Vendredi 21 janvier 2005 — Dernier ajout lundi 4 juillet 2011

Iconographie chrétienne au 11e siècle en Trégor-Goëlo

Les plus anciennes représentations de personnages sacrés, dans nos églises, remontent à la fin du 11e siècle, avant le début de la première croisade, décidée par le pape Urbain II, et préchée par Pierre L’Ermite à partir de 1095.

Pour le Trégor-Goëlo, les édifices religieux qui conservent de nos jours, des éléments qui datent de cette époque, sont vraiment peu nombreux. Citons, Lanmeur, Lanleff, Morlaix-Ploujean, Perros-Guirec, Plougasnou, Tréguier.

A Lanmeur, dans Notre-Dame de Kernitron, le porche sud-ouest, en plein cintre, aujourd’hui muré,serait un témoin du 11e siècle,d’après le Pr. Louis Chauris.

  • A Lanleff, l’église Sainte-Marie de Lanleff est le monument phare de ce siècle. Sanctuaire rond à douze travées dont la construction peut se situer entre 1060 et 1080.
  • A Morlaix- Ploujean, la nef de style roman primitif est datée de la fin du 11e siècle.
  • A Perros-Guirec, l’église Saint-Jacques possède dans sa partie gauche, six travées élevées entre1070 et 1090.
  • A Plougasnou, église Saint-Pierre, trois arcades en plein cintre, datable de ce même siècle.
  • A Tréguier, la cathédrale Saint-Tugdual, tour d’Hastings, commencée vers le fin du 11e.

Si l’on ne considère que les décors historiés relatifs à ces édifices, ne restent plus concernés que deux sanctuaires Lanleff et Perros-Guirec.
C’est donc sur ces deux sites que va se concentrer notre attention.

Lanleff

Sainte-Marie de Lanleff, est construite sur le modèle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, dans son aspect d’avant 1048. Cette église ronde possède un déambulatoire de douze travées auquel étaient adjointes trois absidioles. Il n’en reste qu’une.

Plan simplifié de Sainte-Marie de Lanleff
Plan simplifié de Sainte-Marie de Lanleff

Chaque travée normale possède trois demi-colonnes, côté mur extérieur et deux piliers carrés avec chacun quatre colonnettes engagées, côté intérieur du monument. Ces onze semi-colonnes sont faites de pierres diverses, de petit module, juxtaposées et calées. Le grès rosédit de Kérity-Paimpol ou d’Erquy-Fréhel, y occupe une place importante. Des moellons de spilite verte du Guiben-Paimpol et des granodiorites à gros grain de Guénézan-Bégard complètent ces matériaux de construction, ainsi que les schistes briovériens locaux qui servent aux calages.

Les colonnes engagées sont décorées à la base et au sommet.
Il y eut donc (20+48)x2=136 décors réalisés par les « Ymageurs » de l’époque. Par suite de destructions partielles, il ne reste aujourd’hui sur le site que 45 chapiteaux et 58 bases, soit 103 décors à décrypter. (Voir le plan qui numérote les colonnettes.)

2Les chapiteaux2 Remarque générale : tous les chapiteaux sont porteurs de deux têtes, de part et d’autre de leur sommet, certaines très érodées, mais pour les moins usées, la plupart sont des têtes de béliers cornus. Pour les autres, il pourrait s’agir de têtes humaines à caractère celtique marqué : yeux globuleux, nez triangulaire, figure ronde.

Les décors de la face plane de ces 45 chapiteaux : 30 cm de large par 25 cm de haut, sont très souvent géométriques : quadrillages gravés en carrés ou en losanges.

Seuls 6 ou 7 d’entre eux ont des décors historiés : humains pour 2, animaux pour 2, symboles pour 2 ou 3.

Les deux chapiteaux à représentation humaine peuvent être reconnus comme
1.la création d’Adam (demi-colonne 23)

Adam émergeant du limon (dessin d'O. Pagès)
Adam émergeant du limon (dessin d’O. Pagès)


2.Adam cachant sa nudité(demi-colonne 56)

Adam pudique (dessin d'O. Pagès)
Adam pudique (dessin d’O. Pagès)

Les deux chapiteaux animaliers sont :

  1. le bélinage : bélier sur brebis :demi-colonne 47.
  2. la pariade : deux oiseaux accolés : demi-colonne 51.

Les symboles restent à déchiffrer.

3Les bases3

58 bases portent des motifs indéchiffrables ou géométriques, souvent gravés sous des cordons tressés, excepté quatre d’entrés elles sur lesquelles on peut distinguer :
1. la création d’Eve (demi-colonne 12).

Adam et Eve (dessin d'O. Pagès)
Adam et Eve (dessin d’O. Pagès)


2. le Sacrifice d’Abraham (demi-colonne 9).
3. l’Arche de Noé ou le bateau qui amène les pierres sur le chantier ? (demi-colonne 30).
4. une doloire (la hache des charpentiers) : (demi-colonne 3).

3Interprétation3

Au vu de ce qui précède, le tailleur de pierres et le graveur puisent leur inspiration et leur savoir-faire, dans les programmes sculpturaux du tout début de l’art roman : motifs géométriques, clins d’œil aux ompagnosn ouvriers, et pour l’histoire sainte, dans le tout premier livre de la Bible, la Genèse : création d’Adam et Eve, départ du jardin d’Eden, le « croissez et multipliez », Noé, Abraham.

