Vendredi 13 février 2009 — Dernier ajout samedi 14 janvier 2012

Les prêtres trégorois au cœur de la tourmente révolutionnaire (1789-1801)

Histoire d’une persécution

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Un clergé divisé

Plus que dans aucun autre diocèse breton, la Révolution trouva dans le Trégor un clergé profondément divisé, soucieux de l’avenir, coupé de ses appuis traditionnels : la paysannerie et l’aristocratie [2]. Georges Minois a bien montré les raisons de l’évolution singulière de cet évêché : un clergé devenu généralement négligent et même dissolu au cours du XVIIe siècle à la suite du grand chambardement des guerres de la Ligue [3], l’absentéisme chronique des évêques, leur origine foraine qui les rendait peu sensibles aux particularismes locaux, puis la reprise en main de ce même clergé, par une nouvelle génération de prélats exigeants soucieux d’appliquer dans leur diocèse, parfois sans discernement, l’esprit et les orientations rigoureuses issues du concile de Trente, et parfois mal comprises par les chrétiens de base. Les fidèles trégorois en avaient été déboussolés au point de laisser s’insinuer en eux les germes d’un anticléricalisme dont les effets se font encore sentir. Ainsi s’expliquent pour une part les singularités de cet ancien évêché breton maintes fois signalées par les historiens, les sociologues et les politologues.

Au moment des premiers soubresauts révolutionnaires, il apparaît également que la fracture entre le haut clergé (évêque, chanoines, recteurs nobles) et la plèbe cléricale (recteurs roturiers, vicaires, chapelains, matinaliers) y était profonde. La très forte proportion de nobles [4] qui caractérise le clergé trégorois dans la première moitié du XVIIIe siècle, avait exacerbé la lutte endémique de la noblesse et de la roture. Pour être en régression depuis deux décades, cette hyper-représentation aristocratique avait dépassé « le seuil de tolérance » [5] , créant des rancœurs, figeant les principes, raidissant les points de vue.

Mgr Augustin René Louis Le Mintier -  voir en grand cette image
Mgr Augustin René Louis Le Mintier

L’origine des chanoines du chapitre cathédral, souvent étrangers au diocèse, à la Bretagne et même au royaume, indisposait aussi largement le clergé autochtone qui voyait lui échapper des possibilités de promotion. Le vicaire général Borie, administrateur du diocèse entre la nomination de Mgr Le Mintier et l’arrivée effective du prélat, écrit à son nouvel évêque : « Les Bretons et surtout les diocésains voient avec peine le chapitre se composer en grande partie d’étrangers. Ce n’est pas un bon moyen d’union dans la compagnie ni d’encouragement dans le clergé du diocèse » (oct.1780) [6] .

Si dans la lutte aux bénéfices qui marquait alors l’entrée dans la carrière ecclésiastique, les aristocrates tendaient à perdre un peu de leurs prérogatives, c’est que le revenu du clergé subissaient un affaiblissement général qui en détournait les affairistes. En contrepartie, la profession s’ouvrait plus largement aux enfants du Tiers (paysans, artisans, marchands…). Mais dans une certaine mesure cependant, car l’accès à la prêtrise n’était pas assuré pour les enfants de familles pauvres. Le seuil économique d’admission en était la faculté pour les parents ou tuteurs d’assurer au jeune clerc un revenu annuel minimum sous la forme d’une rente à percevoir sur un bien ou une terre. Ce revenu était appelé titre ecclésiastique, il était exigé pour l’accession à la prêtrise, habituellement avant que le postulant accède au sous-diaconat. Dans les années 1785-1791, il était de 60 livres minimum. En octobre 1780, le vicaire général Borie évoque le cas d’« un jeune ecclésiastique de Morlaix qui est excellent sujet et très pauvre, et qui faute de titre n’a pu se présenter aux ordres » [7] . Il est sans doute difficile d’apprécier la quantité de vocations dont se privait ainsi le diocèse, mais on imagine volontiers les rancœurs créées par cette ségrégation.

L’évêché de Tréguier aurait eu pourtant matière à les employer, car le Trégor allait connaître durant le XVIIIe siècle une relative mais réelle disette de prêtres. Le vicaire général Borie s’en plaignait en 1780, parlant en la matière d’une « extrême indigence », et en adressant à l’évêque un projet sur « les moyens de procurer des prêtres au clergé de France ».

À toutes ces difficultés propres à tempérer les vocations s’ajoutaient les carences d’une hiérarchie diocésaine qui, depuis un demi-siècle, par le fait d’évêque absentéistes ou passagers, étrangers à la réalité culturelle de leur diocèse, tout autant que la plupart des dignitaires qu’ils traînaient après eux, s’étaient dans une large mesure coupé du clergé paroissial tout autant que des fidèles. La vacance de fait du siège épiscopal entre le départ de Mgr de Lubersac (qui résida peu dans son diocèse) en janvier 1780 et l’arrivée de son successeur Mgr Le Mintier, révéla un esprit de fronde latent dans le clergé. La correspondance de l’abbé Borie s’en fait l’écho. En 1780, plusieurs prêtres quittent leur affectation de leur propre initiative et s’en trouvent d’autres d’une façon toute aussi cavalière, parfois avec la complicité de recteurs soucieux de s’entourer de clercs issus de leur famille ou à leur main. L’abbé Laizet, placé à Ploumagoar, « s’en est retiré de son propre mouvement pour aller à Plougonver sa paroisse d’origine » (sept. 1780) ; « Mr Le Gallou a quitté Plouegat-Guerrand… ; Mr. Le Guern de Plounérin a pris le parti de se retirer à Plounevez sa paroisse d’origine » (sept. 1780).

Sans être cependant généralisé, cet esprit rétif récurrent rencontre aussi les idées nouvelles véhiculées par les livres, et s’en nourrit. Les innombrables brochures de toute nature qui s’éditaient alors et qui se diffusaient notamment par l’intermédiaires des colporteurs, pénétraient volontiers chez les ecclésiastiques. « Les Recteurs de votre diocèse, écrit l’abbé Borie à l’évêque, mal instruits par une brochure, Le Droit des curés, commencent à prendre le ton et à vouloir exercer des prétentions » (8 septembre 1780). La surveillance des livres interdits s’exerce avec peu de discernement et souvent peu d’efficacité. En novembre 1780, sur dénonciation plus ou moins anonyme, le chanoine Borie apprend que le sieur Le Roux, libraire à Tréguier, s’était vu confier une grande quantité de livres à relier, parmi lesquels plusieurs livres interdits. A la demande du vicaire général, le sénéchal perquisitionne. Celui-ci découvre en effet, au lieu indiqué deux cents brochures, parmi lesquelles « 89 ou 93 jugées prohibées et contraires à la religion ou aux mœurs ». Quant aux déposants, il s’agissait du chanoine Guino et de deux ou trois autres ecclésiastiques de Tréguier, qui selon Borie, avaient fait l’emplette de ces brochures « à un libraire colporteur » passé dans la région une semaine plus tôt [8] .

Certaines particularités dans le fonctionnement du diocèse ne plaisaient pas :

Il y a quelques murmures dans le diocèse à l’occasion des retraites qu’on exige au séminaire chaque année pour la rénovation des approbations, même des curés.
Il y a des prêtres qui ont convenu de n’en point faire et de se décharger des confessions, entre autres ceux de la trève de Saint-Jean en Plougasnou […] Cette fermentation m’a rendu facile à dispenser de la retraite qui n’est de précepte qu’ici et à Quimper (Borie, juillet 1780).

Sous l’autorité de Mgr Le Mintier, cette fermentation se contenta de couver, alimentée par la personnalité de ce prélat, homme digne et charitable, mais passablement imperméable à la sensibilité et aux usages locaux (l’un de ses premiers actes ne fut il pas de vouloir supprimer le culte de saint Yves ?), peu dégagé des préjugés de sa classe et d’un profond aveuglement comme la suite le montrera.

Ces germes de division allaient bientôt trouver un terrain favorable pour s’épanouir.

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La préparation des États-Généraux (octobre 1788 - mars 1789)

Les villes bretonnes furent parmi les premières à exiger l’égalité des droits de ceux qui bientôt allaient se proclamer citoyens, une meilleure répartition de l’impôt, une représentation équitable du Tiers, notamment celui des campagnes. Prenant fait et cause pour le clergé roturier, elles demandèrent en outre que ce dernier soit « raisonnablement représenté ». Cette alliance objective du Tiers et d’une partie du clergé allait progressivement s’affirmer durant le temps de la querelle qui opposa le Tiers aux deux ordres privilégiés à propos du système de représentation et du mode d’élection aux Etats-Généraux. Soucieux de se trouver des appuis, les représentants des villes sollicitèrent les avis et le soutien des paroisses rurales (octobre-novembre 1788).

Dans les campagnes les plus reculées se tinrent alors, dans une atmosphère progressivement chargée d’électricité, des réunions extraordinaires des corps politiques. Chargé par tradition d’animer la vie collective et de véhiculer l’information, le clergé paroissial trégorois se trouva au cœur de cette première vaste consultation populaire. Rares furent ceux de ses membres qui tentèrent d’empêcher la tenue des assemblées ou d’en infléchir les avis. Au Merzer cependant, le recteur, Julien Cren, avait volontairement « retenu chez lui » les procès-verbaux des délibérations envoyées à la paroisse pour approbation par le Tiers de Rennes ; celui de Sainte-Croix (Guingamp) refusa d’annoncer au prône le jour et le lieu de la délibération ; ainsi le fit celui de Pommerit-Le-Vicomte, Pierre de L’Espinasse. À Pleumeur-Bodou, c’est Louis-Gabriel du Largez qui, le 4 décembre 1788, marque violemment son hostilité aux propositions du Tiers et à toutes les innovations que celui-ci souhaitait introduire. Le 15 mars suivant, il renouvelle publiquement son opposition à toute réforme par un discours dans lequel le prêtre s’effaçait derrière l’aristocrate qu’il était. Mais ce sont là les seuls cas d’opposition caractérisée de membres du clergé trégorois aux premiers élans de la contestation ; encore convient-il de remarquer que la moitié d’entre eux concerne des pasteurs nobles.

À l’opposé, certains prêtres n’hésitèrent pas à manifester clairement leur soutien au tiers-état. Le 10 février 1789, le recteur de Bourbriac se permit de critiquer dans son prône le refus de l’assemblée de la noblesse bretonne de déléguer aux États, et vilipenda « son aveuglement et l’inconséquence de sa conduite » qui bloquait le processus de la juste représentation des ordres du royaume.

