Groupement pour le service œcuménique des bords de Rance
Mardi 29 mai 2012 — Dernier ajout mardi 21 août 2012

Chemins de conversion vers l’unité

Aller des confessions chrétiennes diverses à l’unique Église du Christ

Conférence du Pasteur Yves Noyer le mardi 10 avril 2012 à Saint-Malo, Temple ERF, rue Georges-Clémenceau.

Pasteur Yves Noyer
Pasteur Yves Noyer

Depuis plus de 75 ans, nous sommes appelés à prier pour l’unité des chrétiens, « comme le Christ-Jésus la veut par les moyens qu’il voudra », selon l’affirmation si juste au plan spirituel, telle qu’elle fut énoncée en son temps par l’abbé Paul Couturier, rénovateur de la semaine universelle de prière et fondateur du fameux Groupe des Dombes. Nous avons depuis 1937 fait des pas énormes et sommes capables de dire ensemble que nous sommes plus frères que séparés, si du moins nous acceptons de recevoir les fruits obtenus par ce mouvement œcuménique, désormais centenaire puisqu’il vécut ses débuts en 1910 grâce à la prise de conscience du scandale de la division. Mais en contrepoint, nous savons que dans toutes les Églises, des personnes pourtant profondément attachés à l’Evangile sont réticentes face à la démarche œcuménique, et ceci souvent par souci de ne pas trahir ce qui fait l’identité de leur propre famille confessionnelle et ainsi leur accueil de l’Evangile. Il est vrai que, même les partisans de œcuménisme ne sont pas toujours parfaitement au clair sur une méthode et surtout sur l’état d’esprit à adopter pour avancer de manière féconde sur le chemin vers l’unité.

Voilà pourquoi il m’a semblé urgent de chercher à dire quelles sont les conditions spirituelles à remplir pour continuer à avancer sur cette route menant vers l’unité. Je le fais en raison de plusieurs études menées avec d’autres depuis de nombreuses années ; en d’autres termes, ce n’est pas en mon seul nom que je parle aujourd’hui mais bien au nom des membres de la Commission théologique normande qui travaillent ensemble depuis plusieurs années ou encore de ceux qui composent ensemble le Conseil d’administration de l’Association chrétienne œcuménique de Normandie. Et je résume la thèse principale que je vais défendre ce soir devant vous : nous ne pourrons continuer à avancer dans les prochaines années que si nous sommes, dans les différentes Églises, de plus en plus nombreux à vivre la conversion au Christ afin de progresser dans l’accueil de l’unité telle que le Christ nous en fait le don ; nous avons à être de plus en plus nombreux à prier Notre Seigneur afin qu’il nous fasse ce don de l’unité et que nous puissions ainsi rendre davantage manifeste la vérité de l’Évangile du Christ Sauveur et Vivant. Car l’unité n’est pas une fin en soi ; selon les termes mêmes de la prière de Jésus à son Père, elle trouve son objectif dans la fécondité de la mission dans le monde : Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi afin que le monde croie que tu m’as envoyé (Jean 17, 21). C’est bien cette fidélité à la prière du Christ qui a amené les auditeurs du missionnaire asiatique critiquant, en 1910 à la conférence internationale des missions, tous les « ismes » dont étaient affublées les prédications de l’Évangile, oui qui les a amenés à prendre conscience de la division des chrétiens et du scandale que cela occasionnait pour beaucoup d’êtres humains ! Ainsi ont-ils pu œuvrer dès les années suivantes pour l’unité des chrétiens… Tout de suite, je suis amené à préciser que cette prise de conscience est en fait une véritable conversion au Christ Seigneur de l’Église et une réponse à son appel : dès le début de l’histoire du mouvement œcuménique, il s’agit d’accepter de comprendre que la multitude d’Églises confessionnelles contredit la vérité de l’Évangile et nuit donc à la fécondité du témoignage missionnaire !

Voilà pourquoi je vous propose une présentation en trois parties : tout d’abord je chercherai à vous montrer en quoi la conversion est fondamentale pour de nouvelles avancées en vue de l’unité des chrétiens en un seul corps, celui du Christ ; en deuxième lieu, je m’efforcerai de vous faire saisir en quoi cette conversion ne peut se limiter à la seule dimension personnelle mais qu’elle doit atteindre les différentes confessions chrétiennes pour qu’ensemble elles puissent arriver à une unité symphonique et non cacophonique ! Enfin, je vous proposerai quelques pistes pour mieux comprendre de quoi il s’agit quand nous parlons de l’unique Église du Christ, comme je l’ai indiqué dans le sous-titre de cette causerie : « Aller des confessions chrétiennes diverses à l’unique Eglise du Christ ».