L’église Saint Jacques de Perros-Guirec

La partie gauche de la nef romane de l’église Saint-Jacques est formée de six travées, témoins du premier sanctuaire élevéen ce lieu, dans le dernier quart du 11e siècle.
Contre le bas-côté nord sont appuyées sept demi-colonnes, constituées de huit à dix pierres taillées dans du granité rosé Clarté-Ploumanac’h. Leurs bases sont invisibles. Elles se trouvent au moins à cinquante centimètres sous le dallage.

Les imposantes colonnes de la nef cylindriques, faites de claveaux de module décimétrique, sont taillées elles aussi dans le granité rosé Clarté-Ploumanac’h. Neuf à douze tambours de colonnes sont ainsi constitués. Les bases sont aussi sous le pavement.

L’iconographie se situe sur les chapiteaux des semi-colonnes, côté nord et sur les parties supérieures des colonnes à gauche de la nef, côté nef.

Côté nord, les chapiteaux des colonnettes 1 et 2, 6 et 7, sont sculptés dans du granité rosé à gros grain Clarté-Ploumanac’h. Il s’agit de décors végétaux simples et doublés, sauf pour le 7, qui ressemble fort à quelques uns de Lanleff : deux petites têtes de bélier, de part et d’autre du chapiteau à entablement nu.

Les chapiteaux des colonnettes 3, 4 et 5 sont taillés dans du tuf schisteux vert, plus facile à ciseler que le granité.
La 3 présente deux têtes de bélier aux cornes enroulées, accolées, les 4 et 5 ont de doubles décors en feuillages.
Les panneaux supérieurs des colonnes côté nef, sont en granité Agathon, rosé à grain fin, sauf celui de la première colonne, au pied duquel se situe le bénitier. Il est en granité rosé Clarté-Ploumanac’h à gros grains, non gravé, ceci expliquant peut être cela.

Sur le deuxième pilier se trouve la représentation de saint Guirec amenant la foi chrétienne à Perros. A droite, saint Guirec, tenant sa crosse d’abbé à l’énorme volute dans sa main gauche, tire derrière lui une femme en train d’accoucher. Ils traversent la mer symbolisée par de hautes vagues. Saint Guirec vient d’aborder au milieu des rochers en boule. C’est Ploumanac’h.
La femme n’est autre que Marie donnant au monde son fils Jésus. Nous sommes en présence de la plus ancienne et de la plus réaliste Nativité, de Bretagne. St Guirec amenant la foi chrétienne (Colonne 2) Au troisième pilier, sur deux claveaux sectoriaux aplanis, sont gravés deux rouelles celtiques et une paire de cornes de bélier. La rouelle est symbole du soleil, astre qui revient chaque jour, symbole de renouveau journalier. Le bélier est symbole de la force génésique qui éveille l’homme et le monde et assure la reconduction du cycle vital, du passage annuel du soleil au point vernal des astronomes, noté en grec, équinoxe de printemps, symbole du renouveau annuel. Saint Guirec apporte avec lui la nouveauté en religion, le monothéisme.

Le quatrième pilier n’indique rien de visible de l’allée centrale, mais un examen approfondi en lumière rasante, montre quelques reliefs qui pourraient bien représenter un décor paradisiaque. D’ailleurs, ce support courbe pouvait bien être peint, comme tous les autres décors déjà analysés.

Au cinquième pilier, la scène gravée ne pose aucun problème d’interprétation. Nous sommes dans la Genèse, au chapitre 22. Abraham se tient prêt à immoler son fils aîné comme Dieu lui a demandéde le faire. Mais le bélier aux cornes prises dans le buisson est déjà là. Arrêtant le bras d’Abraham, c’est lui que Dieu, va demander de sacrifier, intimant par là l’ordre aux hommes de suspendre à tout jamais les sacrifices humains au nom de la religion.
Ces entablements décorés, de format 100x50 cm, sont soulignés de cordons tressés, un à trois selon les piliers, et surmontés d’un bourrelet achevant les chapiteaux.
Juste au-dessus, côté nef, des têtes d’hommes aplaties, grossières, de facture celtique regardent les fidèles.

Seraient-ce nos ancêtres ?

3En guise de conclusion3

Dans cette église, comme à Lanleff, sculpteur et graveur, baignés de culture celtique, empruntent leurs sujets, au plus basique de la culture chrétienne monothéiste. Ils sont aux prises avec des matériaux difficiles à travailler avec les moyens d’alors : spilite et granités très durs, dont il faut dégager des faces aplanies pour rendre visibles les gravures, rude travail.
Reste encore à trouver qui furent les inspirateurs, les initiateurs et les promoteurs de ces deux monuments et de leurs programmes sculpturaux. Ceci est une toute autre histoire, encore à venir.
Mais pour Perros, il est sûr que l’arrivée de saint Guirec bouleverse le polythéisme celte installé, tout en le gardant comme support, pour faciliter la compréhension des hommes, encore au 11e siècle.

La foi chrétienne est représentée par sa caractéristique principale, la moins évidente pour un païen. Dieu aime chaque homme en particulier. Il s’est fait homme par la Vierge Marie, mystère de l’Incarnation.
Par le sacrifice commandé à Abraham, point de départ de toutes les grandes religions monothéistes, Dieu indique aux hommes qu’il ne faut plus tolérer les sacrifices humains.
Ce message fut écrit dans la Bible, il y a environ trois mille ans, et pourtant il est toujours d’une effroyable actualité.

Bibliographie

  • Pagès Olivier, Le temple de Lanlef, La Tilv., 1998
  • Guigon Philippe, L’Architecture pré-romane en Bretagne, le premier art roman, Rennes, 1990
  • UTL de Lannion, Trégor, terre de granits, Jack, 1998.