Sans doute, à l’occasion de ce premier plébiscite, le rôle joué par le clergé trégorois reste très nettement en retrait de celui qu’il était habitué à tenir dans les délibérations des corps politiques : « Dans 38 % des cas, les recteurs n’assistent pas à la réunion mais ne s’y opposent pas ; 31 % assistent et signent la délibération, par habitude (!), sans avoir manifesté leur opinion ; 8 % refusent de signer parce que ce sujet leur paraît dépasser leurs compétences : au total 77 % ne manifestent aucune opinion. » [9]. Mais pour juger de cette relative discrétion, il convient de remarquer qu’en effet ce genre de consultation sortait des activités habituelles des généraux de paroisse, tant pour le fonds et pour la forme que pour la finalité. La présence des recteurs n’y était ni réglementaire ni exigée. D’autre part, dans ces premiers mois de 1789, le pays s’organisait selon la répartition par ordres, et le clergé du second ordre mettait déjà en place sa propre structure de réflexion vivifiée par la perspective d’une représentation spécifique qui lui sera accordée en mars. Lorsque viendra le moment de rédiger dans chaque paroisse les cahiers de doléances, la participation des prêtres sera encore moins importante, et pour les mêmes raisons [10].

L’opinion populaire, raisonnablement exprimée dans ces cahiers, est d’ailleurs pleine de mansuétude à l’égard du clergé séculier [11] lorsque le propos — et ce n’est pas le cas le plus fréquent — le concerne. Le cahier du Merzer détonne quand il proclame : « Il y a longtemps que nous soupissons (sic) mortellement sous ces oppresseurs hautains dont ces nobles soutenus d’un clergé formé à leur école » [12]. Plusieurs autres, comme celui de Lannion, émettent au contraire le désir de voir les prêtres de campagne justement représentés aux États. Les paroissiens de la Trinité (Guingamp) demandent expressément que les recteurs roturiers en charge depuis au moins dix ans fassent partie de l’assemblée du clergé aux États-généraux. Ceux de Landebaëron déclarent même accepter de payer la dîme ecclésiastique pour les recteurs roturiers seulement. Le cahier de Penvenan indique clairement la nature des alliances politiques en demandant « que les recteurs non nobles députent aussi par diocèse parce qu’ils sont sensés mieux connaître les besoins du peuple que le clergé du premier ordre. » « Les pasteurs des villes et des campagnes, affirment les habitants de Perros-Guirec, ne sont point admis aux États et méritent de l’être. »

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Les doléances du bas-clergé (avril 1 789)

La suite des événements allait confirmer l’accord global entre les positions du Tiers et du bas-clergé trégorois. Dès le début du processus révolutionnaire, les prêtres trégorois allaient, à la différence de leurs confrères des diocèses voisins, adopter une attitude favorable aux réformes. Pour un grand nombre de prêtres, l’année 1789 fut l’occasion d’un aggiornamento réalisé dans l’enthousiasme, avec la perspective exaltante d’un monde plus juste et plus fraternel qui ne lésait ni leurs intérêts d’hommes ni ceux de leur état ecclésiastique.

Profitant du règlement royal du 16 mars 1789 qui leur accordait une juste représentation, les membres du bas-clergé trégorois se réunirent le 2 avril dans la ville épiscopale pour y rédiger leur propre cahier de vœux et de doléances.

Ce document a malheureusement disparu. Nous n’en connaissons le contenu que par l’analyse qu’en fit l’évêque de Rennes dans une lettre du 10 avril. L’opinion des prêtres du Trégor avait surpris ce prélat, ainsi que leur esprit d’indépendance et la hardiesse de leurs propositions.
L’Intendant de la province qualifia même leurs vœux de « fort extraordinaires » dans un rapport qu’il adressait au Garde des sceaux [13] .

Leurs revendications comportaient d’abord un volet que l’on, dirait volontiers catégoriel : elles demandaient que la connaissance de la langue bretonne soit obligatoire pour l’obtention des bénéfices locaux, que le concordat (celui de Bologne qui permit la funeste commende) soit supprimé et que l’évêque soit dorénavant désigné par les recteurs. Elles réclamaient aussi la convocation fréquente et régulière du synode diocésain, et le droit pour les recteurs de s’assembler hors du synode ; enfin, elles exigeaient un revenu décent pour tous les prêtres et une retraite pour les infirmes. Toutes ces doléances marquaient incontestablement une volonté d’arracher la hiérarchie cléricale au népotisme et à l’arbitraire : la connaissance exigée de l’idiome imposait de facto un recrutement local mettant fin à la pratique connue aujourd’hui en politique sous le nom de « parachutage » ; elles tentaient aussi d’imposer la participation démocratique de tous les prêtres à l’organisation, à la gestion du diocèse et au contrôle de l’autorité épiscopale.

Dans le second volet de revendications se trouvaient un certain nombre de celles exprimées par le Tiers : suppression des justices seigneuriales et leur réunion aux royales ; réforme du Parlement au désir du Tiers (c’est-à-dire l’augmentation de la représentation du Tiers) ; libre accès pour les membres du Tiers à tous les bénéfices de quelque nature qu’ils soient. C’était en quelque sorte un échange de bons procédés qui scellait l’accord pour les luttes à venir, et balisait le chemin que les deux ordres allaient pour un temps parcourir ensemble.

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Bonjour monsieur le curé-maire (mai 1789 -janvier 1790)

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Chanoine Jean-Marie de Launay

Contrairement à leurs confrères léonards, les prêtres trégorois ne firent aucune difficulté pour désigner leurs députés, montrant par là le peu de cas qu’ils faisaient des pressions subies de la part des ordres privilégiés désireux de paralyser l’organisation des États en refusant de députer. Le 20 avril, réunis à nouveau à Tréguier, ils choisirent pour les représenter l’abbé Julien Lucas, recteur de Minihy [14], et Jean-Marie Delaunay, prieur-recteur de Plouagat-Châtelaudren, chanoine prémontré de Beauport [15].

Partisan des réformes, l’abbé Lucas joua son rôle dans le débat tumultueux des Etats-généraux quand enfin ils s’ouvrirent, le 5 mai, puis dans ceux de l’Assemblée constituante. Sans hésitation, il choisit son camp. Dès le 16 juin, il rejoignit, avec quelques confrères, le tiers-état, contribuant ainsi à la réunion des « représentants vérifiés de la majeure partie de la Nation » qui se crurent alors autorisés à se passer des deux autres ordres boycottant toujours les débats mais désormais minoritaires, et à se proclamer Assemblée nationale. Le 23 juin, à la tribune de la jeune et fougueuse Assemblée, il s’exprima en ces termes sur le traitement des évêques : « Témoin de la misère de nos provinces, chargé de la faire connaître ici, je dois payer cette dette aussi sacrée que celle sur lesquelles on veut vous intéresser. Quoi ! Vous accorderez à des titulaires inutiles des sommes énormes et ils iront insulter la misère en les dévorant dans le faste, à côté d’un malheureux qui n’aura pas quatre sous de rente ! Je demande au nom de la Patrie, qu’on mette aux voix l’avis du comité. »

On reconnaît bien là l’esprit général du cahier de doléances rédigé à Tréguier en avril.

On ne peut dès lors s’étonner qu’un bon nombre de prêtres se soient retrouvés, avant puis après les élections municipales de janvier 1790, portés aux responsabilités des toutes nouvelles communes. Certes, il est à remarquer que seule une faible proportion de curés ou vicaires furent portés à la tête des municipalités : moins de 15 % des communes se donnèrent un maire prêtre, c’est-à-dire une proportion bien plus faible par exemple que dans les districts briochins. Ce furent Bocquého (Le Sage), Cavan (J.-M. Jannic), Locquémeau-Trédrez (Ch. Roverch), Pleumeur-Gautier (Galbon), Ploulech (Dohollou), Pouldouran (Le Tinevez), Trébeurden (Coquart), Trégrom (Roger). Mais ce fait demande à être expliqué et nuancé. Car nulle trace d’obstruction systématique ou d’ostracisme à l’égard des prêtres qui par ailleurs président souvent les assemblées primaires et sont fréquemment élus officiers municipaux. À Plésidy, Saint-Michel-Guingamp, Botlézan, Lanvézeac, Ploulech, Pluzunet, etc., curés ou recteurs présidèrent les assemblées primaires. Un grand nombre de prêtres furent élus membres des municipalités : Bourel à Plésidy ; Toullic à Ploubezre, Langlois, Duedal, Mallet, Lucas à Tréguier ; Le Bail et Le Bourdellès à Guingamp ; Adam et Rouat à Plestin ; Guilloux à Lanvellec ; Riou à Tonquédec… [16]

À Plufur, le recteur Charles-Marie Fercocq participe étroitement aux activités municipales [17] ; l’abbé Thomas est élu procureur de la commune de Plestin. L’abbé Le Diuzet, vicaire de Pleudaniel, en est aussi le greffïer [18]. L’abbé Derrien avait été pour sa part membre fondateur des Amis de la Constitution de Guingamp, avant de devenir un membre zélé de sa municipalité ; Olivier Le Bricquir, chanoine de Tonquédec, était président de la Société Populaire de Perros ; et Dohollou, membre de la Chambre de correspondance de Lannion. On sait la part prise par ces sociétés dans la formation de l’opinion publique.

L’état d’esprit de la plus grande partie du clergé trégorois à ce moment de la Révolution nous est résumé rétrospectivement par l’abbé Le Sage [19] dans ses Souvenirs :

Mr Cormaux [20] se montra assez longtemps favorable à la Révolution, disposition que partageaient grand nombre de ses confrères parmi lesquels je dois me compter moi-même. Nous voyions de près la misère du peuple des campagnes et les charges dont il était accablé. L’on promettait d’en alléger le fardeau et d’améliorer son sort […] Il nous pleuvait des brochures envoyées gratuitement qui nourrissaient notre espérance, ou plutôt prolongeaient notre illusion […] Nous suivions donc niaisement, et comme dupes, le cours de cette Révolution qui promettait, et devait infailliblement donner le bonheur à la France. Quand on établit les municipalités, la plupart des curés furent nommés maires de leurs paroisses.

Cette confession d’amours contrariées, écrite après un douloureux exil, prouve assez que, dans le Trégor mieux qu’ailleurs, en cette première moitié de l’année 1790 se trouvait établi, selon le mot de Michel Vovelle, « le front commun du bas-clergé et des communautés qui vont entrer dans la Révolution » [21] .

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Un fâcheux mandement (septembre 1789)

Dans un tel contexte, qu’espérait donc Mgr Le Mintier en diffusant, en septembre 1789, son fameux mandement ? Faire écho à la lettre royale du 3 septembre demandant des prières publiques, rappelant le peuple au calme et à la soumission aux lois ? Faire obstacle à la progression irrésistible des idées réformistes ? Ou reprendre en main un clergé de plus en plus rétif, de plus en plus indépendant de la hiérarchie, et fort enclin lui aussi à emboucher la trompette des réformes ?

