursale de Botlezan, est celui de Anthoine-Anne Guyomar, fils de François et Catherine Tréglos, « né dans le Convenant Calégan » le 20 septembre 1792. Il a été baptisé le lendemain par F(rançois) Blévin, prêtre, ancien moine cistercien et procureur de l’abbaye de Bégard, et qui avait prêté serment à la Constitution civile du clergé. Il n’était pas le désservant en titre. Celui-ci était un vicaire d’office appelé J. Le Roux (probablement Jean-Corentin, lui aussi sermentaire,qui célèbre l’avant-dernier baptême le 25 août précédent).S’il ne célèbre pas celui de Anthoine Guyomar, c’est probablement parce qu’il avait déjà été déplacé dans une autre paroisse (Voir sur ce site du diocèse mon inventaire des prêtres trégorois durant la Révolution).

        Les baptêmes qui suivront seront enregistrés à Botlezan, bientôt rattaché à la commune de Bégard, avant d’être consignés dans les registres de la nouvelle paroisse.

        Tu peux consulter en ligne l’acte de baptême de Anthoine Guyomar sur le site des Archives départementales 22.

        Amicalement.
        Hervé