I. En quoi la conversion est indispensable pour de nouvelles avancées et l’unité des chrétiens en un seul corps, celui du Christ ?

1. La conversion : une démarche constitutive de la foi et de la vie chrétiennes

Pour mieux comprendre en quoi la conversion est constitutive de la foi et de la vie chrétiennes, je me permets de nous rafraichir la mémoire avec un rappel biblique et une explication de celui-ci. Nous lisons au début de l’évangile de Marc cette exhortation prononcée par le Christ-Jésus au début de son ministère public : Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile (Marc 1, 15). C’est bien à la fois parce que le temps est parvenu à son accomplissement grâce à l’œuvre de Dieu manifestée en Jésus de Nazareth et que le Règne de Dieu s’est approché par Jésus des êtres humains que ceux-ci sont exhortés par lui à la conversion et à la foi en l’Evangile. Mais deux questions demeurent après avoir entendu, cru et accueilli cette parole de Jésus : en quoi consiste la conversion ? Quel est le contenu de cet Evangile ?

1.1. En quoi consiste la conversion ?

Le terme employé dans le texte grec du Nouveau Testament signifie : penser après, changer d’avis ; cela entraîne un regret, un repentir, une conversion, c’est-à-dire un changement d’état d’esprit et d’attitude, le passage d’un état à un autre. Il est extrêmement important de noter que cette notion biblique est dynamique, ce qui signifie qu’elle n’est jamais achevée et donc qu’elle se vit toujours au présent. De plus il me semble très important de retenir que la conversion a un rapport étroit avec l’accueil de l’Evangile et avec celui qui le proclame et l’accomplit tout à la fois, Jésus de Nazareth : la conversion s’accomplit avec la foi au Christ reconnu en cet homme et confessé comme Sauveur et Seigneur et comme Celui qui mène à la vie nouvelle dans l’attente du Royaume. La conversion inclut l’écoute confiante et en conséquence la renonciation à un comportement et un état d’esprit jugés dépassés parce qu’en contradiction avec l’écoute du Christ-Jésus.

La conversion est donc accueil croyant de Jésus de Nazareth rendant manifeste le seul vrai Dieu et l’alliance nouvelle qu’il scelle en son Envoyé. Ainsi la vie peut-elle être comprise d’une autre manière par les disciples du Christ parce qu’elle est éclairée par sa Parole agissante et renouvelée par la puissance de Dieu. Rappelons-nous ici que le terme employé dans le texte grec pour désigner cette puissance, celle du Saint-Esprit est celui de δυναμισ, ce qui donnera transcrit en français le dynamisme dont je parlais à propos de la compréhension de la conversion comme toujours à vivre ; pour comprendre cela, il faut en particulier retenir ce passage fondateur pour la mission de l’Eglise que constituent les versets 6 à 8 du premier chapitre du livre des Actes. Ainsi pour vivre vraiment l’Evangile, nous avons besoin de demander à Dieu et de recevoir son don du Saint-Esprit et ainsi d’être à l’écoute de sa parole vivante et vivifiante, de la Bonne Nouvelle du Christ Sauveur et Vivant. Nous sommes ainsi appelés à vivre sous l’impulsion du Saint-Esprit et donc à être toujours en mouvement pour atteindre l’état d’adultes, la taille du Christ dans sa plénitude, comme le disait l’apôtre Paul aux chrétiens d’Ephèse. Nous ne pouvons vivre cela sans vivre la conversion permanente !

1. 2. Quel est le contenu de l’Evangile ?

Il me semble utile de mieux percevoir l’Evangile pour comprendre plus profondément en quoi la conversion est constitutive de la foi et de la vie chrétiennes. Je l’ai déjà mentionné à deux reprises au moins, je donne cette définition provisoire et partielle de l’Evangile en disant que c’est la Bonne Nouvelle du Christ Sauveur et Vivant. Mais je crois nécessaire d’ajouter des éléments qui complètent et enrichissent cette première définition : ce que Jésus a accompli en sa vie et en sa mort concerne et touche notre vie, dans tous ses aspects spirituels, psychologiques et corporels, afin que nous accédions à l’unité de notre être et que nous vivions vraiment comme êtres humains, c’est-à-dire comme êtres en relation aussi bien avec Dieu qu’avec les êtres humains. Cet Évangile est Bonne Nouvelle qui se vit dans la joie et la paix, comme dans la communion fraternelle et la solidarité. Mais il est d’une telle ampleur que nous sommes appelés à en découvrir des aspects nouveaux tout au long de notre vie : parce que cette vie vue à la lumière de l’Evangile est une vie nouvelle, elle suppose toute une série de renoncements, par exemple à la haine, à la violence, à la jalousie et à la colère et nécessite une croissance dans la prise de conscience et donc une conversion permanente !