Le prélat dénonçait dans sa lettre pastorale l’esprit du siècle, cause principale de tous les malheurs du peuple : le tolérantisme, la liberté de la presse, les utopies égalitaires, les philosophes. Il s’y abandonnait à la nostalgie du temps « où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence », où « le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Les troubles et les malheurs du royaume n’étaient que le châtiment de l’incrédulité. L’œuvre de sa Constituante était perverse et dangereuse pour tous. « Le vice du gouvernement français n’est pas dans ses lois, concluait-il, il est dans nos mœurs publiques qui sont dépravées ; conservons nos lois et réformons nos mœurs. »

Ce discours eut un effet désastreux sur l’opinion publique et prit à contre-pied un clergé qui dans sa grande majorité non seulement était favorable aux travaux de l’Assemblée et aux réformes entreprises, mais encore se trouvait directement engagé dans plusieurs municipalités à les faire aboutir. Cependant, pour autant que l’on puisse en juger, il n’influença guère le comportement des prêtres trégorois.

Il est vrai que les autorités civiles veillaient et qu’elles prirent, aussitôt connue cette missive, des dispositions pour en interdire la lecture et la diffusion. Les prêtres des paroisses ne montrèrent d’ailleurs pas un zèle excessif pour faire connaître à leurs ouailles cette malencontreuse lettre pastorale qui ne gênait pas seulement l’administration civile.

Cependant, pour limiter ses possibles effets pervers, les municipalités de Morlaix, Lannion, La Roche-Derrien et Pontrieux crurent bon de se réunir le 24 septembre à Tréguier et d’adresser aux syndics des paroisses de l’évêché l’avis suivant :

Nos chers frères et amis,

Nous ne pouvons voir avec indifférence les nouvelles tentatives que l’on fait pour diminuer la confiance que nous devons avoir dans les Etats-Généraux ; nous ne pouvions attendre à trouver dans notre évêque le dépréciateur des travaux de l’Assemblée Nationale et du soin qu’elle prend pour soulager le peuple. Déjà elle a prononcé l’abolition d’une foule d’abus qui vous accablèrent : les droits de dîmes, de moulins, les corvées, la milice, le franc-fief et ce sont les premiers avantages qui nous sont assurés en l’annonce d’une quantité d’autres dont nous jouirions déjà si l’intérêt personnel ne s’y était opposé. C’est ce même intérêt personnel qui a dicté le mandement de notre prélat. Il est gentilhomme breton ; il fut pendant six mois député des siens pour empêcher la représentation du Tiers aux Etats-Généraux. A ce titre, il devait à son ordre et au haut-clergé breton la censure amère et injurieuse du désir que la nation entière a manifesté de réformer les abus qui l’oppriment depuis si longtemps. Son mandement qui ne devait avoir d’autre but que de commander les prières ordonnées pour le Roi, pour la Paix et la tranquillité, est une invitation à la révolte.
Nous avons cru ne pouvoir nous dispenser de le dénoncer à l’Assemblée Nationale et à M. le Garde des Sceaux. Nous avons lieu d’espérer que cette démarche aura l’effet, sinon d’arrêter les funestes progrès de la discorde que ce mandement souffle parmi nous, au moins de lui faire donner l’improbation qu’il mérite. Nous nous flattons, nos chers frères, que les excitations étrangères à la piété renfermée dans ce mandement ne vous tromperont pas, que vous distinguerez ce qui est le langage du pasteur de ce qui n’est que la déclamation d’un gentilhomme breton qui, comme tous les siens, a refusé de députer aux Etats-Généraux et de concourir avec le reste du royaume à améliorer son état et à faire son bonheur.

La réplique était habile autant que mesurée ; sincère aussi sans doute. Bientôt l’évêque ne fut plus, même aux yeux de ses prêtres, qu’un aristocrate soucieux de préserver ses privilèges. La rumeur publique accorda au prélat la grâce, ou le suprême mépris, de laisser croire que le véritable auteur de la lettre était l’abbé Laënnec de Penticore, aristocrate cornouaillais et chanoine fraîchement installé à Tréguier. Et les prêtres pour la plupart continuèrent, comme si de rien n’était, à faire avancer la cause des réformes.

Cependant, sous l’influence du député morlaisien, Bouestard des Touches, de violents pamphlets se mirent à circuler, profondément injurieux à l’égard de l’évêque qui pour être myope au plan des idées et rempli des préjugés de sa classe, n’en était pas moins reconnu comme une personne d’une grande bonté et d’une grande simplicité de vie. Ces libelles eurent pour résultat de choquer les esprits pondérés. La nouvelle municipalité de Tréguier, assez favorable au prélat il est vrai, mais imitée par 38 communes rurales, s’éleva avec indignation contre « les détenteurs assez ingrats et assez insensibles au mérite pour n’être point arrêtés dans leurs dénonciations par la bonté paternelle et le spectacle de toutes les vertus apostoliques que ce diocèse admire dans le saint prélat qu’il a le bonheur de posséder » [22] .

Ces déclarations allèrent nourrir le dossier du procès qui valut à Mgr Le Mintier de comparaître devant l’Assemblée Nationale. Mais si elles prenaient la défense d’un homme injustement et odieusement calomnié, elles se gardaient bien de soutenir les idées du mandement. D’ailleurs, le procès Le Mintier tourna court et l’évêque fut rejeté hors de cause, signe que ce mandement avait été jugé sans conséquence sur l’esprit public trégorois. Cet avis si contraire à l’opinion quasi générale n’avait été finalement considéré que comme une immense gaffe ; et l’unanimité se fît pour oublier au plus vite les œuvres d’un esprit aussi passéiste et tellement étranger à la réalité du moment.
Tout était donc en place pour que le clergé de Tréguier, dans sa grande majorité, accompagne une révolution sociale qu’il jugeait souhaitable et qu’il appelait de ses vœux. C’était compter sans la radicalisation et l’accélération des événements.

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La constitution civile du clergé (juillet 1790)

Parmi bien des billevesées, le mandement comportait cependant un propos lucide et prémonitoire : « Les ministres de l’Église, disait-il, sont menacés d’être réduits à la condition de commis appointés. » L’avertissement était fondé.

La loi de février 1790 qui avait prohibé les vœux monastiques et supprimé couvents et abbayes, n’avait guère suscité d’émotion dans le diocèse : la réprobation qu’avaient su s’attirer les moines de tous frocs et de toutes conditions était si unanime chez les fidèles comme chez les séculiers, que nul ne regretta excessivement leur disparition, du moins nul ne protesta. Il n’en fut pas de même pour le décret promulgué le 12 juillet suivant par l’Assemblée nationale qui établit la Constitution civile du clergé, réorganisa le découpage des diocèses, supprima la plupart des titres et offices (dignités, canonicats, prébendes), institua l’élection des évêques et curés, enfin stipula que les ministres de la religion seront défrayés par la Nation.

Aux yeux de beaucoup, la Révolution, en abattant les barrières qui séparaient le spirituel du temporel, portait atteinte au fondement même de la religion. Le contrat moral passé entre le bas-clergé du diocèse et les autorités civiles s’en trouva progressivement rompu.

Ce fait nouveau eut aussi pour conséquence de redonner à l’évêque sur son clergé une autorité que le mandement avait ébranlée ; de susciter chez la plupart des prêtres de terribles débats de conscience, surtout lorsqu’ils seront mis en demeure de se prononcer clairement par un serment solennel. Ainsi allait s’ouvrir au sein du clergé trégorois une nouvelle et profonde fracture entre ceux qui refuseraient de prêter serment à cette constitution et ceux qui choisiraient, non sans hésitation parfois, de le prononcer.

Les plus résolument favorables à l’œuvre entreprise jusqu’alors par l’Assemblée nationale n’allaient pas tarder à modifier leur attitude. Julien Lucas, député du clergé trégorois, dépassé par les aspirations réformatrices, prit le parti de la résistance à l’Assemblée, signa l’Exposition des principes [23], et ne prêta le serment qu’avec les restrictions proposées par Mgr de Bonal, évêque de Clermont. De retour au pays, il démissionne de ses fonctions municipales (mars 1791) [24]. Ainsi le firent Gilles Le Corvaisier à Châtelaudren, Jacques Toullic à Ploubezre, Le Sage à Bocquého, Adam à Plestin, etc.

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La pétition Le Mintier (novembre 1790)

Signe évident d’un flottement dans l’opinion du clergé trégorois, la contestation ne s’organisa que tardivement. Ce n’est qu’au début du mois de novembre que des protestations se firent clairement entendre. Trois hommes furent les cerveaux de la résistance : l’évêque, Augustin Le Mintier, Guy Morice, recteur de Ploumilliau, et Guillaume Dohollou, recteur de Ploulec’h.

Ce dernier, qui était aussi maire de sa paroisse, profita de la tribune offerte par l’assemblée primaire du canton de Saint-Michel-en-Grève, le 3 novembre, pour parler publiquement contre la loi nouvelle. Il y tint un discours « tendant à prouver que le serment civique, loin d’être obligatoire, était contraire à la religion », et rétracta solennellement celui qu’il avait préalablement prononcé.

Le même jour, une volée de lettres personnelles, signées de l’évêque, furent expédiées aux quatre coins du diocèse. Elles expliquaient que la puissance civile ne pouvait, sans le concours de l’autorité ecclésiastique, fixer les bornes du territoire de chaque pasteur ; que c’était à cette dernière, seule, qu’il appartenait de donner la succession apostolique, la mission légitime et l’autorité spirituelle. Elles demandaient aussi de regarder « comme intrus tout ecclésiastique promu à l’épiscopat ou préposé au gouvernement d’une paroisse suivant la forme prescrite par les Décrets du 12 juillet dernier ».

Un réseau de diffusion et d’information se mit en place afin de toucher tous les prêtres du diocèse par collectage direct des signatures.

Le 10 novembre, à l’occasion d’une noce célébrée à Louargat, le vicaire de Plounérin, Le Cam, lut publiquement la circulaire de l’évêque. Le district de Guingamp, aussitôt prévenu, procéda sur-le-champ à une enquête. Le commissaire Labat, assisté de quatre gardes nationaux, se transporta le lendemain à Plounérin, interrogent Le Cam et son recteur qui reconnaissent avoir signé la pétition.

Le 11 novembre, c’est André Le Gall, curé de Cavan, qui se présente chez Yves Le Callec, recteur de Lanvézéac ; mais celui-ci refuse tout net de signer la circulaire et de la transmettre. Le même jour, un homme se présente de la part du recteur de Louargat chez Le Beaudour, recteur de Pédernec, pour recueillir sa signature.

Certains prêtres n’ayant pas reçu la circulaire, mais en ayant entendu parler, s’empressent de faire part de leur adhésion. C’est à cette fin que Jouan, curé de Saint-Norvez, écrit à Savidan, principal du collège de Tréguier ; ce qui semblerait indiquer, en passant, que le destinataire, instruit et influent, était aussi membre très actif de la brigue.

