Vendredi 30 septembre 2016

Le Petit Séminaire de Plouguernével (1669-1906)

En Bretagne, la plupart des gens connaissent l’existence du Centre Hospitalier Spécialisé de Plouguernével (santé mentale), mais il est probable que fort peu aient entendu parler du Petit Séminaire de cette même localité. Celui-ci a pourtant joué un rôle essentiel dans le développement religieux et intellectuel du Centre Bretagne.
(Cliquer sur les photos pour les agrandir)

Rappelons que les séminaires furent institués à la suite du Concile de Trente (1545-1563). Comme les futurs grands séminaristes devaient recevoir une solide instruction, il apparut nécessaire d’instituer des petits séminaires destinés à donner aux plus jeunes une formation préparatoire, à une époque où peu de français savaient lire et écrire.

Monsieur Picot

C’est en vue de donner à la Bretagne des prêtres bien préparés intellectuellement que Monsieur Maurice Picot (vers 1600-1681), dont le sens missionnaire s’était développé notamment au contact du Père Maunoir (1606-1683), parvint à ouvrir en 1669 le Petit Séminaire de Plouguernével, avec le soutien de Mgr Emmanuel de Coëtlogon (1631-1706), évêque de Cornouaille (Quimper) dont dépendait alors Plouguernével.

Statue de Monsieur Picot près de la chapelle -  voir en grand cette image
Statue de Monsieur Picot près de la chapelle

Un de mes amis me dit, il y a bien longtemps, qu’il eût été bon de faire une étude approfondie de l’influence (bénéfique) du Petit Séminaire de Plouguernével (le premier construit en Bretagne) sur le Centre Bretagne. Il est vrai que, outre les futurs grands séminaristes, des laïcs y vinrent faire leurs humanités, et on en retrouve parfois la trace dans l’histoire locale.

En mémoire du Petit Séminaire

Cet article souhaite inspirer des vocations de chercheurs. Ses auteurs sont d’anciens élèves de Campostal. Ce collège-lycée a hérité de la devise du Petit Séminaire : Lux et Robur (Lumière et Force). Nous y vivions dans un certain respect pour la mémoire de Plouguernével, d’autant plus que des prêtres âgés que nous connaissions (notamment l’abbé Feurgard) avaient connu le temps héroïque de la fermeture du séminaire en 1906. Le livre du chanoine A. Chatton : Souvenirs d’un ancien élève du Petit Séminaire de Plouguernével (1899), nous était connu, et nos promenades de pensionnaires nous conduisaient fréquemment à Pont-Croix en Plouguernével, où venaient pour la même raison les petits séminaristes. Aujourd’hui collège et lycée, Notre-Dame de Campostal (Rostrenen-Gouarec) porte dignement le flambeau de l’ancien séminaire. On consultera avec profit son site : www.lycee-campostal-gouarec.com

La partie signée de Joël Le Biavant a été publiée dans la revue diocésaine Église en Côtes d’Armor (n° 5, mai 2016) et sur le site web de la paroisse de Rostrenen : http://paroisseshautecornouaille.fr/les-paroisses/rostrenen
Quant aux photos, elles tentent de retrouver quelques éléments ayant gardé le souvenir du séminaire. Nous remercions le Direction du Centre Hospitalier de Plouguernével de nous avoir autorisés à publier ce témoignage.
Un appel pour finir. En l’état actuel de nos recherches, nous ne parvenons pas à trouver les archives du Petit Séminaire de Plouguernével, à part quelques documents épars : si quelqu’un peut nous en dire davantage, il sera accueilli avec reconnaissance !

Jef Philippe

Plouguernével : Requiem pour un séminaire

1669 : le recteur de la paroisse de Plouguernével, l’abbé Maurice Picot, conscient du paganisme superstitieux qui domine dans une région dont la population est aux trois quarts illettrée, décide d’y ouvrir un séminaire. Il va utiliser sa modeste fortune pour le faire construire sur sa paroisse.

Le chanoine A. Chatton, vicaire général honoraire, originaire de Glomel, publie en 1899, un ouvrage admirable, mais négligeant malheureusement les aspects historiques ou politiques, Souvenirs d’un ancien élève du petit séminaire de Plouguernével, dressant un constat bien sévère de la situation au 17e siècle et où il retrace une histoire dont il fut témoin également dès 1835.

« La paroisse de Plouguernével occupait un vaste territoire mais les âmes y étaient aussi incultes que la terre. L’ignorance y avait engendré la corruption des mœurs et l’on aurait pu appliquer à ses habitants la note sévère que le père Maunoir infligeait à certaines paroisses de la Cornouaille, desquelles il disait : « Pecudum more vivebant » (ils vivaient comme des animaux), on eût dit un désert où campaient quelques sauvages ! »

L’abbé André Piriou (1920-1988) dans le premier chapitre de son livre L’étoile et le chêne, consacré aux 75 ans du collège de Campostal, intitulé « Requiem pour un séminaire » récapitule, de manière concrète, l’histoire de ce séminaire.

