Les fêtes juives
Lundi 14 janvier 2013 — Dernier ajout mercredi 2 janvier 2013

Les dix jours redoutables et Yom Kippour

Retranscription de l’émission du 29 octobre

LES 10 JOURS Redoutables

Vous avez évoqué 10 jours, à quoi correspondent-ils ?

Ils commencent par Tachlikh, la nuit entre Roch Hachana et les 10 jours redoutables, nuit où sont lues les slirot, prières spécifiques, Nous vous avons parlé la dernière fois de Roch hachana, la première fête de ce que l’on appelle les fêtes d’automne, nous allons maintenant évoquer d’autres temps de ces fêtes d’automne.

Pourquoi parlez vous de temps et non de fête ?

Parce qu’il y a effectivement un temps particulier de 10 jours qui commence dès le soir de Roch Hachana et conduit les pratiquants vers le jour de Kippour. C’est un temps de réflexion profonde de chacun sur son vécu de l’année précédente.

Mais quel est ce temps intermédiaire entre Roch Hachana et Kippour ?

Roch Hachana inaugure le temps du choix, entre l’idolâtrie, qui est une constante chez l’homme, et Dieu qui nous invite à construire et à trier dans notre vie ce que nous mettons en œuvre. Ce temps est appelé les 10 jours redoutables.

Pourquoi « redoutables » ?

Chacun y est appelé à faire un long examen de conscience pour revoir toutes les composantes de sa vie et pour faire techouvah, ce qui veut dire retourner vers Dieu, et repartir dans la bonne direction. C’est aussi un temps où on demande à Dieu et aux autres de pardonner nos fautes, afin de faire retour vers une vie plus conforme à la parole de Dieu. Dieu est notre guide plutôt que notre juge, et, s’il nous juge, c’est pour nous aider à avancer dans notre vie spirituelle. Cela nécessite que nous accomplissions notre vie en dépassant les obstacles qui sont en nous et nous font régresser. Ce temps est un temps d’apprentissage pour passer de la nature à la culture, c’est-à-dire de ce qui est instinctuel, à des conduites plus humaines tenant compte de Dieu et des autres et non pas seulement de nos besoins propres. Rappelons-le, les temps messianiques vers lesquels nous cheminons est un temps de paix, de justice et de joie que tous ont pour tâche de bâtir. Ce temps de contrition pour des juifs, évoque, pour nous chrétiens, le temps du carême où nous sommes appelés à la conversion de nos vies, à nous retourner vers Dieu et à espérer vivre, à l’avenir, de façon plus parfaite les Paroles du Christ qui, lui-même, accomplit celles de Dieu le Père. Dans le judaïsme, ces jours sont redoutables parce que l’on sait, qu’à Roch Hachana, Dieu a ouvert le grand livre de vie où est inscrite toute l’humanité. Ceux qui auront montré leur capacité à faire techouvah, façon de repartir vers dans une autre direction, par des gestes envers les autres, ou par un repentir sincère de leurs erreurs envers Dieu, ceux-là espèrent continuer à y être inscrits.

Que se passe-t-il après ces 10 jours ?

Nous arrivons à YOM KIPPOUR יום כפור Mais avant d’aborder ce jour, nous vous proposons d’entendre le son du chofar que nous avons évoqué à Roch Hachana.

En hébreu le mot Kippour est composé de 4 consonnes caf , pé, rech et vav. Les lettres hébraïques ne sont pas seulement des signes, mais elles portent du sens : caf signifie aussi la paume de la main ; pé signifie la bouche ; rech signifie la tête et vav le crochet, mais aussi l’homme qui fait lien entre la terre et Dieu. Ainsi, par sa composition scripturaire, le mot kippour donne des indications pour ce temps de contrition qui invite chaque homme (vav) à ré-interroger dans sa vie ses gestes (Caf), ce qu’il a dit (pé) et ce qu’il a pensé (rech). Ce qui est la richesse de l’hébreu, c’est qu’il n’y a jamais de hasard : tout à du sens !

Autrefois pour les catholiques, l’acte de contrition invitait chacun à confesser ses fautes : en pensées, par action, et par omission, on n’est pas loin du sens de kippour ! Au début de chaque eucharistie les croyants sont aussi appelés à un acte de contrition.

