Patrimoine religieux
Lundi 12 septembre 2011

Le Grand Séminaire de Saint-Brieuc

Établi sur les terres du petit manoir de la Ville-Rault, le Séminaire se dressa longtemps solitaire dans la campagne cessonnaise. Aujourd’hui, sa longue silhouette monacale à peine rompue par la verticale d’un clocher est inscrite dans le quartier de l’Europe.

Établi sur les terres du petit manoir de la Ville-Rault, le Séminaire se dressa longtemps solitaire dans la campagne cessonnaise. Aujourd’hui, sa longue silhouette monacale à peine rompue par la verticale d’un clocher est inscrite dans le quartier de l’Europe. Vue panoramique du Grand Séminaire

« Nous l’avons vu construire et nous avons grandi avec lui, se souvenait en 1977 le chanoine Jacques Raison du Cleuziou (1915-2004, ancien archiviste diocésain), lors du cinquantenaire de sa construction. Il avait le prestige de la jeunesse. Demeure hantée par le vent de mer et qui s’éveillait avant l’aube, mais avec la joie de l’aurore et des fleurs qui s’entrouvraient au printemps. Nous arrivions de nos collèges, dans un domaine nouveau, avec le privilège de la jeunesse »…

Vue aérienne du Grand séminaire -  voir en grand cette image

Historique de sa construction

De 1842 à 1847, Mgr Le Mée avait construit le second Séminaire du diocèse, sur un terrain en bordure sud de la ville. C’était vingt ans avant la construction de la voie ferrée (La caserne de gendarmerie Guébriant occupe sa place aujourd’hui, boulevard Charner, en face de la gare). En janvier 1907, à la suite de la Séparation de l’Église et de l’État, les séminaristes en furent expulsés. Commença alors une difficile errance entre des installations provisoires. Entre 1919 et 1921, Mgr Morelle tenta bien de racheter la propriété confisquée, mais les négociations échouèrent…

Le Nouveau Grand Séminaire de St-Brieuc en 1926

Mgr Morelle meurt le 9 janvier 1923. Le 6 août de la même année, François-Jean-Marie Serrand est sacré nouvel évêque du diocèse. Devant l’urgente nécessité de bâtir un nouveau séminaire, la Semaine Religieuse du 7 décembre 1923 informe qu’un concours est ouvert pour sa construction. Une commission avait retenu un vaste terrain au nord-est de la ville, qui dépendait d’une maison de campagne appartenant au diocèse.

Le 21 février 1924, le plan présenté par Georges-Robert Lefort, architecte à Guingamp, est choisi. De l’avis même du jury, le projet se distinguait par une « disposition simple et claire des bâtiments et des services, et, pour les façades, par un caractère à la fois artistique et religieux ». Une souscription est ouverte. La première pierre est posée le 17 août 1925. Les séminaristes prennent possession des nouveaux locaux au retour des vacances de Pâques 1927. La chapelle est consacrée le 15 juillet 1929. Elle a reçu comme titulaire Saint-Yves, patron du clergé diocésain.

Une œuvre riche et complexe

Vue d'une des façades -  voir en grand cette imageCe vaste ensemble architectural, lieu clos aux façades imposantes, est une alliance hardie d’une armature en ciment et d’un remplissage en granit. L’architecte Georges-Robert Lefort expérimenta la symbiose entre béton armé et « bretonnité ». Le résultat est emblématique des recherches menées en Bretagne pendant les années 1920, entre tradition et modernité. Des lignes sobres et dépouillées, une décoration stylisée, confèrent aux bâtiments une indéniable homogénéité, mêlant formes classiques et éléments d’inspiration Art Déco.

Les alignements de fenêtres aux formes et dimensions variées donnent du rythme aux façades. L’emploi du béton permit à l’architecte de décomposer les ouvertures et d’introduire par endroits des motifs décoratifs rappelant fortement l’art irlandais.

Vue extérieure de la chapelle

Sur l’aile nord, la chapelle se remarque à peine, malgré la dimension de ses verrières et la présence de contreforts de granit. Un clocher de béton la surplombe, transposition cubiste des flèches à jour finistériennes.

L’entrée centrale du bâtiment se distingue par sa haute verrière à rosace au dessin géométrique. La porte d’entrée est ornée d’une croix latine rayonnante en fer forgé. Elle s’ouvre sur un bel escalier qui dénote une grande maîtrise de la lumière.

Entréé centrale du bâtiment Porte d'entrée


Le cloître

Le cloître, lieu central de l’édifice, conditionne l’implantation et distribue les autres bâtiments. A l’image de l’intimité d’un cloître de monastère, il est ouvert sur un jardin intérieur d’une calme sérénité, exprimant le retrait du monde et l’ouverture exclusive sur le ciel.

Vue extérieure du cloître Vue intérieure du cloître


Ses galeries couvertes, à claire-voie simple, sont à la fois lieux de méditation silencieuse et lieux de passage. Elles assurent en même temps la distribution des salles qui se répartissent sur trois côtés, le quatrième étant la chapelle à laquelle le cloître est accolé.

Un des portails d'angle du cloître -  voir en grand cette imageÀ travers quelques détails intéressants, l’architecture du cloître participe également de l’émergence d’un art d’inspiration celtique. Ses portails d’angle sont composés d’une baie très écrasée, surmontée d’un haut fronton triangulaire. Ces éléments rappellent fortement l’architecture irlandaise, en particulier l’un des portails de la cathédrale de Clonfert.