Malgré la relative improvisation qui présida à cette collecte de signatures, et la difficulté à toucher tous les prêtres du diocèse, la pétition recueillit 225 signatures [25] .

Depuis plusieurs jours déjà, les autorités civiles étaient au courant de cette fermentation et s’en inquiétaient. Ils n’étaient pas les seuls. Certains ecclésiastiques, plus résolument progressistes que l’ensemble de leurs confrères, ne voyaient pas d’un très bon œil cette reprise en main du clergé trégorois par l’évêque déchu. Le 14 novembre, après avoir reçu chez lui la visite des abbés Dohollou et Morice venus solliciter, en vain, son adhésion, le recteur de Plestin, Chouat, dénonce dans une lettre au district de Lannion la campagne entreprise par l’ex-évêque de Tréguier pour nourrir « une protestation qui ne manquera pas de mettre le feu à toute la Bretagne si l’on n’y prend garde ». Il ajoutait : « je ne suis pas un délateur, mais un ami de la tranquillité et un ennemi du trouble et du désordre ". À Guingamp, autour de François-Marie Derrien, curé de Sainte-Croix [26] se regroupent les prêtres patriotes qui dénoncent les libelles hostiles au serment et plus généralement à la Révolution : David, vicaire de Gurunhuel [27], Dedienne, recteur de Ploumagoar, notamment.

La machine judiciaire et répressive se met alors en route. La société guingampaise des Amis de la Constitution fait passer, le 23 novembre, une note de protestation à l’adresse de l’Assemblée Nationale. Dohollou est arrêté le 17 novembre à 3 heures du matin chez Dulargez à Pleumeur-Bodou. Le district de Lannion se charge de la mise en accusation de Le Mintier, Dohollou et Morice, coupables de menées contre-révolutionnaires, et commençe l’instruction du dossier [28] .

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Tempêtes sous des crânes (novembre-décembre 1790)

Qui dira les tempêtes qui éclatèrent alors sous les crânes des prêtres trégorois soumis aux pressions de leur entourage, objets d’intimidations de tous ordres, tiraillés par des convictions contraires.
Une mère écrit à son fils prêtre qui vient de signer la pétition Le Mintier :

" J’ai reçu votre lettre, mon cher fils, par la voie de Bobony [29]. Je vois avec chagrin que vous persistez dans vos fausses opinions, ou plutôt dans celle d’autrui. Vous épousez l’esprit de cabale du haut-clergé qui se voit avec regret dépouillé des grands biens dont la plupart faisait un si mauvais usage. Ce n’est point à vous, pauvre petit prestolet, à concourir à leur vengeance : vous devez vous soumettre aux lois du souverain [30]. Tous ont fait le serment civique : le Tiers, le noble, les militaires, tous s’y sont soumis. N’y aura-t-il donc que votre robe, qui est faite pour donner l’exemple de la soumission, qui prétende s’y soustraire sous prétexte de la religion qui n’est nullement attaquée ni dans la foi, ni dans le dogme. Plusieurs théologiens plus habiles que vous l’ont assuré dans le commencement. Je me serais fait scrupule de vous donner sur cela aucun de mes avis. Mais, depuis que j’ai entendu raisonner, que j’ai vu différents écrits, ma qualité de mère me prescrit de vous représenter que ce serait un fol entêtement de votre part de ne vouloir pas vous soumettre aux lois, au Roi et à la Nation. Dans tout ce que nous avons de clergé à Guingamp et à l’entour, il n’y a que trois qui ont signé la protestation de l’évêque de Tréguier ; encore de ces trois qui sont le recteur de Saint-Michel, son curé et le recteur de Guingamp (sic). Encore ce dernier que j’ai entretenu il n’y a pas trois jours, m’a assuré qu’il résista à signer la lettre de l’évêque : il était pressé d’aller dîner aux Salles [31] et le recteur de Saint-Michel insista tant, le menaça du mécontentement de l’évêque, qu’il signa pour s’en débarrasser. Aujourd’hui il ne sait comment s’en tirer. Comme vous il attend la décision du Pape. Le Pape se décidera-t-il ? Attendra-t-on cette décision pour vous faire prêter le serment ? Si vous le refusez, vous voilà dégradé de toute fonction, poursuivi, persécuté le reste de vos jours. Faut-il donc que le fanatisme vous porte par pur entêtement, ignorance même (je ne crains pas de le dire à vous et à tous ceux qui pensent comme vous) à former peut-être un schisme, une guerre de religion dans l’état. La noblesse ne demande pas mieux que de voir le clergé se soulever ; de là il espère une contre-révolution qu’il désire et qu’il ne cesse d’espérer.
Quittez vos préjugés, mon pauvre fils, fuyez le mauvais exemple, instruisez-vous ! Pour vous aider, je vous envoie un petit écrit que j’ai pris la peine de copier ; il a été fait à la hâte par un citoyen vertueux et bon chrétien. Si vous voulez voir un plus étendu, tâchez de vous procurer celui de M. Le Causse [32], principal du Collège de Quimper. On en a répandu plusieurs exemplaires dans tout le département et district. Je l’ai entendu lire, et quiconque voudra s’instruire ne saurait puiser à une meilleure source… »

L’intéressé, s’il s’agit bien comme tout le laisse à penser de L.-F. Le Barazer, recteur de Lannion, restera sourd à cette maternelle violence : il refusera le serment, s’exilera pour un temps, sera emprisonné. Tous n’eurent pas sa constance. Un certain nombre d’ecclésiastiques signataires furent suffisamment effrayés du tour pris par cette affaire qu’avant même le début de la procédure judiciaire, ils s’empressèrent de se rétracter en invoquant divers motifs : Guillaume Le Baudour, recteur de Pédernec, « voyant la circulaire signée du recteur de Louargat et de plusieurs autres ecclésiastiques… dans le premier mouvement et sans réflexion » l’avait signée à son tour. Mais le 16 novembre suivant, il fit passer au Directoire sa rétractation de l’adhésion qu’il avait donnée. Le 17, ce fut le tour de Le Meur, prêtre natif de Pédernec et y demeurant qui avait signé « sans lire » (!). Jollivet, recteur de Guénézan, prétendit avoir signé « une lettre qu’on disait être de l’évêque de Tréguier et qui n’était pas » (!), et se rétracta. C’est sous l’influence de Jacob, recteur de Lannebert, que Le Garff, vicaire de Trézélan reprit sa signature, ce qui permit au futur évêque constitutionnel de faire sa cour aussitôt auprès du district de St-Brieuc : « Le Garff, lui écrit-il le 9 décembre, de protestant devient patriote. Il sort de chez moi. »

Le texte de la rétractation fournie le 24 décembre par Mordellet, recteur de Trézény, permet d’éclairer un peu la nature des scrupules qui embarrassaient signataires ou non signataires :

Je me vois obligé de faire l’aveu de la surprise faite à ma bonne foi. J’ai eu l’imprudence de signer ici un brimborion de la part de Mr l’évêque de Tréguier, apporté par M. le recteur de Plouguiel, son promoteur à Coatreven. Cet écrit me parut conforme au droit nouveau. Je n’ignorais pas que les élections étaient en usage jusqu’au IX e siècle, et même jusqu’à la fin du douzième ; mais connaissant les causes du grand schisme d’Avignon et de l’autre schisme lors du Concile de Bâle qui ont séparé l’Eglise pendant plusieurs siècles, j’ai crains d’y donner occasion ; d’autant plus que plusieurs criaient au schisme, et que les décrets de l’Assemblée Nationale paraissaient contraires au Concordat passé entre Léon X et le roi, publié et lu au Parlement de Paris, le 3 juillet 1439 [33].
Le clergé de France et le Parlement se sont opposés à ce que le Concordat devienne une loi du Royaume, mais il fut reçu sur les instances réitérées du roi.
La chose bien vue, je pense qu’on peut y contrevenir. En conséquence je rétracte ma signature.
P.S. : Les lettres de Mr Le Coz, avec les observations, me dirigent en me faisant lire mes Bucoliques. Il paraît animé du vrai esprit de patriotisme et de civisme. Ses principes sont puisés dans la source la plus pure.

Ces explications, pour réfléchies qu’elles soient, n’en sont pas moins confuses ou spécieuses. Elles mettent cependant en avant les deux grands points d’un argumentaire qui se développera abondamment pour justifier la Constitution civile : d’abord le retour aux formes premières de l’Eglise et à son esprit primitif ensuite la banalisation par l’histoire de cette ingérence du pouvoir civil dans la vie de l’Église.

Mais le nombre des rétractants fut au bout du compte très faible. Au 27 décembre, le district de Guingamp n’en comptabilisait que 5. Dans celui de Lannion, il n’y en avait eu que 6 au 29 décembre.

Cette protestation affirmait un principe ; elle ne soutenait pas l’évêque. Discrédité, avec ses chanoines, dans l’opinion des fidèles, comme le prouve la lettre citée plus haut, l’autorité épiscopale était battue en brèche par les prêtres eux-mêmes. La plupart de ceux-ci, abandonnés à leur sort par la dislocation des pouvoirs, méfiants à l’égard d’un prélat trop lié aux opinions aristocratiques et manipulé par ses proches, restaient sans initiative, ou réagissaient au hasard des opportunités, au gré de leur humeur, de leurs convictions ou de leurs intérêts, ballottés entre des positions irréductibles ou que l’on s’évertuaient à rendre telles, soumis aux pressions de leurs confrères, de leur famille, de leurs paroissiens. Tous attendaient qu’une voix, celle du Pape, se fit entendre, et nul ne doutait qu’elle irait dans le sens de leurs souhaits. Mais la prise de position du pontife tardait, rendant les débats de conscience plus douloureux encore.

D’autant plus que le 27 novembre précédent, l’Assemblée nationale, voulant forcer la main aux récalcitrants et clarifier une situation chaque jour plus confuse, avait promulgué le décret portant obligation à tous les fonctionnaires publics du culte catholique de prêter serment de fidélité à la Constitution civile du clergé ou de quitter leurs fonctions. Les faux-fuyants n’étaient plus de mise.

La formule du serment (« veiller avec soin sur les fidèles, être fidèle à la Nation, au Roi, maintenir de tout son pouvoir la Constitution ») ne semblait attenter en rien à la stricte orthodoxie catholique, d’autant plus que c’était (la référence aux fidèles exceptée) la formule du serment déjà prêté par beaucoup de prêtres maires ou officiers municipaux. Et puis, prêter ce serment n’était-ce pas sceller l’accord profond du bas clergé trégorois avec l’œuvre sociale des constituants ?

Comment expliquer alors ce revirement de l’opinion des prêtres ? On ne peut guère retenir l’influence de la hiérarchie, le clergé trégorois ayant déjà fait la preuve de sa liberté d’esprit. Etait-ce la peur du schisme mis en avant par beaucoup de prêtres ? Peut-être, mais ce motif ne paraît souvent qu’un prétexte spécieux. Ce ne pouvait pas non plus être le culte de la tradition ou la protection des privilèges, comme on l’a vu.

