Jeudi 1er avril 2004 — Dernier ajout mercredi 17 octobre 2012

Dom Alexis Presse

Mi-octobre 1936, un inconnu, petit, barbe courte et mal taillée, vêtu d’une robe noire, chaussé de souliers ferrés, pénètre dans les ruines de la vieille abbaye de Boquen. Il écarte les ronces, piétine les orties, fait le tour des pans de mur écroulés, pénètre dans un ancien préau devenu étables, monte un bout d’escalier, visite les deux ou trois pièces qui restent, se frotte les mains, quitte les lieux. Des enfants l’ont aperçu, se cachent pour mieux voir cet homme curieusement vêtu et préviennent leurs parents.
C’est Dom Alexis Presse.

Dom Alexis arrive de Tamié, en Savoie. Treize années durant, comme Père Abbé, il a rénové, reconstitué cette abbaye de l’ordre des Cisterciens, et en a fait un haut lieu de l’esprit. Que vient-il faire à Boquen ?

Un breton de Plouguenast

Dom Alexis est un breton de Plouguenast. Il a 53 ans, une vie déjà bien remplie de religieux et d’historien. Ancien élève du collège de Notre-Dame de Guingamp, il est entré comme novice à la Trappe de Timadeuc. A 25 ans, il a été ordonné prêtre. Trois ans plus tard, il est à Rome, appelé par l’Abbé général de Citeaux, Mgr Marre. Il y fait des études de théologie, de droit canonique et d’histoire, travaille aux côtés d’un savant jésuite, le Père Savio, approfondit les origines de son ordre.

Retour à la règle de Saint-Benoit

Déjà, à Timadeuc, il s’est interrogé sur la vie liturgique envahie par des dévotions variées et sur la règle monastique à laquelle un certain nombre d’usages et d’observances ont été surajoutées. A Rome, l’étude de l’histoire donne réponse à ses questions. Il se forme en lui un idéal de la vie monastique qui le fait envisager de fonder un monastère dans lequel sera appliquée dans sa forme première la règle de Saint-Benoit. Il ne s’agit pas pour lui de faire une « reconstitution historique », mais de restaurer l’antique liturgie cistercienne, et de reprendre l’horaire de l’office divin, tel que Saint Benoit l’a établi au rythme du soleil et des saisons. Ce n’est pas de sa part une fantaisie d’historien ou de poète, mais un souci de revenir à la règle sage qui, équilibrant les temps de repos et de travail, est « merveilleusement conçue pour favoriser l’accomplissement spirituel ».

La nomination de Dom Alexis à Tamié en 1923 lui donne l’occasion de confirmer ce qu’il pense d’un retour à la stricte observance. Il est sensible à l’appel que Pie XI lance aux ordres contemplatifs pour les inviter à participer à l’œuvre missionnaire. Il songe toujours à faire une fondation, mais il lui fixe comme second but de préparer de jeunes moines aux missions.

En 1936, il prend sa décision. Il quitte Tamié. Son départ ouvre une crise entre lui et l’Ordre cistercien. Il vient à Boquen.

Boquen : un souvenir de son enfance

Vieille abbaye fondée en 1137 par des moines cisterciens venus de Bégard, Boquen est située à l’écart de la grande route de Rennes à Saint-Brieuc, près de Plénée-Jugon, à l’orée de la forêt. L’ampleur de ses bâtiments en ruine permet de croire qu’elle abrita une centaine de moines et plusieurs centaines de convers. A la veille de la Révolution, les Abbés commendataires l’avaient négligée. Deux ou trois religieux seulement l’habitaient. Vendue à vil prix, elle n’était plus qu’une carrière où les gens du voisinage allaient prendre des matériaux.

Dom Alexis, le jour de son arrivée, passe la nuit dans un presbytère voisin. Le lendemain, il installe sommairement une pièce de l’abbaye. Désormais, il en a pris possession définitivement. Il vit seul pendant un mois. Un premier compagnon vient à lui. Ensemble, ils préparent un oratoire pour célébrer les offices et la messe. Ils chantent l’office divin en entier. Un mois plus tard arrive un second compagnon. Dom Alexis s’applique à rendre la vie commune aussi conforme que possible à la règle. Il y parvient, mettant à leur place régulière l’office divin, le travail manuel et le travail intellectuel, les repas et le sommeil. D’autres compagnons, progressivement, font un essai. Quelques-uns s’en vont, estimant trop rude cette vie monastique.