2. Quelques éléments bibliques concernant l’unité des chrétiens

2. 1. Jean 17

Je commence par ce texte tout simplement parce qu’il est de tous les textes qui parlent de l’unité le plus connu et le plus utilisé mais je le fais en vous invitant à être particulièrement attentifs dans la mesure où je crois que nous commettons souvent des contresens en lisant ce texte.

Je commence par un point qui peut vous paraître anodin mais qui me semble au contraire très important : au verset 6, il nous est dit que les hommes pour lesquels Jésus prie son Père ont été tirés par Celui-ci du monde pour les donner à son Christ ; or le grec indique : εχ του χοσμου ; cela me rappelle très fortement celle qui est appelée en dehors, l’εχχλήσίά ! Le Christ prie pour eux et pour ceux qui, grâce à la parole des premiers témoins, croiront en Jésus. Pour qu’ils puissent accomplir la mission que Jésus leur confiera, celui-ci prie son Père de les garder en son nom. Comme ils ne sont pas plus du monde que Jésus, celui-ci prie Dieu de les garder du Mauvais et de les consacrer par la vérité, comme Jésus s’est consacré lui-même. Et voilà donc l’objectif de la prière de Jésus : … que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi afin que le monde croie que tu m’as envoyé (Jean 17, 21). Ainsi l’unité des chrétiens peut être considérée comme trouvant son fondement dans l’unité même de Dieu dans la diversité des personnes, du Père et du Fils grâce à l’Esprit ; de plus elle a son objectif dans la portée efficace de l’envoi du Fils par le Père, en d’autres termes, elle contribue à rendre manifeste le fait que Jésus est bien l’Envoyé, le Christ de Dieu et qu’il accomplit bien l’œuvre voulue par le Père, cette œuvre universelle faite par amour pour les êtres humains de « toutes nations, tribus, peuples et langues » (voir Apocalypse 7, 9).

2.2. 1 Corinthiens 12

Ici, nous avons à prêter attention au fait que le corps du Christ dont parle Paul est un, qu’il trouve son unité dans son appartenance au Christ et dans la confession de foi au Christ et qu’en même temps ses membres sont voulus divers par celui qui les appelle à l’unité. Et j’ose exprimer une hypothèse pour signifier la perspective offerte à cette unité des chrétiens dans la diversité de ses membres : elle a pour objectif de rendre manifeste la grandeur de l’œuvre de Dieu que l’uniformité ne pourrait pas manifester ! De plus, il est impressionnant de noter que ce corps aux membres divers donne au plus petit sa place et que celle-ci est légitime et contribue à la conviction pour chacun d’avoir vraiment son utilité au sein du corps. La diversité des ministères et des dons de la grâce ne dessert pas l’unité mais au contraire la sert, à la condition fondamentale que tous les membres reconnaissent que « Jésus est Seigneur » (voir 1 Corinthiens 12, 3). La fin de ce passage (versets 29 et 30) constitue une invitation à ne pas uniformiser les ministères mais bien au contraire à accepter leur diversité voulue par Dieu !

Enfin, voici le dernier élément fondamental pour notre réflexion, retenons l’affirmation selon laquelle le corps du Christ est un : … tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seuls corps : il en est de même du Christ (12, 12) et plus loin : …Or vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part (12, 27)

2.3. Ephésiens 4, 1 à 16

Grâce au message contenu dans ce texte, nous pouvons retenir que l’unité des chrétiens est en mouvement grâce à la « δυναμισ » dont j’ai déjà parlée il y a quelques minutes en référence avec le don du Saint-Esprit, puissance pour rendre témoignage à l’Evangile. Voilà comment l’apôtre Paul présente l’unité : Et les dons qu’il a faits, ce sont des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des bergers et catéchètes, afin de mettre les saints en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’adultes, à la taille du Christ dans sa plénitude (Ephésiens 4, 11 à 13). C’est dire si l’unité des chrétiens ne peut être considérée comme une tache secondaire ni facile et ne peut pas non plus être perçue avec un état d’esprit médiocre ou avec un point de vue statique mais bien au contraire comme une tache importante voire essentielle, ardue et sans cesse à reprendre puisqu’elle passe par l’intégration de tous les nouveaux-venus dans un cercle des disciples toujours plus large !

