Dimanche 17 mai 2009
Mardi 26 mai 2009 — Dernier ajout mercredi 14 septembre 2016

Homélie de Mgr Pierre d’Ornellas au pardon de St-Yves 2009 à Tréguier

Chers enfants,
Vous êtes venus auprès de saint Yves. Il a été enfant comme vous. Comme vous il a entendu la parole de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » En l’entendant, vous découvrez que Jésus vous aime. Oui, vous pouvez être certains que Jésus vous aime vraiment. En écoutant ce que vous dit Jésus, vous apprendrez toujours qu’il vous aime. Chers enfants, vous êtes aimés de Dieu, exactement comme saint Yves. Vous pouvez l’avoir comme un ami. Il vous aidera. Je vous dirai quelque chose sur lui, qui sera spécialement pour vous. Mais n’oubliez pas que Dieu vous aime.

Chers malades,
Vous aussi, entendez cette parole de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». Il vous assure de son amour personnel pour chacun de vous. Souvenez-vous de cette parole que nous rapporte l’évangéliste saint Jean : Jésus aimait son ami qui était malade (cf. Jean 11). Mais vous êtes aussi invités à vivre ce commandement de Jésus : « aimez-vous les uns les autres ». Bien sûr, pas comme le ferait quelqu’un en bonne santé. Par l’épreuve de santé qui est la vôtre, vous pouvez aussi aimer. Comme me l’a rapporté un jour une mère de famille qui, aujourd’hui, est en invalidité complète et permanente. Celle-ci était à l’hôpital sur son lit, très faible, entourée des siens, quand une infirmière est entrée. Sans doute celle-ci avait entendu que cette mère ne pouvait plus rien faire. En tout cas, cette infirmière a osé dire à cette femme : « vous pouvez encore aimer ». Cette mère de famille m’a confié que cette parole l’avait remise debout. Oui, chers malades, vous pouvez aussi vivre ce commandement de Jésus. Que saint Yves soit proche de chacun de vous et vous obtienne de Dieu cet amour, source de paix et de joie.

« Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés »

Tous, nous entendons à nouveau ce commandement de Jésus. C’est lui et lui seul qui nous le donne. Il l’affirme de façon décisive : « Mon commandement, le voici ». Ce commandement est spécifiquement évangélique. Il est la marque de fabrique du christianisme. C’est ce commandement qui explique l’engagement des chrétiens au long des siècles envers tous les hommes, et particulièrement les plus pauvres, ceux qui sont délaissés de façon particulière.

Comment aimer vraiment ?
Cependant, nous sommes sans cesse tentés de recevoir à moitié ce commandement. Nous retenons facilement la première partie : « Aimez-vous les uns les autres ». Mais quelle est la juste manière de s’aimer les uns les autres ? Où trouver le critère de cet amour ? On pourrait facilement imaginer que ce commandement signifierait une stricte réciprocité. Nous aurions à nous aimer les uns les autres, chacun portant également attention à l’autre, de telle sorte que personne ne soit lésé. Mais cette interprétation du commandement de Jésus contient en germe une grave dérive, celle de la communauté chrétienne qui s’enferme sur elle-même, se suffisant à elle-même dans l’amour que les membres se portent les uns aux autres. Ceci est une tentation permanente de l’amour chrétien.

De fait, le commandement de Jésus contient une leçon singulière qu’il faut bien entendre. Certes, il nous invite à nous aimer les uns les autres, mais Jésus ajoute : « comme je vous aimés ». Telle est l’originalité absolue de ce commandement. Il contient en lui-même le critère de son application. Il s’agit de nous aimer les uns les autres à la manière même du Seigneur. Nous sommes destinés à rien moins que cela. Telle est l’exigence de la joie et du bonheur de l’homme.

Devant cette exigence, nous sommes tentés de nous résigner à cet amour mutuel égalitaire et communautaire où nous nous confortons les uns les autres dans cette entente qui ne laisse personne sur la touche. Nous oublions le seul critère qui vaille dans l’amour : donner sa vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Entendons bien. Il ne s’agit pas d’avoir des amis et de les aimer, quitte à donner sa vie pour eux. Il s’agit d’aimer en donnant notre vie à ceux qui, par cet amour, deviennent nos amis.