Il apparaît cependant que cette obligation du serment, porté très vite au rang de symbole, a servi d’abcès de fixation à des malaises non exprimés. Le serment rendait visible la primauté désormais accordée au temporel sur le spirituel, et révélait surtout que le monde nouveau cherchait ailleurs que dans les valeurs chrétiennes ses propres références. Pour beaucoup de prêtres, le monde, si compact jusqu’alors, venait de se scinder en deux. En ce sens, la cassure qui allait progressivement s’élargir était d’abord culturelle.

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À la conquête de l’opinion publique (janvier-avril 1791)

Enfin parut la Bulle papale. Mais elle fut communiquée aux prêtres des paroisses sous la forme d’une nouvelle lettre circulaire de Mgr Le Mintier, pré-analysée et réduite à quelques articles majeurs. Cela fut cause de nouvelles ambiguïtés.

Le 21 janvier, aussitôt qu’ils eurent reçu « le Bref du pape qui venait de leur être transmis par l’évêque », Even, vicaire à Saint-Yves (Pontrieux), et Simonet, vicaire à N.-D. des Fontaines, firent connaître leur intention de s’y soumettre, et demandèrent en conséquence à la municipalité de Pontrieux qu’ils fussent dispensés du serment, faisant valoir que depuis le commencement de la Révolution, ils avaient été « admis au nombre des citoyens patriotes » et qu’ils « leur avaient disputé en patriotisme ». Leurs arguments canoniques reprenaient ceux de la lettre : « Nous n’avons qu’une juridiction déléguée qu’on peut nous ôter à volonté, écrivent-ils, et il paraît qu’on nous l’ôte par ce bref si nous faisons le serment. Quel malheur pour nous et pour vous d’administrer des sacrements sans pouvoir ! ».

Mais le bruit se répandit bien vite qu’il ne s’agissait que d’un faux Bref [34] ; et c’est bien davantage la crainte d’avoir été floué que la procédure engagée contre eux par les autorités pontriviennes qui poussa Simonet à révoquer, trois jours plus tard, sa signature comme ayant été surprise à sa simplicité et qu’il n’avait accordée que sous quo usque [35].

Ces rumeurs soigneusement entretenues, les billets d’humeur répandus, les circulaires, les libelles et les contre-libelles sont les effets de cette vigoureuse bataille pour la maîtrise de l’information, la première peut-être de cette intensité dans l’histoire, à laquelle se livrèrent les deux partis, se disputant la conquête de cette nouvelle entité introduite par la Révolution dans l’analyse politique et la stratégie du pouvoir : l’opinion publique.

Diffuser l’information fut un souci constant des autorités civiles contraintes par la tradition et l’organisation structurelle de la société de passer, pour un temps encore, par le canal des prêtres et des églises ; et se heurtant à la passivité ou à la mauvaise volonté des pasteurs.

Durant le mois de janvier, demande expresse fut faite aux prêtres de lire aux prônes le texte de la Constitution. Attestation fut donnée à ceux qui acceptèrent de faire ainsi circuler l’information officielle [36]. Mais beaucoup refusèrent.

Pour maîtriser l’opinion, il fallait aussi arrêter les informations dangereuses à la source. Les perquisitions domiciliaires se multiplièrent alors avec leur corolle de suspicion et de délation. L’une d’elle fut effectuée, le 31 janvier, chez le curé de Saint-Michel, « à l’effet de rechercher des exemplaires de l’écrit intitulé Opinions de Maury contre la constitution civile du clergé «  [37]. Les commissaires n’y trouvèrent pas trace de cet écrit, mais en revanche saisirent une lettre pastorale de l’évêque de Toulon aux fidèles de son diocèse qu’ils jugèrent « incendiaire ». Le même jour, c’est au château de Keranno que l’on fit une descente. Les livres et imprimés trouvés sur place n’avaient en eux-mêmes rien de compromettant, et l’affaire se serait terminé là si un commissionnaire importun, un peu nigaud sans doute, n’était venu sur ces entrefaites apporter au maître des lieux, bien embarrassé comme on l’imagine, une lettre aussitôt interceptée. Elle disait :

On vient de m’avertir que l’on devait aller à Keranno, mon cher frère. Je vous prie de faire cacher tous les livres aristocrates et toutes les choses écrites contre la Constitution. Avant peut-être une heure vous aurez Messieurs du district. Mes compliments à tous les habitants du château.

Monsieur de Keranno n’avait sans doute pas attendu le conseil de son frère pour prendre ses précautions, car les recherches renouvelées avec plus d’ardeur encore ne donnèrent rien.

Aussitôt que le Bref Charitas du 13 avril 1791, qui défendait le serment et approuvait l’Exposition des principes, fut connu, les autorités réalisant le danger tentèrent de l’interdire : c’est au son du « Ça ira » que les Amis guingampais de la Constitution en firent un autodafé sur la place du centre [38].

Quand toutes ces précautions ne suffisaient pas à empêcher la propagation des écrits suspects, on organisait des coupe-feu, contre-libelles ou contre-rumeurs, chargés de déstabiliser à son profit l’opinion publique. À ce petit jeu, les esprits s’échauffèrent, et le bon peuple déboussolé commença par compter les coups. Tenir les prêtres était pour le pouvoir civil s’assurer le contrôle des seuls canaux de communication véritables à une époque d’analphabétisme prononcé, et dans une région de bocage où la population était très dispersée. Sur ce plan, la Révolution échoua : la persécution religieuse, la fermeture des églises et chapelles, l’institution du décadi, rompant les traditions multi-séculaires, contrariant les rythmes de vie les plus établis, vidant les lieux de réunion et d’information traditionnels coupera encore davantage de son œuvre le peuple des campagnes, plus que celui des villes. Sur ce point, l’échec relatif mais avéré de la Révolution dans les zones rurales prend sa source la plus abondante dans la faillite de sa communication. C’est aussi l’explication, au moins partielle, de l’antagonisme progressivement exacerbé de la ville et de la campagne dans lequel d’aucuns ont pensé trouver les causes de la chouannerie.

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Les premiers serments (janvier-février 1791)

La fin de l’année 1790 et le début de la suivante furent le temps d’une guerre de position : attentisme et manœuvres dilatoires d’un côté, propagande et prudente intimidation de l’autre. Beaucoup de prêtres pensèrent se rendre quitte du serment en accumulant les brevets de civisme et les attestations d’honnêteté républicaine accordées par des municipalités le plus souvent bienveillantes ou complices. La plupart, usant de faux-fuyants divers, retardaient le moment de prononcer le serment, ou en subordonnaient une hypothétique prestation à des réserves et des restrictions telles qu’elles l’édulcoraient. Certains se contentèrent de jurer fidélité au Roi, encore largement respecté, à la Nation, et à la loi régente du temporel. Les plus modérés pensaient qu’il était urgent d’attendre et d’observer l’évolution des choses.

Cette guerre d’usure donna l’occasion aux Sociétés et Clubs républicains de jouer un rôle de plus en plus actif, notamment la Société guingampaise des Amis de la Constitution qui prit l’initiative d’adresser au peuple des campagnes un avis en français et breton célébrant les avantages de la Constitution civile et magnifiant l’œuvre de l’Assemblée constituante soucieuse de l’intérêt des fidèles et du bas clergé" [39] .

L’autorité départementale n’avait pas vraiment prévu l’opposition sans cesse croissante d’une large majorité d’un clergé paroissial qui s’était montré, dans le Trégor, particulièrement coopérant. En fin janvier, le directoire des Côtes-du-Nord s’étonnait encore naïvement qu’une Constitution qui « supprime tant d’abus et purifie la religion en revenant aux sources du christianisme » ne soit pas l’objet d’une approbation plus universelle.

Les Constituants n’avaient pas été plus clairvoyants. Ayant conçu la loi, ils ne s’étaient guère donné les moyens de la faire appliquer dans toute sa rigueur. District et communes en furent désarmés. L’administration départementale multiplia les suppliques auprès de l’Assemblée pour qu’elle lui donne des moyens légaux de coercition. Quelques prêtres furent bien déchus de leur qualité de citoyens actifs, quelques autres, officiers municipaux, destitués de leurs fonctions [40] ; quelques interdictions de prédication ou de sermon [41] prononcées ; mais seuls des contestataires virulents et activistes furent touchés. La plupart des recteurs et curés rétifs furent maintenus à leur poste : une rupture dans la célébration du culte comportait aux yeux des autorités civiles plus d’inconvénients que le maintien d’un statu quo de plus en plus difficile pourtant à vivre au quotidien.

En ce début de l’année 1791, la situation sur le front religieux était bien confuse. Il fallait d’urgence la clarifier. La loi du 4 janvier, ordonnant aux prêtres de prononcer le serment, sans préambule, explications ou restrictions mit un terme aux manœuvres de retardement : chacun devait mettre fin aux réflexions, trancher en sa conscience et choisir son camp. Pour amorcer le mouvement, le Journal des Municipalités, districts et départements de la ci-devant province de Bretagne, organe des patriotes, faisait un large écho à la moindre prestation de serment.

Pour les retardataires ou les récalcitrants, la date du dimanche 13 février fut fixée pour limite. Les cérémonies de prestation se dérouleraient pendant l’office, en présence des maires ou officiers municipaux chargés d’établir le procès-verbal.
Cet appendice liturgique fut diversement apprécié par le clergé et par les fidèles. Certains prêtres ne se rendirent même pas à l’église, comme le recteur de Pluzunet. D’autres, répondant à l’invitation, refusèrent provisoirement de prêter serment « jusqu’à ce que la réponse du Saint-Siège ne soit arrivée et qu’on ait convoqué un concile national » : telle fut l’attitude des recteur et vicaire de Quemperven. Yves Tallec, recteur de Lanvézéac, pour expliquer son refus de serment, ne trouva à dire qu’il ne le ferait point « devant la municipalité qu’il ne reconnaît pas… et qui ne porte pas d’écharpe ».

Ceux qui choisirent ce jour-là de s’assermenter le firent souvent sous condition, comme Le Boulbin, curé de Kermaria-Sulard, qui se réserva de se soumettre « aux décisions de l’Église sur les points qui pourraient souffrir la moindre difficulté ».