Sur ces éléments, nous pouvons passer à notre deuxième partie

II. Pourquoi la conversion doit-elle atteindre les confessions chrétiennes et pas seulement les chrétiens ?

Parce que nous vivons dans le temps, nous courons le risque propre à notre condition humaine d’être marqués par la culture et la manière de comprendre la vie humaine caractéristique de ce temps particulier. Or il se trouve que, depuis plusieurs décennies, l’homme contemporain se caractérise souvent par son individualisme. C’est ce qui nous a amenés à percevoir la vérité de la conversion de manière trop individualiste sans nous rendre compte que l’accès à la foi chrétienne est en quelque sorte filtrée par notre appartenance confessionnelle. Oh certes, je sais que bon nombre de personnes qui se reconnaissent elles-mêmes comme chrétiennes se disent souvent sans appartenance confessionnelle. Mais nous pouvons constater que la plupart voire l’essentiel des chrétiens engagés le sont dans une Église, plus précisément dans une confession marquée par une tradition propre qui se caractérise par des traits qui la constituent comme une des confessions chrétiennes. Pour avoir une chance de continuer à avancer sur le chemin menant à l’unité des chrétiens en un seul corps, il me semble essentiel de comprendre qu’une étape doit être franchie qui consiste en ce que chaque confession particulière vive sa propre conversion pour parvenir à une identité tout d’abord chrétienne et ecclésiale qui rende manifeste la commune appartenance avec les autres confessions elles aussi parvenues à cette identité chrétienne et ecclésiale afin de former toutes ensemble l’unique corps du Christ dans la reconnaissance des diversités légitimes.

Je vous invite à prendre davantage conscience de cette identité confessionnelle qui souvent nous empêche en conscience de nous reconnaître mutuellement comme membres du même corps.

1. Des identités confessionnelles à la nécessaire conversion des divergences jusque là séparatrices

Je ne peux pas éviter de montrer en quoi nos identités propres sont appelées à connaître ce processus de conversion. Je vais le faire tout d’abord en partant de ma propre confession avant d’aborder une ou deux caractéristiques d’autres confessions, ceci pour nous inviter à une meilleure connaissance de notre propre confession et d’envisager en conscience nos propres conversions.

Personnellement, je crois que certains principes de la Réforme sont justes surtout quand ils sont pris en considération dans leurs relations mutuelles et non pas chacun pris comme un tout. Je prends comme point de départ le principe selon lequel le chrétien est justifié par la grâce de Dieu. Je crois que nous sommes très nombreux dans cette assemblée à comprendre ce principe comme constitutif de l’Evangile ; peut-être sommes-nous-mêmes unanimes sur ce point.

Mais il se trouve que ce principe n’est pas seul contrairement à ce que nous pensons facilement quand nous prenons en considération l’expression courante et objet de méprise, celle des fameux « sola » : sola gratia, sola fide, sola scriptura

Car la grâce de Dieu a besoin d’être saisie par la foi ; nous disons alors que l’homme est gratuitement justifié par la grâce de Dieu au moyen de la foi. Et si nous voulons être plus précis, nous affirmons alors que nous acceptons de mettre notre confiance dans la grâce de Dieu en reconnaissant que Dieu a agi de manière favorable à l’être humain en Jésus de Nazareth au point que l’homme peut vraiment avoir confiance en cette œuvre de Dieu et de fonder solidement sa vie sur elle. Jusque là, je crois que nous ne pouvons pas repérer de réelles différences entre nos confessions. Mais c’est juste après que nous pouvons en repérer une, d’importance car nous protestants ajoutons que nous sommes justifiés par la foi, sans les œuvres ; et c’est ici que se loge un des plus beaux quiproquos entre nous car des frères et soeurs pourtant bienveillants contestent souvent cette affirmation en disant que la foi en Dieu et en son Christ entraîne nécessairement les œuvres ! Et certains protestants se lanceront alors dans une défense et illustration de la foi seule, oubliant les propos des réformateurs, en particulier de Martin Luther et de Jean Calvin, sur ce que nous appelons la sanctification, c’est-à-dire cette œuvre de Dieu qui consiste à œuvrer en nous pour nous rendre conformes à cette œuvre en Christ… Et nous risquons alors de voir le dialogue devenir deux monologues juxtaposés, voire un dialogue de sourds. Car nous n’entendons pas que nous ne nous situons plus au même niveau ; les protestants croient que les catholiques font des œuvres une condition pour accéder au salut et à l’inverse les catholiques croient que les protestants rejettent toute œuvre alors que ces derniers ne les placent tout simplement pas au même niveau que la foi en tant qu’acceptation de la grâce de Dieu ! Et la conséquence devient alors claire de part et d’autre ; la différence devient alors divergence séparatrice…

