La vie du diocèse hier et aujourd’hui
Samedi 31 mars 2012 — Dernier ajout vendredi 20 avril 2012

Le chanoine Hervé-Julien Le Sage

Un témoin de l’histoire du diocèse de St-Brieuc de la fin de l’Ancien Régime à la monarchie de Juillet

Les archives diocésaines de Saint-Brieuc conservent un fonds d’une valeur historique inestimable pour comprendre l’histoire du diocèse de Saint-Brieuc de la fin de l’Ancien Régime à la monarchie de Juillet : les papiers du chanoine Hervé-Julien Le Sage. Ce fonds, qui remplit deux volumineux cartons, contient tous les écrits du chanoine retrouvés au fil des décennies, ainsi que les travaux de recherches qui lui furent consacrés.

Les Mémoires du chanoine Le Sage

Dans cet ensemble coté 1 FL-1 à 1 FL-21, cinq volumes constituent les Mémoires et en apparaissent logiquement comme les pièces maîtresses. Ils représentent plus de 1500 pages manuscrites d’une écriture fine, rédigées dans un style très dense.

Les deux premiers manuscrits sont intitulés les « Lettres d’Érasme à Eusébie » ; ils retracent l’exil révolutionnaire du chanoine Le Sage, contraint de quitter la France après avoir refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Il s’agit de sa première œuvre importante qu’il sous-titra de façon plus explicite « Mémoires et voyages d’un religieux-curé français adressé à une religieuse allemande de son ordre ».

Les trois autres manuscrits s’intitulent Mémoires historiques et théologiques concernant le diocèse de Saint-Brieuc. Ils ont été rédigés au cours des années 1820 et décrivent la vie religieuse du diocèse de Saint-Brieuc à la fin de l’Ancien Régime et pendant les premières années de la période concordataire. Il s’agit de documents particulièrement intéressants pour les historiens car ils révèlent de l’intérieur le fonctionnement d’une administration concordataire et sont écrits avec une rare liberté de ton.

Couverture et page de garde du 3è volume des Mémoires du chanoine Le Sage, AESB, 1 FL-3
Couverture et page de garde du 3è volume des Mémoires du chanoine Le Sage, AESB, 1 FL-3

Qui était le Chanoine Le Sage ?

Le chanoine Jacques Raison du Cleuziou, ancien archiviste du diocèse de Saint-Brieuc, a énormément puisé au fil de ses recherches dans le fonds « Le Sage » conservé au sein des archives de l’évêché. Dans le n°15 de la Vie Diocésaine du 23 juillet 1982, voici le portrait qu’il brossait de celui dont la vie fut aussi extraordinaire que les écrits…

Hervé-Julien Le Sage était né à Uzel le 27 avril 1757. Études à Saint-Brieuc. En 1777, il entre chez les Chanoines Prémontrés de l’abbaye Notre-Dame de Beauport. Il est ordonné prêtre le 22 décembre 1781. Après avoir rempli quelque temps la charge de maître des novices, il est nommé prieur-recteur de Boquého en 1783. Mais il sort assez volontiers de sa paroisse pour parcourir la Bretagne et prêcher.
En 1790, il est élu maire par ses concitoyens. Mais en février 1791, il refuse de prêter le serment. Une nuit de juillet 1791, il s’embarque avec quelques compagnons au pied du château de Pommorio et débarque le 18 juillet à Jersey. C’est le début d’un exil aventureux qui durera plus de dix ans. Jersey. Le sud de l’Angleterre. Londres. Les Pays-Bas autrichiens durant trois ans. La Rhénanie et la Souabe. Constance et la Suisse. Par la Bavière, la Saxe, la Silésie il gagne la Pologne autrichienne. Puis de nouveau la Haute-Silésie durant cinq ans. Abbayes flamandes. Monastères de Souabe. Logis de fortune et d’infortune. Plaine polonaise. Routes sans fin devant l’avance des troupes républicaines. Mais avide de voir de nouveaux horizons, d’écouter et d’explorer les bibliothèques lorsque le sort le lui permettait.
Il revint à Boquého en 1802. Les circonstances en font bientôt le commensal du nouvel évêque, Mgr Caffarelli. Le 27 novembre 1806, il est installé chanoine titulaire en remplacement de M. Ruffelet.
On lui offrira par la suite plusieurs postes qu’il déclinera, refusant de quitter son diocèse d’origine.
Il se voue dès lors à la prédication. « Depuis et y compris 1806, écrira-t-il en mai 1828, j’ai rempli 21 stations de carême dont plus de la moitié dans des cathédrales et le surplus dans les principales villes de la Bretagne ».
D’une érudition remarquable, il a fait paraître plusieurs ouvrages et opuscules qui lui ont valu une place dans le « Dictionnaire de Théologie Catholique » de Vacant-Mangenot. Et il écrivait ses Mémoires : son journal d’émigration d’un grand intérêt, et des souvenirs relatant les épiscopats des deux premiers évêques concordataires du diocèse (Mgr Caffarelli et Mgr Le Groing de la Romagère).
Il demeurait rue des Forges, à Saint-Brieuc. Sa vieillesse semble l’avoir rendu solitaire dans son ermitage au milieu de sa bibliothèque de 3.000 volumes. Au début de 1832, son médecin lui défendit de « lire, d’écrire et même de traiter en conversation tout ce qui exige quelque contention d’esprit » : un chancre à la lèvre menaçait de devenir dangereux. Mais il brava la consigne… A la fin du mois de juin, il trie « un tas de papiers et de manuscrits » qu’il destine au feu. Il s’apprêtait à son dernier voyage… « Le grand passage, comme il l’écrivait, du temps à l’éternité ». Il décèdera le 4 septembre 1832, semble-t-il du choléra, alors qu’il était allé à Paris pour se faire opérer du chancre qu’il avait à la lèvre.

