Présence Fraternelle
Samedi 5 décembre 2009 — Dernier ajout mercredi 14 septembre 2016

Instants de présence, instants de partage, instants d’humanité intense !

Elle sortait de sa chambre…

Elle sortait de sa chambre. Nous nous connaissions peu, je l’avais rencontrée une fois, je la savais croyante ; elle me reconnut avec plaisir et m’invita à rentrer chez elle. Je venais de porter la communion à une dame et il me restait une hostie consacrée dans ma custode. Je ne savais pas ce qui allait se passer, j’étais disponible… Je me suis assise auprès d’elle, et elle parla, me disant qu’elle allait fêter son 90e anniversaire, qu’elle pensait que c’était le dernier… tant elle se sentait fatiguée. La conversation continua un peu et je lui dis : je sais que vous êtes croyante, est-ce que vous souhaiteriez que je vous apporte la communion ? La réponse fut un oui, accompagné d’un large sourire. Et je lui donnai l’Eucharistie, avec bonheur.

Présence fraternelle

Je venais de passer un long moment…

Je venais de passer un long moment, au second étage comme chaque semaine. Longeant le couloir qui conduit au hall de sortie, la porte de la chambre de Mme M était ouverte et comme souvent, elle était là, dans son fauteuil regardant les gens passer… Je m’arrêtai pour la saluer. Je la savais complètement sourde. Son regard parlait, de ses yeux vifs et rieurs, elle me dévisageait. Je tentais en vain, de lui dire quelques mots près de l’oreille. Elle me balbutia quelques paroles que je ne comprenais pas. Puis, je devinai qu’elle me disait que c’était dur de ne rien entendre : « Les gens ne me parlent pas, et ça se comprend » me dit-elle. Comme elle voyait que j’étais prête à lui accorder du temps, elle me fit signe d’entrer, elle fit rouler son fauteuil allègrement et je la suivis. Elle me fit découvrir un mur tout couvert de photos de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants. Elle me le nommait avec bonheur, son visage s’éclairait. Qu’il faut parfois peu de temps pour donner de la joie, pour rompre la solitude abyssale dans laquelle certaines personnes peuvent être enfermées !

La robe démodée

Je lui portais chaque dimanche la communion. Assise devant sa télévision, elle suivait la messe et m’accueillait toujours avec un sourire. Ce jour-là, c’était l’été, elle portait une robe rouge, à motifs.
— Vous avez une belle robe, Mme D. !
— Oh ! me dit-elle, je l’ai depuis 30 ans
— Mais, elle vous va très bien !
— Elle a été démodée, puis re-modée, ajouta-t-elle en riant !

Après avoir éteint la télévision, nous avons pris un moment de silence pendant que je disposai ma custode sur un napperon. Je fis les prières rituelles, quand j’élevai le pain consacré, c’est mon visage qu’elle regardait intensément, tandis que j’avais les yeux fixés sur l’hostie. C’était comme une « Trinité de Roublev ». Une communion à trois personnes. Elle avait sans doute besoin de ma foi, comme la sienne confortait la mienne.
Heureux instants !

Madame B.

Dans le couloir du premier étage, sa porte était entrouverte et elle était là dans son fauteuil. Je n’avais pas l’habitude de lui rendre visite, mais je l’avais déjà entrevue, je la saluai et m’arrêtai. Madame B., était atteinte d’une maladie de Parkinson, qui l’avait amenée là. Elle agitait continuellement la tête de gauche à droite, et levait vers moi, son regard. Je fus obligée de m’agenouiller pour me mettre à son niveau. La conversation commença.
— Comment vous sentez-vous, ces temps-ci ?
— Oh ! il y a des jours bons et des jours moins bons !
— Et aujourd’hui ?
— Ça va, me répondit-elle, sans rien ajouter.

Madame B. n’avait pas l’habitude de se plaindre. Dans les minutes qui suivirent, je sus qu’elle appréciait de parler. « Ca fait exister » me dit-elle. Cela la mettait à distance de son mal. Elle avait le souci de rester vivante et ouverte aux autres jusqu’au bout.
— « Ici, les gens communiquent peu » Et ce fut une longue conversation, je n’avais qu’à écouter. Mais quelle leçon de courage, de dénuement. Elle arriva même à me parler paisiblement de sa mort comme d’un événement naturel, qui viendrait et auquel il fallait se préparer. En accord avec ses enfants, elle envisageait d’ailleurs de donner son corps à la science.

Monsieur T.