Cela nous amène à comprendre que nous ne pouvons voir nos positions respectives être réconciliées en la constatation de différences légitimes que si nous procédons de manière réciproque et en Église à la « réception » des accords œcuméniques de manière à découvrir qu’un langage un peu différent des langages confessionnels, c’est-à-dire quelque peu durcis par la polémique vécue pendant plusieurs siècles, nous permet de nous entendre à nouveau. Mais cette réception n’est vraiment féconde que si elle s’accompagne d’une conversion allant de l’identité confessionnelle à l’identité ecclésiale. Je me permets de rappeler ici que c’est tout l’intérêt du travail du Groupe des Dombes, en particulier dans deux de ses publications, la première « Pour la conversion des Églises », la seconde tout récente « Vous donc priez ainsi » qui porte sur la dimension ecclésiale de la prière que Jésus nous a enseignée, celle du Notre Père !

Je me permets maintenant quelques observations en raison du dialogue théologique qui concerne nos Églises depuis plusieurs décennies. Le dialogue entre l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale sur la Justification a été l’occasion de constater un profond accord sur ce contenu central de la révélation chrétienne. Rappelons-nous ici et maintenant que ce dialogue a été conclu par une signature officielle au plus haut niveau par les deux Églises. Et en fonction de cette signature qui engage les deux Églises, je me permets de mettre le doigt sur une pratique fréquente de l’Église catholique qui ne peut que nous choquer profondément, celle des indulgences qui a lieu chaque fois que des chrétiens catholiques se rendent en pèlerinage dans un haut lieu du catholicisme. Il y a même un document officiel qui est établi au niveau de la Curie pour préciser les conditions de cette remise d’indulgences. Oh certes, ce n’est plus comme au XVIe siècle contre un don au plan financier et nous ne pouvons plus avoir l’impression que les pèlerins achètent le salut mais tout de même cette pratique maintenue constitue un obstacle de taille sur la route vers l’unité. Et cela montre la nécessité d’une conversion confessionnelle, même pour l’Église catholique en laquelle « subsiste » pourtant l’Église du Christ - selon le terme employé par le Concile Vatican II - afin qu’elle atteigne aussi ce haut degré d’identité chrétienne et non pas seulement d’identité seulement confessionnelle !…

Pour les Églises orthodoxes, la conversion confessionnelle se situe, du moins à mon avis, à un tout autre niveau et touche la question de la compréhension de l’histoire ; bien plus, elle exige, pour être comprise, un sens de la précision théologique. Nous sommes d’accord pour dire que dans l’histoire de l’Église, il y a un temps fondateur, même si nous ne sommes pas tout à fait d’accord pour en déterminer la durée d’une même manière. Pour l’Église orthodoxe, c’est le temps des Pères de l’Église et des 7 premiers conciles œcuméniques ; mais il me semble toujours gênant d’entendre des voix orthodoxes dire que la juste expression de la foi chrétienne se trouve dans les seuls énoncés exprimés à cette époque fondatrice. Cela signifierait qu’il faudrait se contenter de répéter ces expressions-là pour exprimer à nos contemporains le contenu de l’Évangile et leur montrer la pertinence et la justesse pour la vie des êtres humains. Il me semble ici aussi qu’une conversion confessionnelle est nécessaire, ici également dans le dialogue théologique avec les autres Eglises, à partir d’un mandat confié à une commission théologique mandatée par les différentes Églises en dialogue.

Pour la Communion anglicane, je suis plus hésitant, ne serait-ce que pour une raison bien simple : le contentieux entre les Églises de la Communion anglicane et les Églises luthériennes et réformées est presque léger par rapport à celui existant entre ces dernières Églises et l’Église catholique ou l’Église orthodoxe.