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La population cléricale du diocèse de Tréguier en 1790

Il est difficile de connaître le nombre exact de prêtres qui existaient alors dans le diocèse. L’état des archives de l’évêché de Tréguier, déposées aux Archives des Côtes-du-Nord, ne permet pas d’obtenir une estimation satisfaisante ; et les registres d’insinuations ecclésiastiques qui auraient pu apporter quelques précisions sont incomplets ou incommunicables. Georges Minois qui a pris pour base le chiffre de 364 prêtres, ne précise pas s’il y inclut les prêtres des enclaves de Dol, les religieux sécularisés, les chanoines et dignitaires. De toute façon cette estimation paraît basse [42] . Il est vrai que cette population flottante n’est pas toujours aisée à repérer ; d’autant plus que beaucoup de prêtres (matinaliers, habitués, précepteurs… sont par ailleurs rarement mentionnés sur les registres.

Pour tenter d’établir une estimation satisfaisante, il fallait s’appuyer sur des documents permettant un repérage raisonnablement exhaustif de la totalité du personnel ecclésiastique du diocèse, mais aussi fixer cette population à un moment donné afin de ne pas tomber dans le piège des doublets et des homonymies fréquentes. La méthode suivie a donc consisté à utiliser les registres d’état civil (année 1790) de toutes les paroisses du diocèse ; d’y relever les noms des prêtres signataires dont l’affectation était certaine (mention habituelle : recteur de, vicaire de, prêtre habitué de) [43] , et de combler d’éventuelles lacunes par l’examen des registres des communes (années 1790-91). Dans le cas où un ecclésiastique aurait changé de paroisse en cours d’année 90, il a été enregistré dans celle où il se trouvait au mois de novembre [44]. Cette prospection permet d’obtenir les résultats suivants

Évêché de Tréguier : 417 prêtres.
Enclaves de Dol : 19 prêtres.

Dans ces chiffres sont inclus les chanoines, recteurs, curés, habitués, aumôniers, chapelains, mais non les religieux sécularisés (cisterciens, cordeliers … ). Bien que ce résultat soit très sensiblement supérieur aux chiffres habituellement avancés, il ne représente qu’une estimation basse, car il est assuré qu’un certain nombre d’ecclésiastiques, notamment ceux qui étaient attachés à une famille au titre de chapelain ou de précepteur [45] ont échappé à notre investigation et n’ont pas été comptabilisés.

État des évêchés bretons en 1789-90, tableau récapitulatif général
EvêchéPopulation (a)% (a)Nombre de paroisses et trêves (a)Superficie en km2 (b)Nombre de prêtresNombre de prêtres pour 10 000 h
Dol 60 000 2,6 90 (?) 998,81 260 43
Nantes 400 000 17,4 240 (13) 7 432,71 850 21
Quimper 325 000 14,1 173 (90) 6 467,89 670 (c) 21
Rennes 320 000 13,9 221(11) 3 893,94 860 27
Saint-Brieuc 200 000 8,7 114 (13) 2 311,68 555 28
Saint-Malo 250 000 10,8 161(24) 3 762,96  ?  ?
Saint-Pol de Léon 200 000 8,7 87 (34) 1 643,90 env. 400 20
Tréguier (*) 190 000 8,2 104 (32) 1 911,64 417 22
Vannes 360 000 15,6 160 (47) 5 630,89 834 23

(*) Non compris les enclaves de Dol.
(a) Chiffres donnés par J. Meyer, Histoire de la Bretagne religieuse, p. 202.
(b) Idem., p. 207.
(c) Chiffre donné par le chanoine Le Floch, Mémoires de la Soc. d’Em. des C-du-N., 1986, p. 114.

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Les sermentaires

Combien parmi ces prêtres trégorois choisirent de s’assermenter ? La réponse n’est pas aisée, car pour répertorier un prêtre dans la catégorie des jureurs, il convenait d’apprécier la validité de son serment souvent amoindrie par des clauses de conscience, et tenir compte des rétractations enregistrées plus ou moins longtemps après la prestation de serment [46] . Les registres de l’administration civile, trop incomplets eux aussi, et souvent inexacts (consignant des rumeurs, omettant des rétractations) devaient être recoupés par d’autres sources d’information. L’enquête donne les résultats globaux suivants :

JureursNon jureurs ou rétractésDifférence
Evêché de Tréguier 417 130 (34,5 %)
Enclaves de Dol 19 4 (21 %)
Total 436 134 (33,9 %)

La différence indique le nombre de prêtres qui n’ont pu se prononcer parce qu’ils étaient morts depuis moins d’un an [47] parce qu’ils étaient débiles, impotents ou trop vieux [48] ou simplement parce qu’ils ont échappé à tout recensement [49].

À ce point de l’histoire, les spécificités des enclaves de Dol n’apparaissent plus guère. D’ailleurs plusieurs de leurs prêtres signèrent la pétition de l’évêque de Tréguier. Si les jureurs y furent proportionnellement moins nombreux c’est sans doute parce que ses enclaves (Lanmeur, Lanmodez, Lanvellec, Loguivy-lès-Lannion, Perros-Guirec, Coadout et Trévou-Tréguignec) étaient situées pour la plupart à l’ouest d’une véritable ligne de démarcation allant de Pleubian à Plougras (cf. carte). La proportion de prêtres jureurs était en effet inégalement répartie :

District de Guingamp(*) 59,8 % d’assermentés
District de Pontrieux(*) 46,4 % d’assermentés
District de Lannion 25,2 % d’assermentés
District de Morlaix(*) 11,6 % d’assermentés
(*) N’a été prise en compte que la partie trégoroise de ces districts.

Quoi qu’il en soit, le diocèse de Tréguier fut sensiblement plus « bleu » que ses voisins. Dans le Léon, par exemple, 24 seulement des quelque 400 prêtres acceptèrent le serment (6 %) ; selon Le Masson, qui raisonne sur un chiffre de prêtres minoré, dans le diocèse de Saint-Brieuc il n’y en eut que 21% [50].

Les raisons historiques et structurelles de cette particularité du Trégor ont été établies par G. Minois [51] : forte opposition entre haut et bas clergé, rancœur du bas clergé à l’égard de la classe nobiliaire, démarcation très nette qui tend à s’installer, même chez les prêtres, entre sacré et profane et qui portera, en Trégor plus qu’ailleurs, une large fraction du clergé à considérer qu’il faut, sans état d’âme excessif, et selon les mots mêmes de l’Évangile, « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" [52].

Quant aux motivations individuelles, sans doute sont-elles plus prosaïques. Quand viendra le temps des sanctions et de l’exil, proche d’abord (plus de six lieues), lointain ensuite, l’idée de quitter sa paroisse (qui était aussi pour plusieurs la paroisse natale), de se livrer au hasard, de se voir privé de mission pastorale, de ressources peut-être, suffira parfois chez certains à justifier le serment. Mais tous ceux qui délibérément et en conscience choisirent de s’assermenter placèrent dans une large mesure leur espérance dans une Église purifiée, dégagée de ses douteuses compromissions avec l’argent, la gloire et le pouvoir, comme à ses premiers temps, quand les fidèles étaient déjà en mesure de choisir leurs pasteurs. À leurs yeux, la constitution civile du Clergé était une chance nouvelle pour l’Eglise.

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Une difficile cohabitation (avril-juillet 1791)

La décantation étant faite, deux camps se trouvèrent opposés : les jureurs et les non-jureurs, appelés pour quelques semaines encore à cohabiter. Cela n’alla pas sans heurts et sans mesquineries, car le jureur, fort de son légalisme, se sentit bien vite, quel que fût son rang, investi du véritable pouvoir pastoral.

Le 26 avril 1791, la municipalité de Pouldouran signale au district que Pierre Larc’hantec, « supposé recteur » (il n’avait pas prêté le serment) de Hengoat a déclaré publiquement pendant que son vicaire Le Tinevez (assermenté) célébrait la grand-messe, « que celle-ci était nulle, ainsi que les sacrements que le vicaire administrait, ce qui a amené troubles et divisions dans le peuple ». Elle demandait aux autorités supérieures d’y mettre bon ordre, « faute de quoi messieurs, ajoutait-elle, nous serons obligés de renoncer à nos charges parce que nous sommes été (sic) risqués d’avoir été massacrés et d’avoir une guerre continuelle ».

Cette supplique était signée François Le Tinevez, vicaire… et maire de Pouldouran, ce qui résume assez bien l’imbroglio politico-théologique, dans lequel le clergé trégorois se trouvait alors [53].

À Plougonver, Philippe Le Jeune, prêtre « sermenté » est, selon ses dires, persécuté par ses confrères non-jureurs qui lui font subir toutes les avanies : « ils ne cessent, déclare-t-il le 24 mai, de me susciter journellement orage sur orage, ils ne se contentent pas de publier que je suis un homme exécrable, un homme qui mérite l’excommunication majeure de notre Mère la Sainte Eglise… ils se servent du tribunal de la confession pour insinuer (au peuple) la même chose ».

Pendant ce temps, l’administration faisait ses comptes. Le 8 mai, le district de Guingamp proclame avec satisfaction qu’ « il n’y a point, dans la circonscription, à proprement parler d’ecclésiastiques qui s’opposent à l’exécution des lois. Nous avons seulement deux ou trois dont la conduite est suspecte, tels les vicaire et curé de Saint-Michel, colporteurs de Bulles ; le vicaire de Lohuec tenant des propos contre la Constitution civile du clergé ; les curés de Pestivien, Bourbriac et Plougonver (ce dernier est en enfance). Il faut y ajouter deux des vicaires de Plougonver. »

Mais quinze jours plus tard, le ton est bien différent dans la lettre que ce même district adresse à celui de Saint-Brieuc :

Le bruit se répand qu’il circule un mandement du ci-devant évêque de Tréguier, actuellement sous décret et expatrié [54] ; nous craignons que, joint au Bref illégal et attentatoire aux libertés de l’Église Gallicane de Pie VI, ainsi qu’aux dispositions hostiles de la diète Germanique, les esprits pusillanimes et crédules n’en soient ébranlés. Déjà quelques sermentaires se sont rétractés et la contagion peut gagner de proche en proche. Les moments n’ont jamais été plus critiques… Des considérations politiques d’indulgence peuvent produire de grands embarras et peut-être des dangers qu’un peu de sévérité de la part de l’Assemblée nationale nous eût épargné.

La « mauvaise volonté » n’était pas le seul fait des pasteurs. Les populations elles aussi étaient divisées. Plusieurs paroisses réclamèrent le maintien de leurs prêtres réfractaires. Le 2 juin, les habitants, maire, municipaux et notables de Servel signent une pétition pour conserver leur recteur et leur vicaire ; déclarant le « respectueux attachement pour leur personne, ils espèrent que seule la mort pourra les séparer ». Lorsque l’abbé Ellès fit connaître à la municipalité de Plougras son désir de quitter ses ouailles plutôt que de prêter le serment, le procureur de la commune, Yves Le Scornet, déclara (le 12 juillet 1791) :

Messieurs nous sommes touchés de la sortie de Mr Philippe Ange Ellès notre ci-devant recteur. Il n’est, je l’imagine, dans la municipalité de cette paroisse, ni parmi les paroissiens, aucun qui ne le regrette bien sincèrement. Les différentes prières qu’on a faites pour l’engager à demeurer avec nous en sont la preuve la plus authentique… mais il a cru que sa conscience ne lui permettait pas de se soumettre à la loi du serment exigé par l’Assemblée nationale, sous peine de déplacement.