J’avais déjà passé un peu de temps avec lui, la semaine précédente. Quand j’entrai ce jour-là dans la chambre après avoir frappé, il était dans son fauteuil et me tournait le dos. Je lui dis un retentissant « bonjour M. T. ! », en m’approchant de lui. Je me mis à sa portée, bien en face pour lui parler, car Monsieur T. était complètement aphasique. Il pouvait tout de même écrire sur une ardoise, tout près de lui. C’est ainsi que nous avons commencé la conversation. J’étais très proche et je me laissais dévisager. Son visage était placide, ses yeux noirs profonds me regardaient intensément. Après quelques mots de ma part, il écrivit : « Vous êtes qui ? » Je lui rappelai donc mon identité et l’objet de ma visite. Je ne pouvais pas lire ses sentiments sur son visage, ses yeux seuls parlaient et de temps à autre, il répondait à mes questions en traçant lentement des lettres bleues sur l’ardoise. Je sus qu’il avait été enseignant en lycée technique. De temps en temps, il esquissait un furtif sourire, répondant au mien, et, je voyais son visage s’éclairer. Ma joie était grande alors, de lui avoir permis quelques instants de bonheur. Il était bientôt l’heure du repas et une soignante arriva pour le descendre à la salle à manger. J’allai me retirer quand elle me dit : « Non, restez encore un peu ! c’est si important pour lui, je vais aller plus loin et revenir ». C’est beau à entendre de la part d’une soignante peut-être débordée !

Il n’y a pas de plus grand amour !

Depuis près de deux années, Monsieur S., veille inlassablement sur Mathilde, son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer et c’est grâce à lui, qu’elle peut rester dans l’EHPAD, qui n’est pas adaptée à de tels patients. Ils habitent tous les deux dans une grande pièce de l’étage où je fais des visites chaque semaine. Le dénuement dans lequel ils vivent, me frappe toujours : deux simples lits, une table, deux fauteuils. Ils ont tout de même accroché quelques beaux tableaux au mur, qui doivent leur rappeler l’environnent familial qu’ils ont quittés, quand Mathilde a commencé à perdre ses repères. Depuis leur arrivée dans l’établissement, je passe avec eux, une bonne demi-heure chaque mercredi. Depuis quelques semaines, la santé mentale de Mathilde se dégrade. Il y a encore peu de mois, nous arrivions de temps à autre, à entretenir une petite conversation. Très courtoise, et maniant un vocabulaire recherché, elle pouvait parler longtemps de son travail d’infirmière ; parfois, elle ‘dérapait’ et s’en prenait devant moi, à son mari, toujours attentif, parfois, inquiet, me lançant quelques regards furtifs. Lui, accédait à tous ses désirs : ainsi je l’ai vu errer, dans le quartier, un après-midi, cherchant un bureau de tabac, pour lui apporter un paquet de cigarettes, qu’elle avait souhaité. Une autre fois, alors j’étais seule avec elle ; il arriva avec des crêpes achetées à l’épicerie du coin. Avec un grand sourire, il lui dit : « Regarde, ce que j’ai apporté » !

Présence fraternelle

Puis les choses se sont dégradées ; au fil du temps, je la trouvai de plus en plus couchée. Elle me reconnaissait cependant ; du moins ma présence ne l’irritait pas. Souvent, elle me disait : « Madame, je suis fatiguée ! » d’un ton plaintif. « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » « Rien, je voudrais mourir ! » Et nous continuions, son mari et moi, à être là, tout simplement présents, démunis. Ces dernières semaines, elle est devenue de plus en plus exigeante, « Au secours, Joseph, au secours ! » « Oui, je suis là ! » « Je veux aller faire pipi… » « J’ai soif » Il obtempérait. Il la conduisait tant bien que mal aux toilettes et ça recommençait de plus belle, quelques minutes après. « Ce n’est pas facile » me disait-il en me regardant. J’essayais par mon visage, autant que par mes paroles, de lui dire ma compassion, mon impuissance à moi aussi. Quand je les quitte, il me suit toujours, jusque dans le couloir, en me remerciant plusieurs fois, de ma présence et je lui promets de revenir.

Lorsque dans la prière, je repense à eux, je peux dire qu’ils sont pour moi, page d’Evangile ouverte ! Jamais, nous ne nommons Dieu,et je ne pense pas qu’ils soient croyants, mais ils me parlent de Dieu qui s’est fait humain en Christ. L’humanité souffrante et défigurée de Mathide ne répond plus aux canons de la beauté et de la toute puissance ! mais il est une autre beauté qui m’est révélée lorsque je rencontre ce couple, c’est celle de l’AMOUR, dans son dessaisissement. « Il n’y a pas de plus grand amour que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. » Jean 15, 13

C’est bien de cet amour-là, dont Dieu nous a fait preuve, en devenant l’un de nous. C’est ce que nous célébrerons en la fête de la Nativité.