Et c’est ici qu’il me semble utile d’exprimer le souhait que ces questions qui manifestent un contentieux existant entre les Églises fasse l’objet d’une réception des accords œcuméniques pour que les membres des Églises puissent comprendre la portée réelle de ces accords et s’exprimer non dans la langage polémique et forcément durci mais dans celui qui émane d’un dialogue et d’une écoute mutuelle qui trouvent l’une et l’autre leur racine dans la communion fraternelle, en Christ le seul Seigneur de l’Église…

2. Comment se produit la conversion au Christ ? Par la méditation des Écritures et la prière…

Ici et maintenant il s’agit d’éliminer une erreur qui aurait pu être fatale au mouvement œcuménique : celui-ci n’avance pas par la négociation et l’obtention de compromis satisfaisant les deux parties à la négociation mais bien par la conversion au Christ vécue dans la lecture commune des saintes Écritures et dans la prière également vécue en commun. Et nous pouvons arriver à ce stade à une découverte commune au travers des thèmes des semaines de prière pour l’unité des chrétiens depuis 40 ans, voire plus : il ne s’est pas agi, durant ces semaines du mois de janvier, de prendre seulement en compte les textes bibliques qui nous parlent explicitement de l’unité des chrétiens mais bien plus largement de prendre à nouveau en considération les éléments constitutifs de l’Évangile du Christ Sauveur et Vivant. Et c’est bien ce qui fait de la démarche œcuménique une chance pour les Eglises : elles saisissent à nouveau, par une communion fraternelle vraiment fondée sur le Christ Jésus, la grandeur et la saveur de l’Évangile et apprennent à nouveau à le recevoir ensemble avant de pouvoir à nouveau l’annoncer et le vivre ensemble dans une confiance mutuelle !

Voilà pourquoi il est fondamental de découvrir l’importance de cette vérité spirituelle que constitue la conversion, c’est-à-dire une démarche vraiment spirituelle, vécue dans la prière, pour vivre le cheminement vers l’unité des chrétiens.

Reste à ce stade une question née de l’expérience oecuménique : l’unité des chrétiens peut-elle se réaliser sans l’unité de l’Église ?

3. Unité des chrétiens et unité de l’Eglise

Nous abordons ici une question délicate car nous allons rencontrer avec elle la question de notre identité de chrétiens, notre identité que nous percevons souvent d’abord comme une identité particulière à une famille confessionnelle – au point de parler parfois de manière fautive de la religion catholique et de la religion protestante, prenant ainsi en considération la partie pour le tout- alors que nous devrions saisir notre identité particulière souvent née d’une polémique menée au nom de la vérité au sein de l’identité commune, ce qui suppose tout simplement une réconciliation vécue par la conversion entre des points de vue partiellement justes et donc destinés à être partiellement corrigés par leur complément indispensable.

Voilà pourquoi je crois que cette démarche allant de la nécessaire perception de l’unité des chrétiens vers une prise en considération de la nécessaire unité des Églises en l’unique Église du Christ devient essentielle pour l’accomplissement de la volonté du Christ Jésus : que tous soient comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi…

Cette volonté du Christ reçue par l’ensemble des chrétiens sera accomplie lorsque nous aurons accepté de ne former qu’une Église précisément parce qu’il ne peut pas y avoir plusieurs corps du Christ… Le maintien encore actuel de plusieurs Églises contredit ainsi la volonté du Seigneur de l’Eglise. Arrivés à ce stade, il nous faut aborder et développer quelques pistes pour nous permettre de comprendre de quelle Église il s’agit quand nous parlons de l’unique Église du Christ, ainsi que je l’ai indiqué dans le sous-titre de ma conférence de ce soir et dans l’information qui est parue, sous une forme un peu provocante, je l’avoue bien honnêtement !

III. Que peut être l’unique Église du Christ ?

Il convient, pour ne pas laisser demeurer une ambiguïté, de dire tout de suite ce que ne peut pas être le processus pour aller vers cette unique Église du Christ pour ensuite chercher plusieurs pistes nous menant vers elle.

1. L’ancienne voie du « retour vers la mère Église » est barrée

Et elle l’est tout simplement parce qu’elle met en cause la fidélité des chrétiens d’autres confessions qui ne pourraient entrer dans cette Eglise qui les accueillerait qu’en renonçant à leur actuelle confession de foi en la considérant comme fautive et comme infidèle au Christ et à Dieu. Cette voie défendue pendant des décennies en particulier dans l’Église catholique mais aussi dans d’autres Églises confessionnelles est considérée comme une véritable impasse ne débouchant sur aucune solution heureuse…

2. L’exacte proposition inverse est aussi une impasse : le maintien à long terme des différentes confessions

Elle constitue aussi une impasse dans la mesure où elle équivaudrait à la reconnaissance de l’erreur initiale du mouvement œcuménique consistant dans la découverte du scandale de la division des chrétiens entre plusieurs Églises.

Mais attention de bien repérer que j’ai parlé de maintien à long terme, ce qui laisse supposer que ce maintien ne peut au mieux qu’être considéré comme temporaire, c’est-à-dire à vivre tout au long du processus lent de conversion, temps qui se terminerait par la reconnaissance mutuelle d’un degré satisfaisant de communion rendant possible la constitution d’une Église par la réunion des différentes Églises jusqu’alors confessionnelles.