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Querelles de clocher (mars-août 1791)

À ce jeu, les passions locales s’aiguisèrent. En juin, la municipalité de Plufur, et quelques notables, portent plainte contre leur « ci-devant recteur, Fercocq, qui leur refuse la confession, leurs pâques et néglige de faire la procession du Saint Sacrement tous les quinze jours ». Prise de position politique ? Nullement. Simple réclamation de fidèles soucieux de leur salut et qui, selon leurs propres dires, n’ont « pas envie de vivre comme des hérétiques ».

À Châtelaudren, c’est le maire qui le 20 août, se plaint que son curé, Le Corvaisier, « n’a pas voulu faire un mariage et se répand en menaces contre lui et son frère ».

À Loguivy les tensions prirent une plus grande ampleur encore. Dès le 25 mars 1791, les rapports entre Jean Laudren, vicaire réfractaire de Plougras, et le juge de paix du canton, Guillaume Le Coz, étaient devenus si conflictuels que la municipalité, par ailleurs assez pondérée, fut dans l’obligation de ménager entre les antagonistes une médiation qui porta provisoirement ses fruits. Mais l’affaire s’envenima le dimanche 22 mai suivant. Etant monté en chaire lors de la grand-messe, l’abbé Laudren lut en Breton à l’assemblée le Bref que venait de promulguer le Pape [55], dont les copies circulaient dans les campagnes depuis déjà plusieurs semaines, celui-là même qui condamnait la Constitution civile et les prêtres assermentés. Après l’avoir lu, il l’expliqua « pendant plus d’une heure ».

Guillaume Le Coz qui était du nombre des fidèles présents, avait bien tenté de l’interrompre, exigeant de vérifier l’authenticité de cette prétendue bulle qui, « manuscrite et en langage breton, ne pouvait être celle du pape ». Mais la foule ne le suivit pas, et l’abbé Laudren put poursuivre.

Quinze jours plus tard tombait sur le bureau du Directoire de Lannion une dénonciation en bonne et due forme signée de F.-M. Buhot. Reprenant par le détail les faits précédents, elle accusait en outre le vicaire de détenir des écrits non orthodoxes, et de vouloir soulever la paroisse voisine de Guerlesquin contre son curé assermenté. Le citoyen Laudren faisait aussi, à en croire les dénonciateurs, « aux femmes enceintes de Guerlesquin prendre logement sur la paroisse de Plougras dans leur dernier moment de grossesse afin de soustraire les enfants nouveaux-nés au baptême du pasteur conformiste. Par ailleurs, ce même prêtre mettait une bien mauvaise volonté à faire connaître les lois et décrets officiels, comme c’était son devoir et sa charge ; il ne les lisait qu’à la fin de la messe après avoir ôté ses habits d’officiant… et qu’il ne restait plus grand monde pour l’écouter.

Toussaint-Charles Brigant, accusateur public auprès du tribunal de Lannion, fit valoir dans son réquisitoire que dans cette paroisse de Plougras « l’agitation augmente journellement, les menaces se sont entendre, le glaive du fanatisme est suspendu sur les têtes des bons citoyens. L’effusion de sang est prochaine ».

Il y avait dans ce discours quelque exagération de circonstance, mais elle fit son effet. L’abbé Laudren fut décrété de prise de corps le 2 juin et arrêté. Quelques jours plus tard, J. Lohou, maire de Plougras, et les principaux notables transmirent au Directoire une pétition qui intercédait en faveur de leur vicaire.

S’il y eut condamnation, elle fut légère ; car on retrouve l’abbé Laudren quelques semaines plus tard à Plougras, toujours aux prises avec les mêmes adversaires. Lassé de cette guerre de tous les instants, il choisit de quitter la paroisse, sans en avertir personne, en compagnie de son confrère Rolland, laissant sa paroisse vide de prêtres, seulement desservie par le curé de Loguivy, Piriou.

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Le temps des migrations (juin-juillet 1791)

Devant ces difficultés, l’administration révolutionnaire réagissait : « l’objet principal de l’administration n’est aujourd’hui que de remplacer les curés les plus acharnés », déclare le 3 juin le district des Côtes-du-Nord. Mais rien n’était moins simple.

La mise en place de l’Eglise constitutionnelle dans le cadre du nouveau département-évêché s’avérait difficile. Les Côtes-du-Nord élurent évêque Jean-Marie Jacob, recteur de Lannebert, le 14 mars 1791. Le Finistère n’avait pas tant attendu puisque dès le 1er novembre 1790, ses électeurs [56] avaient désigné l’abbé Expilly, recteur de Saint-Martin de Morlaix et député à l’Assemblée nationale, consommant ainsi la partition du Trégor tant au spirituel qu’au temporel.

Ces élections, on s’en doute, ne calmèrent pas les esprits. De nouvelles querelles s’élevèrent quand il fallut lire publiquement la lettre pastorale du nouvel évêque Jacob. De nombreux prêtres refusèrent, obligeant les officiers municipaux à les remplacer, comme à Plounévez-Moëdec, le 5 juin. À Pleumeur-Bodou, le recteur Louis-Gabriel du Largez fit dans ses prônes « les déclamations les plus criminelles contre les décrets de l’Assemblée nationale », injuria les représentants du peuple et l’évêque constitutionnel, et au lieu de la lettre épiscopale lut et commenta en chaire la Bulle du Pape.

Le problème crucial de l’Église constitutionnelle était cependant ses maigres effectifs. Le nombre de prêtres assermentés ne permettait, ni dans les Côtes-du-Nord, ni dans le Finistère, de couvrir l’ensemble des paroisses. On songea bien à opérer quelques regroupements. Le 3 juin, par exemple, le département fait savoir que l’on va réunir les deux paroisses de Trégonneau et de Plouisy, avec à leur tête le recteur de Trégonneau qui a prêté serment. Ce même mois, les deux paroisses de Tréguier, Saint-Sébastien-de-la-Rive et Saint-Vincent-de-l’Hôpital, furent réunies en une seule. Mais comme les rétractations s’accumulaient, cette mesure administrative fut insuffisante. Il fallut encore tolérer dans les paroisses des prêtres non-jureurs.

Il restait à utiliser d’une façon plus rationnelle les prêtres conformistes disponibles, puiser dans les effectifs du clergé régulier en rupture de couvent depuis la suppression des ordres monastiques, multiplier les nominations et les déplacements, non sans s’être préalablement assuré de la valeur du serment prononcé par le futur curé [57] constitutionnel.

Tant que les prêtres assermentés demeuraient dans leur paroisse, même hostile à la Constitution, les choses se passaient assez bien, surtout lorsque le prêtre était originaire de l’endroit. Mais l’accueil des nouveaux curés était parfois plus que glacial. Celui réservé par les paroissiens de Ploëzal à J. Le Bras, leur nouveau pasteur, peut sur ce point servir d’exemple :

Sitôt que j’ai reçu l’investiture canonique, écrit-il au district de Pontrieux, j’ai prévenu le maire par une lettre que je devais me rendre à Ploëzal le dimanche 19 juin, entre les 8 h à 9 h. J’y suis arrivé vers ce temps, sans escorte, sans appareil. J’ai été reçu de même, ce qui était très conforme à mon caractère et à mon goût, intimement persuadé que j’étais assez fort seul avec la loi seule.
J’ai traversé une foule de curieux qui se sont rangés en deux lignes. Je suis allé directement à l’endroit où j’avais convoqué la municipalité. En montant les degrés de la chambre, j’ai remarqué, et l’on m’a dit, que l’on se disposait à venir à ma rencontre. Je les ai remerciés… et leur ai présenté mes pièces.
J’ai descendu et ai remarqué que MM. le Recteur et curé [58] travaillaient avec grand zèle au confessionnal. J’y ai vu beaucoup de femmes et peu d’hommes, ce qui m’a un peu guéri de la crainte que j’avais éprouvée dans la chambre, en voyant qu’ils n’opéraient que sur des têtes organisées à peu près comme la leur (?).
Le dernier son de la messe étant fait, j’ai entré en la sacristie. Mr Gigant y est venu aussi. Il a fixé sur moi pendant près d’une minute des regards furieux que je n’ai pu soutenir qu’en l’invitant à parler. Et pour l’y engager, je lui ai dit que j’allais m’habiller pour célébrer la grand-messe. Il a sorti sans mot dire.
L’un et l’autre étaient encore à l’église quand j’ai commencé l’aspersion Et j’ai entendu une voix qui disait : « Si vous demeurez-là, vous serez tous damnés ! ». En allant au bas de l’église, j’ai vu toutes les filles et femmes sortir et aussi beaucoup d’hommes.
La messe dite, au sortir de l’église, j’ai rencontré une foule de monde qui l’avait aussi entendue à la chapelle de Saint-Paul, à la même heure. Si cela est, ai-je pensé, je n’ai que de retourner à Runan, et j’y suis venu.
Si vous êtes disposés, Messieurs, à souffrir deux curés à Ploëzal, je me loue de ma démarche, parce que, comme tout bénéficier, il a la possession pour lui. A mon propre jugement, il m’est impossible de rétracter un serment que j’ai fait plus par goût que par appétit pour avoir des cures. Mais il m’est loisible de me démettre d’une cure où la loi que j’ai juré de maintenir n’a pas de vigueur… Ces municipalités sont des corps automates qui ne se meuvent qu’autant que vous leur imprimez le mouvement.

L’hostilité des paroissiens au nouveau curé constitutionnel pouvait prendre des formes plus violentes encore.

À la Roche-Derrien, F. Le Tinevez, ancien recteur-maire de Pouldouran, fut insulté et lapidé. Son âge (il avait 64 ans) ne lui valut aucune mansuétude. Trois jours après cette agression, il écrit à son évêque Jacob :

Je vous prie d’avoir pour agréable de m’accorder ma retraite de cette paroisse où je viens d’essuyer le plus grand affront, les plus grandes injures et des coups de pierres entre la messe matinale et la grand-messe, poursuivi par une multitude de femmes où se trouvaient mêlés plusieurs hommes, avec des pierres, depuis le cimetière de notre paroisse jusqu’à l’hôpital où j’allais passer de l’eau sur les reliques pour des personnes malades, conformément à l’ancien usage de cette paroisse.

« Je passai et repassai au milieu d’une troupe fanatique, accablé de huées, et reçus deux coups de pierre sur la place, vis-à-vis de l’ancien maire, sans que personne se mit en devoir de mettre la police. Je continuai ma route jusqu’à ma demeure, sans mot dire, avec autant de tranquillité que si rien n’avait été.