L’amour selon l’Évangile est gratuit. Il n’attend rien en retour. Il aime et cela lui suffit. L’amour véritable ne fait pas acception des personnes. Il ne juge pas. L’amour ne s’arrête pas au cercle des amis, ou de la communauté. Il va toujours plus loin, vers le plus pauvre, celui qui n’est pas comme nous, celui qui est différent. L’amour n’attend pas la reconnaissance. Il lui suffit d’être ce qu’il est. L’amour pardonne. Blessé, il ne répond pas, ne se laisse pas gagner par l’amertume, encore moins par le désir de la vengeance. Blessé, il laisse jaillir de lui une parole de pardon. L’amour qui ne juge pas, relève et console. Il ne fanfaronne jamais. L’amour est discret. Il ne cherche pas à se montrer. Il met sa joie dans la vérité et dans la beauté. L’amour aime parce qu’il aime. Il est. Voilà l’amour.

En se référant sérieusement à la personne de Jésus, telle que les évangiles nous la révèlent, nous découvrons que c’est bien ainsi qu’il nous apprend à aimer et qu’il nous faut aimer. Nous y découvrons le secret de la joie et du bonheur. En effet, « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ». Pour vivre ce commandement de l’amour mutuel, le Seigneur nous donne comme critère son propre amour. Face à la tentation qui consiste à oublier ce critère, les saints ne cessent de se lever au long de l’histoire pour nous le rappeler.

Saint Yves, un prêtre
Saint Yves est l’un de ces saints que nous sommes heureux de vénérer aujourd’hui. Il fut prêtre. Il nous révèle la caractéristique fondamentale du prêtre, comme de tout pasteur de l’Église : la bonté qui ne juge jamais mais qui accueille. Comment ne pas saluer ici toutes ces figures de prêtres qui nous ont marqués par leur bonté, par leur accueil, par leur accompagnement, par leur dévouement, par leur don de soi ? Ils nous ont apporté une parole de consolation ou d’espérance. Ils nous ont partagé la Parole de Dieu. Ils nous ont aidés à ne pas avoir peur de la vérité, pour que nous assumions notre passé, pour que nous cherchions à mieux comprendre le présent, pour que nous avancions avec courage sur les chemins de l’avenir.

Saint Yves fut un prêtre attentif aux pauvres. Sa bonté fut concrète. Elle laissa des traces, comme tout acte de bonté. Il nous invite à prier pour les prêtres. Il nous rappelle à quelle mission magnifique s’engage un jeune quand il se sent appelé à être prêtre. Prêtre pour être témoin de l’amour de Dieu pour tout homme. Prêtre pour annoncer l’Évangile de la miséricorde. Prêtre pour manifester à quelle joie l’homme est convié quand il cherche à se mettre en vérité. Prêtre pour annoncer un amour hors du commun, celui de Dieu rendu visible sur la Croix.

Quelle mission magnifique que celle du prêtre ! Jamais il ne juge. Toujours, il accompagne avec amour. Il rassemble dans le sacrement de l’Eucharistie pour que hommes et femmes, enfants et vieillards, malades et bien portants rencontrent Jésus, le Christ, et croient en lui.

Saint Yves, un homme de justice
Saint Yves exerça la justice. Il le fit d’abord à la manière humaine, parfois avec des propos sans appels sur l’un ou l’autre. Mais, selon les témoignages, il changea. Saint Yves exerça la justice en étant prêtre. La charité du prêtre fut la source de sa justice. Les témoins rapportent qu’avant de juger, il célébrait la messe à l’Esprit Saint, comme s’il demandait la grâce du discernement. La prière de Salomon (Sagesse 9). Il s’est senti appelé à exercer la justice à la manière de Dieu. Or, Dieu ne juge pas ni ne condamne, mais il sauve et relève.

C’est ainsi que le témoignage rendu par saint Yves sur la justice est éloquent. Il s’agit de juger les actes, sans juger la personne. Mieux, il s’agit de voir clair afin de regarder la personne avec les yeux qui conviennent à son inaliénable dignité. L’homme ou la femme de justice, quelle que soit sa place et son rôle dans l’exercice de la justice, n’est pas simplement celui qui sanctionne des actes conformément à la loi civile. Il sait qu’il a toujours en face de lui une personne. Devant elle, il est face à un mystère, le mystère de la dignité humaine qui est indélébile. Pour bien juger les actes commis, il a besoin de voir la personne telle qu’elle est. Il doit discerner la vérité et la beauté de sa dignité. Celle-ci est inaltérable, quels que soient les actes commis ! La justice met sa joie dans la vérité et la beauté.