A l’extérieur, la hiérarchie, le clergé suivent de très près cette expérience de Boquen. Mgr Serrand, évêque de Saint-Brieuc, l’encourage comme un père. En juillet 1937, Dom Alexis fait célébrer le huitième centenaire de l’abbaye. Assistent à la cérémonie un archevêque, deux évêques, des prêtres en grand nombre et une foule de pèlerins accourus jusque de Savoie. C’est une surprise générale. Rome est alertée. L’entreprise de Boquen va-t-elle être poursuivie ? Oui ! Le calme succède à la tempête.

Une expérience suivie

En 1939, Mgr Serrand bénit réfectoire, bibliothèque, chapelle provisoire. En 1949, un noviciat sort de terre. En 1950, Boquen fait son retour dans l’ordre de Citeaux. En 1956-1957, l’abside de l’église est restaurée. En 1958, Dom Alexis fête son jubilé sacerdotal. A cette occasion, des témoignages lui parviennent, dont celui du cardinal Fumasoni Biondi, protecteur de l’ordre de Citeaux : « Boquen est un effort pour repenser le monachisme en fonction des aspirations et des besoins de notre monde d’aujourd’hui ».

En août 1965, le cardinal Feretto, protecteur de l’Ordre des Cisterciens, préside à la consécration de l’église abbatiale, en présence d’une foule considérable de personnalités religieuses et civiles. Il dit :

« Peut-être avons-nous là un fait unique dans l’histoire. Pensez que cette œuvre est le fruit de bientôt trente années d’un travail continu, soutenu par une foi sans rivale, par une volonté de fer, un courage invincible qui ne s’est pas arrêté devant les innombrables difficultés qu’a dû surmonter celui que nous pouvons appeler le nouveau fondateur de Boquen : le R.P. Dom Alexis Presse ».

Dom Alexis assiste sur une civière à la cérémonie, bénit la foule qui se presse pour le voir. Deux mois plus tard, le 1er novembre, paisiblement, ce religieux breton de la taille spirituelle des saints Guenolé et saint Samson, entre doucement dans la paix du Seigneur.

Dom Alexis, ce petit homme vêtu sans recherche, coiffé d’un béret, portant en bandoulière une musette de satinette noire, arrivait, parlait, empoignait. Patient comme les hommes de Dieu, intrépide et habile comme le sont ceux qui n’attendent rien pour eux-mêmes, Dom Alexis laissait mûrir les difficultés et les surmontait.

Il ne cherchait pas la gloire. Elle est venue à lui, en ce jour de la Toussaint, comme autrefois aux fondateurs des évêchés bretons.

Annexes

3 Voici ce que dira Mgr Coupel (Evêque de Saint-Brieuc de 1949 à 1961) en parlant de Dom Alexis :3

« Qui ne connaît chez nous Dom Alexis ?
On ne peut oublier son front volontaire,
sa barbe grisonnante, taillée sans recherche d’élégance,
et ses yeux si expressifs où se reflètent,
au long de vos confidences,
la peine et la joie, l’étonnement ou le reproche,
l’encouragement ou l’enthousiasme.
On n’oublie pas surtout son recueillement dans la prière,
les yeux clos, les lèvres suivant les psaumes et les prières liturgiques,
que garde sa mémoire impeccable »

3" Boquen est toujours là."3

Il est aussi ailleurs,
ferment peut-être d’une unité
qui dépassera les clôtures
et qui fera qu’à l’aube
d’un monde nouveau,
encore insoupçonné,
sur une pierre d’angle
dont tous ignoreront
qu’elle ait même été un jour posée,
l’esprit de Benoit
allié à tant d’autres,
à celui aussi des vrais prophètes
de notre temps,
l’Esprit divin en personne,
qui en chacun d’eux agissait,
fera naître l’impossible,
l’inespérable :
quand on dira : être vrai,
c’est cela seul qui rend libre ».
P. Jean-Michel Chevalier

3« Le contemplatif est le serviteur, l’homme de Dieu, l’homme de la gloire de Dieu.3

Qu’on se souvienne que l’homme a été créé et mis sur la terre pour connaître, aimer et servir Dieu. Or, c’est là l’unique occupation du contemplatif, toute son intelligence est appliquée à la connaissance immédiate, directe de Dieu, toutes ses affections sont réservées à Dieu, il tend de toutes ses forces à soumettre à Dieu ses vouloirs, à les conformer à ceux de Dieu, à réduire aussi toutes ses puissances physiques, corporelles, au service de Dieu ».

Dom Alexis