La chapelle

Vue intérieure de la chapelle du Grand séminaire -  voir en grand cette imageLa chapelle [1] comprend une nef unique rectangulaire scandée par des arcs-diaphragmes et éclairée par de grandes verrières aux motifs cruciformes. Un riche décor intérieur convoque toutes les ressources de la mosaïque et de la fresque, pour une ornementation d’une grande harmonie, qui mêle admirablement motifs liturgiques, formes art-déco et références celtiques.

Autour de l’Autel majeur, se développe une subtile composition riche en symboles. « L’Autel, dont les verts chantent sur les tons éteints des tapis muraux, gagne en valeur, s’émerveilla l’abbé Joseph Le Guen (1873-1930, professeur de dessin à l’Ecole des Cordeliers de Dinan), dans la Semaine Religieuse de l’époque. Sur ces tapis, tels des colonnes, les noms des douze apôtres, surmontés de l’Agneau, se verticalisent. Puis le symbolisme atteint la grande croix celtique. Au milieu le “Chrisme”, sur les bras horizontaux l’Aigle et l’Ange dont les détails ingénieusement prennent la verticale afin d’élever la composition. Sur le fût et sur la verticale de la Croix, en sens inverse et stylisés horizontalement : le Lion et le Taureau. Le Maître et les évangélistes ! ».

Au sol, motifs en spirales et jeux de carrés noirs et blancs -– qui ne sont pas sans rappeler le triskel et le gwenn ha du -– ponctuent l’allée centrale, en réponse aux rosaces des caissons de la voûte. Des stalles en chêne, dont les panneaux portent des cercles discrets, meublent les côtés de la nef. Au bas de la chapelle, une grille bien étoffée sépare le vaste chœur de la porte d’entrée.

L’ensemble du décor de la chapelle fut dessiné et composé par Georges-Robert Lefort lui-même. Les mosaïques furent exécutées par le célèbre céramiste rennais Isidore Odorico. « L’œuvre fit grande impression, et au-delà des frontières de la Bretagne, précise le catalogue publié à l’occasion de l’exposition Ar Seiz Breur, 1923-1947 organisée par le Musée de Bretagne en 2000. En 1930, la revue l’Architecture lui consacra un reportage photographique complet pour illustrer la carrière de Lefort, à qui la Société centrale venait de décerner sa grande médaille de l’architecture privée de la province ».

La crypte

En 1948 et 1949, la crypte fut aménagée pour recevoir les restes du chanoine Cabaret (1864-1948), ancien supérieur, puis ceux de Mgr Serrand (1874-1949). De part et d’autre de l’abside, deux fresques signées Xavier de Langlais, membre des Seiz Breur, ornent les murs de ce grand oratoire à la voûte surbaissée.

La crypte

« D’un côté, écrit le Père Maurice Mesnard, Maître en Art Sacré, Marie, enfant est présentée par sa mère, sainte Anne, à un personnage qui symbolise la Loi ancienne : sorte de grand prêtre, dressé sur le parvis d’un temple, et qui déploie devant l’enfant un phylactère. Les pensées qui retiennent l’attention de Marie sont clairement indiquées par la présence de l’arbre du Paradis terrestre, auquel s’enroule le serpent, et dans les branches duquel brille la croix prophétique. Adam et Eve se tiennent au pied de l’arbre. Plus loin, monte d’un autel antique la fumée du sacrifice. C’est une présentation au Temple, mais qu’accompagne la révélation voilée du mystère de la Rédemption. Dans l’autre panneau, la prophétie devient une réalité. Le Christ ensanglanté gravit le Calvaire, chargé d’une lourde croix. Marie le suit, le visage crispé par la douleur, acquiesçant au sacrifice. Dans le lointain, Jérusalem apparaît, déjà démantelée, tandis qu’une autre cité, la Jérusalem nouvelle, se dégage des nuées du ciel » (Semaine Religieuse n°10, 10 mars 1950).

En supprimant tout détail inutile, Xavier de Langlais invite à partager l’intimité même des deux événements. Sa palette de couleurs, qu’il veut très simple, se répète d’une scène à l’autre dans une volonté d’unifier les deux compositions : ainsi le même vert pour l’arbre, la croix et la couronne d’épines, le même rouge pour la robe du grand prêtre et la tunique du Christ.


L’artiste y est allé aussi de sa touche régionaliste. Dans une Bretagne où le culte de sainte Anne est si développé, c’est en effet une mère en coiffe et en sabots qui présente sa fille au grand prêtre.

Clin d’œil

Quelques années après la construction du Grand Séminaire, Georges-Robert Lefort fut chargé de bâtir le lycée public Ernest Renan. L’inauguration des bâtiments eut lieu le 29 mai 1938 en présence d’Albert Lebrun, président de la République. Vue panoramique du lycée Ernest Renan. Depuis, comme un clin d’œil à l’histoire, la vallée du Gouëdic « sépare » ces deux « citadelles du savoir », école laïque d’un côté, établissement confessionnel de l’autre…

Reportage photographique : Brigitte Le Roux
Documentation et rédaction : Yves-Marie Erard

[1Voir aussi l’article La chapelle du Grand Séminaire de Saint-Brieuc