3. Une première piste expérimentée depuis quelques décennies : l’accord de communion ecclésiale entre des Églises se considérant comme proches et décidées à grandir dans une communion toujours plus large et profonde

C’est la méthode pratiquée dans le processus de la Concorde de Leuenberg signée en 1973 et aboutissant à la communion de chaire et d’autel entre les Églises luthériennes, réformées, unies, vaudoises, hussites, élargies à des Églises méthodistes d’Europe et aboutissant à la Communion d’Églises protestantes en Europe. C’est elle qui est le support d’union institutionnelle d’Églises comme l’Église évangélique luthérienne de France et l’Église réformée de France qui aboutira l’année prochaine en mai 2013 à la constitution de l’Église protestante unie de France. Il est à signaler que ce processus a déjà abouti dans le passé à l’union de plusieurs Églises en Allemagne, Belgique, aux Pays Bas… ainsi qu’en Alsace-Moselle par la constitution de l’Union des Églises protestantes d’Alsace-Lorraine.

En quoi consiste cette piste ?

Elle consiste à observer les progrès et à dire officiellement –c’est-à-dire selon les procédures propres à chaque Église - que ceux-ci sont suffisamment conséquents pour en conclure une reconnaissance de communion entre les Églises signataires. La Concorde de Leuenberg contient cette reconnaissance et cette déclaration de la pleine communion ou communion de chaire et d’autel entre ces Églises mais ce qui est presque aussi intéressant c’est de retenir que cette déclaration de communion contient aussi un article qui énumère les questions encore ouvertes, en demandant qu’une étude de ces différences doctrinales soit poursuivie alors même que ces différences ne produisent pas de séparation ecclésiale. L’article 39 de la Concorde contient l’énoncé de ces différences. Je cite celles qui me semblent les plus importantes : la question de l’interprétation concernant l’Écriture, la confession de foi et l’Église, la relation entre Loi et Évangile, le ministère et l’ordination, les rapports entre l’Église et la société. Il est bon de remarquer que toutes les questions mentionnées dans cet article 39 ont fait l’objet de dialogues et de textes d’accord au point que ces textes ont été approuvés par l’Assemblée générale de la Communion d’Églises protestantes en Europe lors de ses sessions successives. En outre le chemin vers l’unité se poursuit entre ces Églises dans la mesure où les dialogues sur d’autres sujets sont actuellement menés. Nous ne perdons pas de temps quand nous cherchons à bien comprendre ce modèle pratiqué d’unité.

4. Une piste qui tend à viser l’unité parfaite : soyons d’accord sur tout

En présentant ainsi la piste que suit en particulier l’Église catholique, je crois que je peux susciter le débat ; mais cependant je tiens à expliquer le regard que je porte sur cette piste.

Je commence par chercher à la décrire. Elle consiste d’abord à obtenir un accord sur tous les points soulevés par l’Église catholique en raison de sa propre conception de ce qui compose nécessairement l’Église ; peu importe que les partenaires au dialogue posent des questions qu’ils jugent pourtant légitimes – j’en ai abordé une avec la pratique actuelle des indulgences -, les questions pertinentes sont celles qui sont posées par l’Église catholique. De plus, je pose une question sur l’accueil par la même Église des dialogues et accords œcuméniques, ayant souvent l’impression que bon nombre de responsables et de membres de cette Église les ignorent dans la pratique et continuent de dire sur les autres Églises des jugements plus marqués par le temps de la polémique ; j’en veux pour preuve cette exposition que nous avons pu voir dans plusieurs cathédrales dont celles de Bayeux et de Vannes sur 2000 ans de christianisme car elles renferment des affirmations complètement réductrices sur les « frères séparés » à un point tel que je ne peux pas ne pas poser publiquement la question : ceux qui l’ont conçue et rédigée ne cherchent-ils pas à saborder le mouvement œcuménique et à en nier les fruits réels ? Et ceux qui l’accueillent dans ces lieux de culte officiels sont-ils conscients de la portée désastreuse qu’elle a par le texte erroné qu’elle contient ?

Je sais cependant que les tensions au sein même de l’Église catholique expliquent ce genre d’exposition mais je m’interroge sur la manière dont des responsables, à savoir certains prêtres et surtout évêques, reçoivent deux événements pourtant majeurs pour leur propre Église : le mouvement œcuménique auquel ont participé des pionniers catholiques comme l’abbé Couturier ou le Père Congar, mouvement qui permet de se reconnaître mutuellement davantage comme des frères que comme des dissidents ! Et le deuxième événement se trouve être le concile Vatican II dont nous célébrons depuis quelques mois le cinquantième anniversaire.