Kippour a son origine dans la Parole de Dieu. Voici ce que nous dit Lévitique 23,26-32 : Le Seigneur adressa la parole à Moïse et dit : « En outre, le dix de ce septième mois, qui est le Jour des pardons vous tiendrez une réunion sacrée. Vous jeûnerez et vous présenterez un mets consumé (un holocauste) au Seigneur, vous ne ferez aucun travail en ce jour précis, car c’est le jour des pardons où se fait sur vous le rite d’absolution devant le Seigneur votre Dieu. Ainsi quiconque ne jeunerait pas en ce jour serait retranché de sa parenté ; quiconque ferait quelque travail en un tel jour, je le ferai disparaître du sein de son peuple. Vous ne ferez aucun travail : c’est une loi immuable pour vous d’âge en âge où que vous habitiez »

Mais que veux dire « mets consumés ?

Ce qui est appelé « mets consumé » consiste en un holocauste, sacrifice où l’animal est consumé totalement sauf le sang et les viscères. Le sang est, dans la bible, signe de vie et appartient à Dieu seul. C’est pourquoi il sera rendu à Dieu par une aspersion autour de l’autel où est consumé un animal. En hébreu on appelle ce sacrifice un hola. Cela vient d’un verbe qui veut dire monter. La fumée de ce sacrifice monte vers Dieu, comme une prière, une demande. Le jour de Roch Hachana, Dieu ouvre le grand livre où sont inscrits tous les hommes qui constituent l’humanité, donc pas seulement les juifs ! Mais c’est le jour de Kippour, jour du grand pardon, qu’il va être décidé qui mérite de rester inscrit dans le livre de Vie où qui doit en être supprimé pour l’année à venir. Car Dieu est miséricordieux et plein d’amour et ne punit pas à perpétuité. Il n’est pas un dictateur mais veut aider chaque être humain à s’accomplir dans son humanité pour construire le royaume de paix et de joie.

Dans le Lévitique il est dit : « En effet c’est ce jour-là qu’on fait sur vous le rite d’absolution qui vous purifie de tous vos péchés devant l’éternel » et le livre de l’Apocalypse mentionne en 20,12 : « Un autre livre fut ouvert/le livre de vie, et les morts furent jugés selon leurs œuvres d’après ce qui était écrit dans les livres. »

Pour les catholiques le texte du Lévitique peut effectivement évoquer le sacrement de réconciliation, temps de contrition et de demande de pardon. Ce dernier, le pardon sera obtenu de Dieu par l’intermédiaire du prêtre.

Dans le judaïsme lors du jugement annuel, Dieu ne pardonne que les fautes qui le concernent directement comme, par exemple, s’opposer volontairement à ses commandements. Par contre, les fautes commises à l’égard d’autrui doivent être pardonnées par la personne qui a été offensée. Pendant les 10 jours redoutables chacun est appelé à demander le pardon directement à celui qu’il a, ou pense, avoir offensé et il doit l’obtenir.

Et si l’offensé refuse de pardonner ?

L’offenseur doit insister, renouveler sa demande au moins trois fois, ensuite il est libéré de son obligation.

Le Talmud Babli Yoma dit très explicitement : « Les fautes de l’homme envers Dieu sont pardonnées par le jour du pardon. Les fautes de l’homme envers autrui ne lui sont pardonnées par le jour du pardon que si au préalable il a apaisé autrui »

Dans la prière chrétienne du notre Père les chrétiens disent : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé » L’Évangile fait aussi appel à ce pardon à l’égard du frère par qui on a été offensé en Matthieu 18,21-22 : « Seigneur quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à 7 fois ? Jésus lui dit : je ne te dis pas jusqu’à 7 fois mais jusqu’à 70 fois 7 fois »

Comme le souligne Armand Abécassis « Le Yom Kippour est le jour du face à face avec Dieu même, / si ce face à face est enserré dans des gestes, dans des paroles et dans des textes communautaires. Mais il n’a de sens que, si à n’importe quel prix, le pardon d’autrui le précède. »

C’est vraiment une engageante démarche, cette demande de pardon ! C’est fort, très fort, car c’est une demande de pardon qui engage chacun directement avec toutes les personnes qu’il côtoie. Comment se vivait le Yom Kippour aux temps bibliques ?

Dès la création de la tente de l’assignation, c’est là que Dieu convoque, au désert, son peuple jusqu’à l’époque du Temple, le Grand Prêtre et lui seul et seulement le jour de Kippour, était autorisé à pénétrer dans le Saint des Saints. C’est le lieu le plus sacré du Temple, contenant l’Arche d’alliance sur laquelle repose deux chérubins dont les ailes se rejoignent. Dans le vide, ainsi défini, se trouve la « chérinah » la présence de Dieu. Pour nous catholiques cette présence se situe dans l’hostie conservée dans le tabernacle.