La publication des Mémoires,une contribution à l’étude de l’histoire du diocèse de Saint-Brieuc

La première partie des Mémoires du chanoine Lesage, qui traite de son exil révolutionnaire, a été éditée en 1983 (« De la Bretagne à la Silésie ». Mémoires d’exil de Hervé-Julien Le Sage, 1791-1800, par Xavier Lavagne d’Ortigue).

Couverture de l'ouvrage qui vient de paraître aux Presses Universitaires de Rennes. -  voir en grand cette image
Couverture de l’ouvrage qui vient de paraître aux Presses Universitaires de Rennes.

Il restait à publier les autres manuscrits. C’est désormais chose faite à travers l’ouvrage qui vient de paraître aux Presses Universitaires de Rennes, grâce au travail préparatoire mené conjointement par Samuel Gicquel (agrégé et docteur en histoire) qui a rédigé l’introduction et annoté les Mémoires, et à Félix Leduc (†) [1] qui a saisi les quelques milles pages que représentent les trois volumes publiés.

Un important travail d’élagage et de mise en forme a été réalisé afin d’éviter les répétitions et de gommer les lourdeurs du manuscrit initial, dans la forme comme dans le fond. Pour faciliter la lecture et permettre une meilleure diffusion du produit final, une introduction de 30 pages précède les Mémoires et des notes de bas de page éclaircissent les références obscures, à chaque fois que cela fut nécessaire. Un cahier iconographique vient utilement et agréablement illustrer les propos du chanoine, à travers des portraits des personnalités que celui-ci rencontra et des reproductions des lieux qu’il fréquenta.

Portrait de Mgr Caffarelli, évêque du diocèse de Saint-Brieuc de 1802 à 1815 -  voir en grand cette image
Portrait de Mgr Caffarelli, évêque du diocèse de Saint-Brieuc de 1802 à 1815

Les Mémoires du chanoine Le Sage fourmillent de détails sur les heures sombres de la Révolution et les luttes de l’Empire et de la Restauration. Le lecteur se retrouve ainsi au cœur des querelles politiques et religieuses de l’époque mais aussi au milieu des conflits de personnes, de pouvoir et d’idées. L’auteur prend soin d’argumenter ses propos et de livrer détails et anecdotes en passe d’être perdus. Il décrit également de manière précise le fonctionnement de l’administration épiscopale, en relevant quantité de détails et d’indiscrétions impossibles à obtenir par une simple lecture des archives officielles. On pénètre ainsi dans les secrets du pouvoir ecclésiastique et on découvre les modes de fonctionnement qui furent aussi ceux des autres évêchés à l’époque concordataire…

L’histoire du diocèse de Saint-Brieuc est fort mal connue au début du XIXe siècle, car, contrairement aux autres diocèses bretons, l’évêché de Saint- rieuc n’a pas fait l’objet d’une monographie détaillée. Aussi, comme le souligne fort justement Samuel Gicquel, « la lecture des Mémoires de Le Sage apporte donc à toute personne désireuse de connaître l’histoire de cet évêché quantité d’informations inédites et difficiles voire impossibles à rassembler ».

[1Félix Leduc était un passionné d’histoire. A l’heure de la retraite, il accepta de saisir le manuscrit des Mémoires du chanoine Le Sage et continua de fréquenter les Archives diocésaines de Saint-Brieuc avec une régularité remarquable. Pendant plus d’un an, chaque lundi après-midi, il s’installait devant l’ordinateur, usant d’une loupe pour déchiffrer la fine écriture du chanoine Le Sage. Il avait à peine triomphé de cette tâche ingrate qu’il fut frappé d’une maladie qui l’empêcha de voir l’aboutissement du projet d’édition. La publication des Mémoires du chanoine Le Sage doit beaucoup à la qualité de son travail.