Ce n’est que par son regard perçant que l’homme ou la femme de justice pourra contribuer à l’élaboration d’un jugement qui aide la personne jugée à prendre ou à reprendre conscience de sa dignité. Selon sa mission, il doit faire en sorte que le jugement posé accompagne la personne jugée pour qu’elle trouve ou retrouve le désir de vivre conformément à sa dignité. Jugeant les actes, l’homme ou la femme de justice ne juge jamais la personne en son mystère. Au contraire, il pose sur elle un regard d’estime qui relève, un regard de confiance qui redonne confiance. La personne jugée sentira revivre en elle sa dignité si on a cru effectivement à sa dignité !

Et où trouver la clarté d’un tel regard, et la force d’une telle foi ? Dans l’amour. Nous sommes ici loin du sentiment. Le commandement de Jésus « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » est un beau chemin pour l’homme et la femme de justice. À le méditer selon son expérience forgée au long des années, ou selon une toute jeune expérience, l’homme ou la femme de justice, croyant ou non, y trouvera toujours une force nouvelle pour exercer son beau métier au milieu de nous ; il y trouvera même une joie secrète, celle de participer à une œuvre qui le dépasse. Car la dignité humaine est inaltérable et sacrée.

Devant elle, saint Yves s’est arrêté comme avec effroi. Il crut bon de demander la lumière de l’Esprit afin de ne jamais altérer la dignité chez autrui, ne jamais la blesser si peu que ce soit. Bienheureux hommes et femmes de justice qui savent reconnaître l’inaltérable dignité humaine chez tous. Bienheureux hommes et femmes de justice qui s’engagent à défendre cette dignité, en particulier auprès de celles et ceux qui sont les plus pauvres. Bienheureux hommes et femmes de justice qui savent être les porte-paroles de la dignité chez ceux qui n’ont plus de voix pour la dire ou qui, face aux regards des hommes, se sentent indignes. Bienheureux ceux et celles qui s’engagent dans cette si belle mission d’exercer la justice au sein de notre société.

Peut-être faut-il nommer ici deux pauvres pour lesquelles la mission des hommes et des femmes de justice est redoutable. Tout d’abord, ce pauvre qui est ici sans droits, sans papiers, sans langue pour communiquer, sans possibilité de comprendre notre culture, parfois entouré de regards méprisants en raison de ses coutumes religieuses : l’étranger. Comment ne pas l’accueillir dans le respect de sa dignité ? Il est un autre pauvre pour lequel la mission des hommes de droit est encore plus redoutable. Ce pauvre n’a pas de voix, ne peut s’exprimer, et se trouve à la merci d’adultes pensant pour lui : l’embryon humain qui est un être humain dont la dignité doit être respectée comme celle d’une personne.

L’amour est une qualité inhérente à la justice. Car c’est l’amour qui donne le discernement, qui clarifie le regard. C’est l’amour qui donne à voir la vérité du justiciable, au-delà de ses actes, ou dans ses actes mêmes. Que saint Yves, prêtre et avocat des pauvres, prie pour nous et nous donne le courage de demander à Dieu son amour.

Un mot encore pour faire mémoire de la mère de Yves Hélory. Un témoin rapporte qu’en réponse à une question du tout jeune Yves, elle lui répondit : « Je te donnerai tout ce qu’il te faut pour être un saint ». Ici, en ce Pardon de Saint Yves, confions lui les parents, et aussi les grands parents, qui donnent tout ce qu’ils ont, le meilleur d’eux-mêmes, et toutes les ressources de leur cœur, pour le transmettre à leurs enfants. Bienheureux parents qui agissez ainsi par amour en donnant à vos enfants le meilleur de vous-même, votre amour et votre foi en Dieu. Ici, en pensant à saint Yves, nous savons que nous sommes tous appelés à la sainteté.

Enfin, chers enfants, saint Yves fut comme vous, un enfant. Un jour, il jouait avec d’autres enfants. Parmi eux se trouvait un pauvre, sans chaussures. Alors Yves lui donna ses souliers et rentra chez lui nu pieds. En le voyant, sa mère comprit que l’amour était né dans le cœur de son fils. Confions-nous tous à la prière de saint Yves.

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