Le lieu saint du Temple est séparé du reste de celui-ci par un grand rideau. Voici ce que nous dit la bible en Lévitique 16, 3-11 :  » Voici ce que doit avoir Aaron pour entrer dans le sanctuaire : un taurillon destiné à un sacrifice pour le péché et un bélier pour un holocauste ; il revêt une tunique sacrée en lin, il met des caleçons de lin sur son propre corps, il se ceint d’une ceinture de lin et il se coiffe d’un turban de lin ; ce sont des vêtements sacrés ; il les revêt donc après s’être lavé le corps à l’eau ; et de la part de la communauté des fils d’Israël, il reçoit deux boucs destinés à un sacrifice pour le péché et un bélier pour un holocauste. Aaron présente le taurillon du sacrifice pour son propre péché et il fait le rite d’absolution en sa faveur et en faveur de sa maison". (La maison dont il est question inclue la totalité du peuple d’Israël pour lequel il exerce une forme de paternité) L’holocauste fait partie des sacrifices, pour d’autres sacrifices l’animal est seulement tué et sera mangé, une part en revient au prêtres mais le sang, signe de vie, appartient à Dieu seul, il est aspergé autour de l’autel.

Reprenons la lecture du texte. Il prend les deux boucs et les place devant le Seigneur, à l’entrée de la tente d’assignation. Aaron tire des sorts sur les deux boucs : un sort « Pour le Seigneur », un sort pour « Azazel » Aaron présente le bouc sur lequel est tombé le sort pour « le Seigneur » et il en fait un sacrifice pour le péché. Quant au bouc sur lequel est tombé le sort pour « Azazel », on le place vivant devant le Seigneur pour faire sur lui le rite d’absolution en l’envoyant à Azazel au désert. (Nous vous conseillons de lire la suite de ce texte du Lévitique qui donne encore beaucoup plus de détails sur le rituel de Kippour au Temple)

Est-ce que l’expression « bouc émissaire » vient de cette pratique qui consistait à envoyer au désert vers Azazel, le bouc chargé des péchés de l’humanité ?

C’est vraisemblable, par ailleurs on dit aussi, quand quelqu’un vous ennuie, qu’on veut l’envoyer « au diable ». Azazel est effectivement une figure diabolique qui appartient aux mythes d’extrême Orient.

Ensuite, à Yom Kippour, après avoir jeûné et prié le Grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints et prononçait le nom imprononçable de Dieu, le tétragramme fait de 4 lettres (yod, hé, vav, hé) qu’il déclinait en le décomposant d’une façon qui lui était personnelle et que personne d’autre ne pourrait reproduire. En marquant, du doigt, avec le sang d’un animal sacrifié, trois des côtés du propitiatoire, caporet en hébreu, le linge qui couvrait l’arche sainte. Chez les catholiques il y a un linge, sur l’autel, qui s’appelle le corporal, comparable au propitiatoire qui délimite le lieu où peuvent être consacrés le pain et le vin.

Le grand prêtre déposait aussi sur l’arche des charbons d’encens brûlants. Rappelons que la fumée de l’encens est aussi symbole de la prière, comme la fumée des holocaustes.

Et aujourd’hui il n’y a plus de temple, ni de Grand prêtre, quelles sont les pratiques du jour de Kippour ?

Sans temple à Jérusalem, les prières ont remplacées les sacrifices animaux et les gestes propres au rites du Temple, mais ces prières en gardent le sens profond de louange et de demande de pardon à Dieu. Le jour de Kippour demeure le jour respecté par la majorité des juifs, même si, dans la vie habituelle, ils ne sont pas des croyants assidus aux prières et rites divers. C’est un jour où l’on jeûne et on procède à un certain nombre de mortifications pendant 25h dans l’attente du jugement de Dieu. On le sait très clément et on espère sa miséricorde pour le pardon des péchés. Quand on parle de mortifications, il ne s’agit pas de se faire violence, mais de montrer par certains actes (jeûne, silence, ou autre) que l’on porte tout au long de ce jour le souci de ce que l’on est en train de vivre. A la fin de la journée, on repartira vers la vie courante, soulagé et prêt à être meilleur serviteur de Dieu. A la synagogue il y aura 5 offices pendant la journée, l’après-midi on lira le livre de Jonas. A la nuit tombante on entamera l’office de la fin du jeûne. La fin de Kippour ne sera effective que lorsque la nuit sera véritablement tombée. A l’office du soir comme à celui du matin on récitera le chema Israël (Deut 6, 4-9) pour proclamer les croyances fondamentales de la vie juive. « Écoute Israël l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un » Il est source de bénédictions le nom glorieux de son règne. « Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te donne aujourd’hui soient gravées en ton cœur. Tu les enseigneras à tes enfants, tu en parleras lorsque tu demeureras chez toi comme lorsque tu seras en chemin, à ton coucher comme à ton lever. Tu les attacheras comme signe sur ton bras ; elles seront comme un fronton entre tes yeux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison »

Chant du chema

Pardonnés par Dieu on se dira les uns aux autres « guemar tov » qui veut dire « bonne conclusion ». Alors tous pourront fêter joyeusement la fin de Kippour par une collation essentiellement composée de douceurs, pâtisseries, jus de fruits, confitures, puis plus tard d’un repas dont le plat principal sera à base de poulet, car dans certains rites particuliers domestiques on tue un poulet pour évoquer le bouc émissaire qu’on envoyait au désert.

Par ailleurs, un des rites de tachlikh le soir de Roch hachanah consiste, pour les juifs à aller au bord d’un cours d’eau et secouer les bords de leurs vêtements tout en confessant intérieurement les péchés au pluriel car les péchés individuels ne peuvent être isolés de ceux du peuple en entier. Il en est de même au jour de Kippour où, il y a une forme de contrition individuelle suivie d’une contrition au titre de tous.

Dans le livre de « la table juive » on souligne cela : "Car Israël est un tout, donc aucun membre ne peut s’en abstraire. A ce titre chacun personnellement est responsable et solidaire des autres » Ainsi symboliquement jetés dans le courant de l’eau, les péchés partent au loin comme ils partaient au loin avec le bouc émissaire". Dieu met aussi au loin les péchés de chacun en les pardonnant. Chez les chrétiens l’eau du baptême joue ce rôle d’expiation des péchés, condensés en ce que l’on nomme « le péché originel ». Ce sacrement du baptême procède aussi à un autre rite, qui est une forme d’exorcisme pour évincer le diable.

Ce geste qui se vit au bord d’une rivière peut évoquer un événement des évangiles appelé le Baptême de conversion de Jean Baptiste, auquel s’est prêté Jésus.

En Marc 1, 4-5 et 8 il est dit : « Jean le Baptiste paru dans le désert proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés ». Jean Baptiste dit : « Moi je vous ai baptisés dans l’eau mais lui vous baptisera dans l’Esprit Saint » On appelle dans la bible hébraïque l’Esprit Saint : « Rouah ha Kodech »

Nous ne pouvons pas quitter ce temps de repentir sans évoquer un fait historique qui a marqué un renouveau dans les relations entre chrétiens et juifs : Le 30 septembre 1997, l’Église de France à Drancy, a procédé à la lecture « De la déclaration de repentance des évêques de France » à propos de la Shoah. La date du 30 septembre n’était pas fortuite car, en 1997 elle précédait de 2 jours Roch Hachana, introduction des jours de repentance auxquels les juifs sont convoqués. C’est donc bien un acte qui prend le véritable sens d’une techouvah, c’est pourquoi il a marqué de façon indélébile les relations entre chrétiens et juifs. Nous pourrions aussi penser à la lettre aux Hébreux de Paul ch 9 qui évoque largement le thème de Kippour. Cependant cette lettre demanderait qu’un commentaire détaillé en soit fait pour ne pas tomber dans la confusion qui peut être faite en la lisant entre substitution et accomplissement. Nous vous renvoyons à un article très complet et clarifiant du Père Jean Massonet (revue Sens N° 344 Janvier 2010) dont le titre est « l’Épître aux Hébreux et la liturgie de Kippour ».

Son du chofar

Comment allons-nous continuer nos entretiens ?

A la fin de Kippour, les juifs, libérés intérieurement et confiants dans le pardon de Dieu, propulsés vers l’année à venir après qu’ait retenti le son puissant du chofar qui introduit la fin de Kippour. Alors tous, participeront en famille à un repas festif qui introduira une fête joyeuse qui se déroulera 5 jours plus tard : la Fête de Pèlerinage de Souccot. Elle fera l’objet de notre prochaine intervention