Précisons d’emblée que Plouguernével comme l’ensemble de la Cornouaille faisait partie du diocèse de Quimper en attendant 1790 qui fera correspondre diocèse et département, rattachant cette région au département des Côtes-du-Nord.

Premier petit séminaire de Bretagne

Le séminaire de Monsieur Picot, le premier petit séminaire de Bretagne, va devenir une pépinière de choix pour les futures vocations sacerdotales et le père Maunoir n’hésita pas à lui décerner le titre de « magerez sent » (nourrice des saints). Les évêques de Saint-Brieuc témoigneront un vif intérêt à la maison, conscients de son rôle important et encouragent le travail qui s’y accomplit. La Révolution de 1789 faillit le faire disparaître mais, laissé à l’abandon, il fut racheté en 1821 par le diocèse de Saint-Brieuc puis ouvert à nouveau sous Louis XVIII.

Malgré des difficultés pour trouver des prêtres suffisamment formés pour enseigner, le recrutement va s’améliorer au fil des ans. « En plus des candidats au sacerdoce, le séminaire accueille des laïcs qui deviendront par la suite des cadres de la région », note l’abbé Piriou.

1865, au lieu de restaurer des parties délabrées, Monsieur Le Graet, le supérieur, prend son bâton de pèlerin, quête à travers la région et sollicite l’évêque. Le séminaire est reconstruit. « Le nouveau séminaire a fière allure, un bâtiment central avec deux ailes, un des plus beaux de Bretagne », poursuit l’abbé Piriou.

De bonnes bases intellectuelles

Au début du vingtième siècle, on y dénombrait 400 élèves, avec une zone de recrutement très étendue et des prix de pension au plus bas. Les matières enseignées sont peu nombreuses, les matières scientifiques et les langues vivantes sont plutôt sacrifiées au profit du latin, du grec, de la langue française et de l’expression orale. La musique et le théâtre y trouvent également une place de choix. Inspirée de la pédagogie des Jésuites, la journée du pensionnaire commence de bonne heure par la messe, l’accent est mis sur la formation à la piété : prière du matin et du soir, salut du Saint Sacrement, vêpres du dimanche et complies. »

Fermeture

Sous la troisième République, L’Église devient souvent l’ennemi à vaincre. Gambetta, en 1877, clame : « Le cléricalisme voilà l’ennemi. » En 1899, Combes veut substituer à la vieille religion une nouvelle philosophie : le laïcisme, ce qui entraîne la fermeture de nombreuses écoles congréganistes. Suite à la séparation de l’Église et de l’État, en 1905, et à l’inventaire officiel, en décembre 1906, le supérieur du séminaire, Monsieur Ollivier, ainsi que les professeurs sont violemment expulsés. Le séminaire est fermé. Les bâtiments et les fermes appartenant aux séminaires deviennent propriété de l’État.

Une nouvelle mission

Mais les amis du séminaire ne baissent pas les bras et grâce à eux, le 10 octobre 1910, Campostal connaît sa première rentrée à Rostrenen. « Campostal recueillit dans son ombre pieuse l’âme qui s’échappait de Plouguernével mort. » note l’abbé Collet, auteur d’une chanson sur l’Institution Notre-Dame de Campostal.

En 1934, c’est la reconversion : l’hôpital psychiatrique va s’installer dans les bâtiments de l’ancien séminaire. Une autre histoire commence.

Joël Le Biavant

Statue de Monsieur Picot, détail -  voir en grand cette image
Statue de Monsieur Picot, détail

Quelques photos

La tombe de Maurice Picot, dans l’église paroissiale Saint Pierre.
On y voit les armoiries des Picot de Coathual. La date de 1700, gravée en sens inverse du reste de l’inscription, est celle de l’année de sa seconde inhumation : « il fut trouvé tout entier » (Chatton p. 36). A l’origine, la tombe se trouvait dans le cimetière paroissial.
Né à Vitré au début du XVIIe siècle, Maurice était le fils de Pierre Picot, sieur de Longchamp.

Tombe de Monsieur Picot dans l'église de Plouguernével -  voir en grand cette image
Tombe de Monsieur Picot dans l’église de Plouguernével

L’ancien piédestal de la statue de M. Picot.

Ancien piédestal de la statue de M. Picot. -  voir en grand cette image
Ancien piédestal de la statue de M. Picot.