Nous pourrions en profiter pour faire le point sur les avancées sur la route vers l’unité des chrétiens et des Églises, en particulier en travaillant sur une question concernant les rapports entre unité de l’Église et Royaume de Dieu ; il me semble indispensable en effet de bien mettre cette dimension constitutive de le vie de l’Église qu’est l’unité dans la perspective du Royaume de Dieu en rendant manifeste que nous recevons tout ce qui est donné pour ce temps mais aussi en étant tendus vers ce qui viendra plus tard, précisément dans le Royaume et grâce à son avènement définitif. Or trop souvent nous considérons que l’unité doit atteindre sa perfection dès ce temps-ci, ce qui me semble une erreur considérable, d’autant plus que la vie chrétienne dans son ensemble est toujours marquée dans ce temps par l’existence du péché, en particulier de sa composante de division, division au sein de chaque être humain et entre les êtres humains.

C’est dire si l’unité des chrétiens ne se situe de manière juste que dans une tension entre le « déjà là » et le « pas encore ».

Je me permets ici d’évoquer cette décision que nous avons prise, nous responsables des relations œcuméniques de nos Églises en Normandie, d’organiser pour le mois de février 2013 un colloque sur la portée œcuménique du concile Vatican II précisément pour contribuer à sa réception dans le temps qui est le nôtre.

Ceci pour montrer que la démarche œcuménique peut encore vivifier la vie de nos Églises et rendre manifeste le fait que nous pouvons travailler ensemble, cheminer les uns vers les autres et ensemble vers le Christ pour rendre le témoignage le plus juste à la Parole qu’il a prononcée et à l’œuvre qu’il a accomplie en faveur d’une multitude innombrable d’êtres humains. Le temps de Pâques est si proche de nous que j’espère ne pas avoir besoin de faire plus que d’évoquer cette dimension constitutive de l’Évangile : la victoire du Christ sur la mort et sur le mal. C’est bien parce que nous sommes solidement fondés sur cet événement central pour la foi chrétienne que nous pouvons grandir ensemble en nous convertissant toujours plus vers le Christ et en être les témoins véritables dans le temps qui est le nôtre.

La démarche œcuménique doit devenir à nouveau une dimension constitutive de la vie de nos Églises parce qu’elle nous permet de prendre davantage conscience du fait que l’Évangile est pour la terre habitée ; je vous rappelle en effet que le mot grec οιχουμένή qui donne œcuménisme signifie la terre habitée. Il nous rappelle de manière insistante que l’Eglise est orientée vers une mission à dimension de la terre habitée ! Il est temps de conclure mon exposé avant de vous donner la parole pour des questions, en particulier celles d’explicitation et celles de contestation ou encore celles de demandes de compléments.

Que pouvons-nous retenir de ce développement : d’abord que la conversion des Églises comprises comme confessions particulières est indispensable pour nous permettre ensemble de quitter une présentation confessionnelle de l’Évangile ; en deuxième lieu que cette conversion passe par l’écoute des dialogues œcuméniques pour pouvoir recevoir leurs fruits et adopter dans la prière la manière nouvelle d’exprimer des différences qui ne demeurent pas des divergences séparatrices.

En troisième lieu – et c’est peut-être le plus important - que cette conversion se produit quand nous acceptons d’écouter la voix de Dieu et de son Christ par la lecture des Écritures et par la prière.

C’est une tâche qui est constitutive de la vie chrétienne ; ce n’est pas un des plus petits avantages du mouvement œcuménique que de nous permettre de saisir à nouveau cette vérité afin que nous en vivions tout au long de notre vie commune : la conversion est constitutive de la vie en Église.

Je vous remercie de votre attention et dès maintenant de votre participation au débat.

Pasteur Yves Noyer

Conférence donnée dans le cadre des conférences mensuelles organisées par le Groupe œcuménique des Bords de Rance le mardi 10 avril 2012

La partie orientale de notre département fait partie de la paroisse réformée de Saint-Malo, le Groupe pour le service œcuménique des bords de Rance comprend des personnes de notre diocèse.
Groupe pour le service œcuménique des bords de Rance
Association déclarée loi de 1901 en sous-préfecture de St-Malo, n° 0354000878
Secrétariat : 23 rue Croix Boissière, 22490 LANGROLAY
Pasteur Yves Noyer