Les dossiers de l’oecuménisme
Jeudi 7 juillet 2011

Le « Notre Père » pour la conversion des Églises

Créé en 1937, le Groupe dit des Dombes continue de réunir chaque année 40 théologiens, à parité protestants et catholiques, pour une recherche œcuménique fondée sur une communauté de vie, de prière et de dialogue. Lorsqu’une recherche est achevée, les résultats en sont présentés dans un texte intégralement commun. Les dernières publications ont pris les dimensions d’un livre. C’est encore le cas pour la Pâque 2011 : « Vous donc, priez ainsi » (Mt 6,9). Le Notre Père, itinéraire pour la conversion des Églises (Bayard, 190 pages).

Les trois derniers ouvrages du Groupe des Dombes
Les trois derniers ouvrages du Groupe des Dombes

C’est seulement en 1949 que le Saint-Siège a autorisé les catholiques à réciter la prière du Seigneur avec les autres chrétiens et c’est en 1966 qu’est apparue la traduction œcuménique en français. En choisissant de s’arrêter sur cette prière, les théologiens des Dombes ont changé d’orientation. Ils sont partis non plus d’une divergence mais d’une convergence entre les Églises chrétiennes. Quelle a été leur démarche ? Que nous dit-elle du « Notre Père » ? Qu’apporte-t-elle à l’œcuménisme ?

Une démarche œcuménique différente

La méthode adoptée par les « dombistes » parcourt 4 étapes. Face à un sujet donné — Marie dans le salut et l’autorité dans l’Église lors des précédentes recherches — ceux-ci engagent une relecture de l’histoire, un ressourcement dans l’Écriture, une clarification des doctrines, enfin des appels à conversion transmis aux Églises. Les 4 étapes sont à nouveau présentes mais sous un mode différent. La relecture de l’histoire relève que le « Notre Père » a constitué l’un des 4 piliers de la catéchèse chez les catholiques comme chez les réformés, au temps de l’éclosion des catéchismes. Le ressourcement dans l’Écriture commence par marquer l’enracinement de la prière dans la tradition juive plus que dans le Premier Testament. Il s’attache ensuite à la version de Matthieu pour en suivre le mouvement et en élucider les difficultés. Les deux dernières étapes se trouvent rapprochées sous la forme d’un double commentaire : celui des demandes de la prière, qui sont communes à tous les chrétiens ; celui de leurs implications œcuméniques, qui invitent les Églises à se convertir à une unité de communion. Le texte se prolonge par une méditation et une supplication guidées par les mots du « Notre Père ». Avant d’engager la démarche évoquée, le document se réapproprie une mise au point sur la méthode des Dombes : Pour la conversion des Églises (1991). C’était une réflexion sur la relation entre identité et conversion. À la différence du confessionnalisme, un repli identitaire des confessions chrétiennes, le mouvement œcuménique conduit les Églises sur le chemin de leur pleine communion. C’est ainsi que « le Notre Père engage les Églises en tant que telles dans une dynamique de conversion de leurs identités confessionnelles » (n° 26).

Pasteur Jean Tartier, coprésident du Groupe des Dombes, à Lannion le 21 janvier 2011
Pasteur Jean Tartier, coprésident du Groupe des Dombes, à Lannion le 21 janvier 2011

Les demandes adressées à Notre Père

« Vous donc, priez ainsi » contribue à renouveler notre manière de prier. À travers nombre de remarques historiques, exégétiques et interprétatives se dessinent quelques constances.

  • «  Notre Père » – Toutes les traditions se sont arrêtées sur les premiers mots. La prière chrétienne se distingue non par l’usage du nom de Père mais par son usage au nom de Jésus. C’est par sa filiation que le croyant accède à Dieu en intercédant pour tous.
  • « Que ton règne vienne… donne-nous aujourd’hui… » – La double série de demandes, où le Nous répond au Toi, induit un double décentrement de soi : « d’une part, elle rend celui qui prie solidaire du projet de Dieu que Jésus met en œuvre ; d’autre part, elle le lie à tous ceux qui ont besoin de pain, de pardon et de délivrance » (n° 147). L’immense théologien réformé que fut Karl Barth (mort en 1968) écrivait : « Ainsi s’agit-il tout à la fois, dans le Notre Père, de la gloire de Dieu et de notre propre salut » (cité n° 112).
  • « Comme nous-mêmes pardonnons » – Le pardon accordé à autrui ne saurait conditionner le pardon donné par Dieu. Ce serait substituer de manière coupable le mérite à la grâce. Au contraire, il reste en accueil d’un don divin inconditionné par la façon même de le laisser se communiquer aux autres.
  • « Ne nous soumets pas à la tentation » – La seconde des difficultés majeures de compréhension conseille de remplacer « tentation » par « épreuve ». C’est finalement la demande d’un être qui, demeurant libre, « se sait trop faible pour oser se présenter à l’épreuve » (n° 188) dont l’issue reste incertaine.

Les implications œcuméniques de la prière

À la différence des textes publiés auparavant, le tout récent ne conclut pas à un consensus des doctrines catholique et protestantes sur une question déterminée, telle que les ministères ou l’autorité dans l’Église. « Nous voulons montrer, insistent les théologiens, comment la prière du Notre Père interroge nos identités confessionnelles, en les invitant à la conversion, tant la réconciliation en est l’exigence intrinsèque » (n° 165). Pour découvrir les appels à la réconciliation des Églises impliqués dans cette prière, un lien est établi, demande après demande, entre la compréhension des mots de la prière et une interprétation œcuménique actualisante. Cependant, un même, voire un unique message traverse cette reprise. Si l’unité est à la fois un don de Dieu et un engagement des chrétiens, l’exigence de la prière et l’urgence de la situation requièrent de ne pas en rester à des expertises. « Ce qui manque aujourd’hui aux Églises, c’est de conclure ces résultats par de nouvelles déclarations officielles qui les engagent ensemble et par des actes concrets qui traduisent la ré¬cep¬tion communautaire et institutionnelle des acquis œcuméniques » (n° 193). Ainsi conviendrait-il de ne plus faire séparément ce qui peut être réalisé ensemble. Pour avancer dans la voie de la pleine communion, on souhaite, par exemple, un élargissement des règles de l’hospitalité eucharistique. « D’ici là, des croyants qui partagent déjà le chemin de la foi de manière œcuménique, ou des conjoints vivant quotidiennement un tel partage de foi, pourraient vivre leur expérience dans le partage d’un même pain » (n° 206). Le propos, qui n’engage pas les Églises, nuance de fait le dernier document du Comité mixte catholique et luthéro-réformé en France (voir ECA septembre 2010).

Yves Labbé Délégué diocésain à l’œcuménisme
« Les documents issus des dialogues partent du fondement que constitue le don de l’unité en Jésus Christ. Ils précisent l’exigence de surmonter par le pardon les condamnations héritées du passé. Ils mettent à l’épreuve les tentations respectives des Églises. Le dialogue devient alors, comme le pain, une ressource à partager, dans espérance de la communion enfin accomplie et du Règne à venir. » (n° 190)

Article paru dans le numéro 7 de juillet 2011 d’Église en Côtes d’Armor.

Voir en ligne : Groupe des Dombes