La scène représentée est endommagée, l’inscription plus encore. Elle relate l’entrevue de M. Picot avec Mgr de Coëtlogon en janvier 1669. L’évêque ne pensait pas que M. Picot aurait apporté la somme nécessaire à la construction du séminaire, d’où le dialogue gravé sur le piédestal : (en gras ci-dessous : texte de l’évêque au-dessus de la scène sculptée, réponse de M. Picot au-dessous du bas-relief)

M le Recteur vous avez apparemment un millier
d’écus à m’offrir pour exécuter votre projet
Il faudrait vingt mille livres

………………………………..

Monseigneur j’en ai vingt-quatre mille à vous donner

Les bâtiments

Plouguernével l ancien séminaire -  voir en grand cette image
Plouguernével l ancien séminaire

Les bâtiments actuels sont ceux que fit construire entre 1870 et 1878 Monsieur Jean Le Graët, supérieur de 1864 à 1883. Ils sont dominés par la statue de la Vierge Marie, entourée des « saints protecteurs du Petit Séminaire » (A. Chatton) : comprendre, à gauche de la photo, M. Picot, et à droite : Mgr de Coëtlogon.

« Les saints protecteurs du Petit Séminaire » ; -  voir en grand cette image
« Les saints protecteurs du Petit Séminaire » ;
Les bâtiments vus de l'allée -  voir en grand cette image
Les bâtiments vus de l’allée

L’oratoire de la Vierge est demeuré parmi les bâtiments.

Oratoire de la Vierge -  voir en grand cette image
Oratoire de la Vierge

La chapelle

L’actuelle chapelle est celle qui fut très remaniée par l’architecte Le Guérranic en 1892, celle de 1855 ayant succédé à l’ancienne de 1855, elle-même remplaçant celle qui datait d’avant le Révolution. Bien que désaffectée en 1936, elle servait encore il y a peu pour des cérémonies lorsque l’hôpital possédait une aumônerie. Ses vitraux sont des verres peints ou restaurés par Jeannot Le Coz en 2008. Ce dernier était employé de l’hôpital.

Chapelle du Petit Séminaire de Plouguernével (vue du sud) -  voir en grand cette image
Chapelle du Petit Séminaire de Plouguernével (vue du sud)
Chapelle du Petit Séminaire de plouguernével (vue du N-O) -  voir en grand cette image
Chapelle du Petit Séminaire de plouguernével (vue du N-O)
nef -  voir en grand cette image
nef
nef vue de la tribune -  voir en grand cette image
nef vue de la tribune
Porte de la chapelledu Petit Séminaire -  voir en grand cette image
Porte de la chapelledu Petit Séminaire
Chapelle du Petit Séminaire : vitraux du chœur -  voir en grand cette image
Chapelle du Petit Séminaire : vitraux du chœur
Chapelle du Petit Séminaire de Plouguernével : l'autel -  voir en grand cette image
Chapelle du Petit Séminaire de Plouguernével : l’autel
Plaque en souvenir des sœurs Hospitalières du Sacré-Cœur -  voir en grand cette image
Plaque en souvenir des sœurs Hospitalières du Sacré-Cœur

Divers

La statue de la Vierge que l’on voit sur une carte postale ancienne était établie sur un piédestal portant l’inscription « Posuerunt me custodem » (Ils m’ont établie leur gardienne). Le séminaire était sous le patronage de la Vierge. Cette statue, récemment repeinte, se trouve maintenant à l’entrée de la chapelle de Campostal, à Rostrenen.

Vierge, 1903 (CP ancienne) -  voir en grand cette image
Vierge, 1903 (CP ancienne)
Vierge actuellement à Campostal -  voir en grand cette image
Vierge actuellement à Campostal

"Klemgan Pluguerneve" (La complainte de Plouguernével)

C’est là le titre d’un poème de l’abbé Guillaume Le Riguer, né en 1852 à Plouguernével et décédé en 1928 à Kergrist-Moëlou dont il était le recteur depuis 1894. Nom de plume : Turzunel Kerne (La tourterelle de Cornouaille). Cette complainte de 48 pages, éditée en 1909 chez Prudhomme, est une longue lamentation d’un ancien élève sur la mort du Petit Séminaire. On en trouvé une édition à l’orthographe modernisée sur Internet : http://embann.an.hirwaz.online.fr/documents/KLEMMGAN-PLOUGERNEVEL.pdf

Klemmgan Pluguerneve, de l'abbé Le Riguer -  voir en grand cette image
Klemmgan Pluguerneve, de l’abbé Le Riguer

Pont-Croix

Ce pont sur le Doré, en direction de Rostrenen, situé dans un site très agréable, fut un lieu de promenade pour les petits séminaristes, puis pour les élèves de Campostal, leurs héritiers.

Pont-Croix, sur le Doré -  voir en grand cette image
Pont-Croix, sur le Doré
Pont Croix, un site paisible. -  voir en grand cette image
Pont Croix, un site paisible.
Site de Pont-Croix  -  voir en grand cette image
Site de Pont-Croix

(Photos : Jef Philippe, 2016)