Mercredi 1er décembre 2010 — Dernier ajout mardi 3 mai 2011

Dialogue entre protestants et catholiques en France

Le Comité mixte catholique et luthéro-réformé en France a publié récemment le résultat d’un dialogue entre experts. Ce dialogue s’est poursuivi durant dix années, sous la présidence d’un pasteur et d’un évêque : « Discerner le corps du Christ  ». Communion eucharistique et communion ecclésiale, Paris, Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, 2010, 188 pages.

À l’origine, le Comité souhaitait actualiser un dialogue ancien sur « l’hospitalité eucharistique », alors nommée « intercommunion ». À quelles conditions un baptisé peut-il participer pleinement à l’eucharistie dans une Église qui n’est pas en communion avec sa propre Église ? Diverses réponses sont effectivement apportées lors de rencontres œcuméniques, à l’occasion de voyages ou à l’intérieur de couples mixtes. Les règles posées par les Églises apparaissent cependant différentes : les orthodoxes écartent toute hospitalité eucharistique ; les catholiques l’autorisent pour les autres de manière très restrictive ; les protestants accueillent tous les baptisés à la communion et continuent d’en attendre la réciprocité.

Le présent dialogue a déplacé la question ou, plutôt, en a développé la raison doc¬trinale : quel est le lien entre la communion eucharistique (la participation au Corps et au Sang du Seigneur) et la communion ecclésiale (la participation à la vie d’une communauté de foi) ? Finalement, la recherche commune s’est arrêtée sur la place du ministère ordonné dans l’Église : un service de la parole de Dieu, des sacrements du Christ et de l’unité de l’Église. On regrettera que ce dialogue n’ait pas abouti avant l’ouverture de « l’année sacerdotale ». Il aurait pu contribuer à l’orienter.

Le document comprend 4 parties. Leur parcours permet de découvrir la méthode des dialogues œcuméniques.

La première décrit un état de la question. Elle identifie quelques opinions répandues chez les uns et les autres. Ainsi, malgré Vatican II, les catholiques méconnaissent toujours la nature du lien entre participation à l’Eucharistie et participation à l’Église.
La deuxième partie offre une lecture commune de l’Écriture. La différence des confessions n’est plus ici pertinente. C’est l’Église entière qui est sacerdotale (1 Pierre 2). Si les ministères se montrent variés, ils restent en dépendance et au service de la Parole (1 Corinthiens 12). En méprisant la communion ecclésiale, le partage communautaire, le chrétien se rend indigne de la communion eucharistique, de la participation au repas du Seigneur (1 Co 11).
La troisième partie revisite longuement les deux traditions chrétiennes en replaçant leurs pratiques de la présidence du repas du Seigneur au cœur de la double communion. Après avoir rappelé des données historiques majeures, le chapitre catholique s’emploie à rectifier des mots et des énoncés usuels mais impropres ; comme « sacerdoce ministériel », là où il conviendrait de parler du sacerdoce commun des baptisés et d’un ministère du sacerdoce du Christ. L’analyse y passe parfois par des recherches pointues. Le chapitre luthéro-réformé suit une autre démarche. S’il renvoie à l’attitude des Réformateurs du XVIe siècle ainsi qu’aux accords de communion établis entre plusieurs dizaines d’Églises en Europe (Concorde de Leuenberg), il informe utilement de la conduite actuelle des protestants de France à l’égard de l’ordination et du ministère des pasteurs. En l’absence de pasteurs « ordonnés » (luthériens) ou « recon¬nus » (réformés), la Sainte Cène peut être célébrée par tout baptisé, mais non sans une délégation reçue de l’Église.
La dernière partie retient des précédentes 14 positions communes, avant que chaque partenaire n’adresse des préconisations de conversion à ses autorités propres. Les ministères ne se confondent pas avec le sacerdoce commun. Chrétiens avec les autres, les ministres ordonnés se tiennent en vis-à-vis de la communauté. Tous célèbrent et quelques-uns président en qualité de ministres de la communion ecclésiale. Enfin, « communion eucharistique et communion ecclésiale s’impliquent mutuellement. Elles reposent sur trois éléments : l’accord dans la même foi, les mêmes sacrements, dans le cadre de la conciliarité et de la synodalité de l’Église » (thèse 14). Dès lors, les protestants sont invités à revaloriser le ministère ordonné et à lier les deux communions ; les catholiques, à ne pas surcharger les énoncés doctrinaux comme à fonder tout chemin de sainteté sur la grâce baptismale. Les uns et les autres concluent, de nouveau ensemble, que « c’est en cherchant un accord dans la foi que nous avançons vers l’unité de l’Église dans la communion » (p. 183).

Au terme, aucun des partenaires ne modifie sa position sur l’hospitalité eucharistique. Il apparaît simplement, en toute clarté et pour tous, que sa généralisation contredit la correspondance requise entre participation au repas du Seigneur et participation à la vie d’une Église. Quant au ministère ordonné et à la succession apostolique, catholiques et protestants apparaissent se comprendre eux-mêmes autrement en comprenant autrement leurs partenaires.
Les experts, en très petit nombre, seront-ils suivis par leurs communautés respectives ? Un doute subsiste, les replis confessionnels étant de retour ici et là. Quelle est l’autorité du présent dialogue ? Il livre uniquement un accord d’experts, sans engagement réciproque des Églises. Serait-ce donc inutile ? Nullement. Les chemins tracés méritent attention et examen ; la richesse des références et citations soutiendra la réflexion ; un catholique y trouvera de précieuses indications sur les pratiques liturgiques et ecclésiales des luthériens et réformés français en voie d’unification.

Yves Labbé
Délégué à l’œcuménisme
Extraits relatifs à la tradition catholique

« C’est parce qu’ils président à l’Église que ces mêmes ministres [évêques et presbytres] président à la célébration des sacrements et notamment à l’eucharistie et non l’inverse, conformément à la corrélation entre communion ecclésiale et communion eucharistique. » (p. 40)
« Le ministère des évêques s’inscrit dans la succession apostolique du fait de leur insertion à la tête d’une Église qui a la foi apostolique et non en vertu de la seule imposition matérielle des mains. » (p. 47)