« Au bruit qui se répandit à Pouldouran de mon insulte et que j’étais blessé, ce peuple qui m’aimait, et tous les environs, voulurent se mettre en armes pour tomber sur les Rochois et le lendemain envoyaient un député pour savoir la vérité du fait.

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Les premières représailles (juin-août 1791)

Afin d’éviter le renouvellement de tels faits, le département des Côtes-du-Nord prit un décret qui obligeait recteurs et vicaires non sermentés à s’éloigner d’au moins six lieues de leur paroisse, et cela dans les vingt-quatre heures. Le district de Pontrieux lance ses injonctions le 21 juin.

Et pendant que se multiplient les perquisitions dans les châteaux, à la recherche des armes et des signes extérieurs de noblesse à détruire (les blasons notamment), les prêtres réfractaires partent pour un premier exil intérieur. Généralement ils se réfugient dans leur paroisse natale si elle est au moins à six lieues. Quelques exemptions sont demandées concernant des prêtres vieux ou infirmes, et généralement acceptées.

Mais cette mesure d’éloignement était plus facile à décréter qu’à faire appliquer. Le 18 juillet encore, la municipalité de Guingamp écrit que les offices religieux des prêtres réfractaires sont très fréquentés : « La petite paroisse Saint-Sauveur, avec son curé insermenté Bourdellès, attire toute la ville. Le cimetière lui-même est garni de monde. Une petite poignée de gens seuls assistent aux offices des assermentés ».
Le Levier et Le Bris, recteur et curé de Brélévenez ne seront déchus de leurs fonctions que le 17 août. J. Le Montreer, recteur insermenté de Plouzélambre, restera dans sa paroisse jusqu’en février 1792.
Arrivés sur leur nouveau lieu de résidence, désormais étroitement surveillés par les autorités municipales, les insermentés se mettent en quête d’une chapelle pour y célébrer les offices. Et les conflits se déplacent sans s’apaiser.

Pendant ce temps, les prêtres les plus virulents sont décrétés d’arrestation. L.-G. du Largez, recteur de Pleumeur-Bodou, prévenu à temps réussit à s’échapper (le 11 juin) [59] ; ainsi que Le Sage recteur de Bocquého (le 13 juin). Celui de Hengoat, P. Larchantec, ne connut qu’un court répit : un ordre d’arrestation lancé contre lui en février le fit rechercher jusqu’à son interpellation en mai.

Bientôt ce fut au tour des fidèles traditionalistes d’être inquiété. Le 23 août, un certain Le Saux fut victime d’une perquisition à la Roche-Derrien ; il était suspect parce que sa famille avait été « exacte à ne point assister aux offices des prêtres insermentés ». On sent déjà venir le temps de l’arbitraire, de la suspicion, de la délation et des vengeances personnelles.

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Premiers exils (février-juillet 1791)

A la suite de l’évêque qui s’embarque clandestinement et nuitamment pour Jersey le 14 février, un grand nombre de prêtres estimant intolérables les pressions subies où prévoyant la radicalisation de la persécution religieuse, choisirent l’exil.

Julien Le Sage, ex-recteur et maire de Bocquého, aussitôt après son refus de serment avait songé à la fuite, mais il ne s’y décida qu’après les incidents qui marquèrent dans sa paroisse l’installation de son successeur constitutionnel. Le fougueux Prémontré en avait été jugé responsable et un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui :

Lorsque le 12 juin des gardes nationaux vinrent l’installer, je me retirai près d’une seconde église dépendante de la paroisse… Les Municipaux, après avoir rempli leurs fonctions, le laissèrent commencer l’office et vinrent se rendre au mien, ainsi que le reste des habitants. Le constitutionnel, resté seul, ne manqua pas d’en faire sur-le-champ sa complainte au district et n’oublia pas de m’en imputer la faute. Aussitôt dénonciation, procédure criminelle, qui dans une journée fit énoncer contre moi un décret de prise de corps. Quoique je me sentisse parfaitement sans reproche, je ne jugeai pas prudent de me laisser saisir… Je préférais encore errer de champ en champ, de grange en grange, lorsque surtout on m’écrivit qu’un assignat de 500 livres était promis à qui pourrait me saisir. On parlait de me lanterner par provision, après quoi l’on ferait et parferait mon procès à son aise. Mon conseil terminait sa lettre par un vers latin dont voici le sens : « Fuyez cette terre cruelle, et ce barbare rivage ». L’avis me plut. Mais quoique à trois lieues seulement de la mer, à vingt quatre heures d’une île anglaise, et que j’errasse longtemps dans le voisinage de la côte, ce ne fut qu’au bout de six semaines que le zèle d’un de mes amis réussit à me procurer des moyens de fuite. Un pêcheur me porta la nuit sur un rocher à une lieue du rivage où je restai quarante heures dans la triste et vaine attente d’un bâtiment anglais qui ne parut point…
J’avais pour compagnons quelques chevaliers bretons que la peur chassait de chez eux pour aller faire à Coblentz la Contre-Révolution. La crainte d’être aperçus soit de la côte soit des barques qui passaient fréquemment à peu de distance, nous tenait cachés dans des grottes humides où nous avions l’eau jusqu’à mi-jambes, ou dans des fentes du rocher dans une posture très incommode. Nous vécûmes d’une pièce de pain noir que le pêcheur nous avait vendu, et des huîtres qui se trouvaient en abondance sur notre roche. Un fermier du pays, instruit en sous-main du lieu et de l’heure de rendez-vous, s’était mis avec nous dans la barque. Il voulait aller à Jersey porter de l’argent et des nouvelles à un curé, son frère, que depuis quelques semaines la persécution avait forcé de s’y réfugier. Il nous fit part du flacon d’eau-de-vie dont il s’était pourvu pour le voyage qu’il fit avec nous en effet ; car le pêcheur revint avec deux compagnons et un plus grand bateau, et s’offrit, moyennant chacun dix écus, de nous conduire à Jersey. La distance était de vingt lieues. Nous fîmes ce trajet en huit heures ; mais non sans péril, car le vent était fort quoique bon, et la mer orageuse manqua plus d’une fois de submerger notre frèle nacelle… Nous en fûmes quittes pour le mal de mer, et nous débarquâmes heureusement à Jersey le 18 juillet. J’y trouvai mon évêque et plusieurs émigrés, prêtres et laïcs, de ma connaissance [60].

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Le clergé constitutionnel

Accusés de toutes les tares et de toutes les trahisons par leurs confrères réfractaires, soumis à d’intolérables brimades morales et physiques, victimes plus tard de la terreur blanche, les prêtres constitutionnels ont rarement trouvé depuis des avocats convaincus pour plaider leur cause. Pourtant ces hommes, ballottés par les événements, floués dans leurs espérances, n’ont mérité ni les débordements de haine, ni le silence du mépris.

Certes, un certain nombre de chapelains ou de matinaliers, obscurs et incultes, trouvèrent dans le nouvel ordre des choses une opportunité pour accéder à un rang et à des revenus que jusqu’alors ils se voyaient refuser. Quelques-uns, dans la fonction de curé de paroisse, et dans des circonstances difficiles se révélèrent bien pitoyables. Quelques-autres, le moment venu, ne firent aucune difficulté pour apostasier et se marier ; l’un ou l’autre poussa peut-être la collaboration avec les massacreurs de septembre jusqu’à un point où ne pouvait plus se reconnaître l’élémentaire charité chrétienne. Mais ces êtres ne furent que de rares exceptions.

Beaucoup de constitutionnels choisirent de prêter serment poussés par la conviction profonde que les principes défendus par la Révolution apportait à l’homme une réelle et nouvelle dignité, et que l’Église pouvait en se dégageant des biens de ce monde, en se débarrassant d’une dangereuse compromission avec les pouvoirs temporels et les privilèges, se purifier et retourner « aux humbles ». Dans la douloureuse épreuve de bascule qu’eurent à jouer les prêtres dans les mois de décembre 1790 à février 1791, ce sont parfois aussi des impondérables, des influences plus ou moins conscientes, des rencontres fortuites, plus que des principes clairs et des convictions nettes qui ont parfois emporté la décision.

La plupart de ces prêtres assurèrent leur choix, comme on l’a vu, avec abnégation et courage, sans renier des amitiés et des confraternités compromettantes.

Le premier d’entre eux, l’évêque Jacob, offrit toujours l’image d’un homme simple, sans doute, mais compatissant, ardemment généreux. Tout intrus qu’il était, il avait conservé de la fonction épiscopale une haute idée. Il s’estimait en particulier le garant de la dignité et de l’efficience pastorale des prêtres placés sous son obédience. Nous le voyons par exemple, le 9 septembre 1793, refuser avec une fermeté particulière, la nomination à la cure de Trédrez d’un certain Regnault que les administrateurs et procureur syndic du district de Lannion cherchaient à imposer : « Le citoyen Regnault, écrit le prélat, frappe à toutes les portes pour me solliciter de lui donner une place de vicaire dans la commune de Trédrez, ce qui me donne lieu de m’en défîer de plus en plus. Je l’ai invité à militer sous quelque curé en place et il s’y refuse : il veut être indépendant. Le peu de séminaire qu’il a fait, le peu d’exercice qu’il a du saint ministère et notamment dans la direction des âmes, sa facilité à changer de place, et même à quitter son diocèse, peut-être sans sujet, sont pour moi un motif puissant à le faire observer par quelque pasteur selon le cœur de Dieu et qui lui apprendra les règles de son état. Je suis fâché, citoyens administrateurs de ne pouvoir obtempérer à votre pétition. Vous n’ignorez pas que le serment que j’ai fait de veiller sur les fidèles m’impose de grandes obligations, et malheur à moi si je deviens parjure par faiblesse ou autrement. »

Lorsque viendra le temps de sa disgrâce et de sa persécution, il montrera dans les épreuves une force de caractère exemplaire, refusant d’abjurer, soutenant le courage de ses codétenus quand il fut emprisonné à Quintin. Remis en liberté la Terreur passée (octobre 1794), il tenta de redonner vie à son église anémiée, avec une obstination et une foi d’autant plus méritante que grande était sa misère matérielle et morale. Pour vivre, il dut accepter un poste de conseiller de préfecture. Le chanoine Le Sage, pourtant peu suspect de sympathie excessive pour l’évêque constitutionnel, précise même que son traitement était de 1.200 francs, et que la plus grande partie allait aux pauvres.

Lorsqu’il mourut, le 28 mai 1801, il laissait le souvenir d’un homme intègre et généreux que la faiblesse naturelle et le peu de vivacité de son esprit n’avait pas préparé à tenir le rôle ingrat que l’Histoire lui avait attribué. L’abbé Dumay, nouvellement nommé à Botlézan, note sur son registre quelques jours plus tard : « Proh dolor, le saint évêque est mort le 16 Prairial à quatre heures et demie du matin, regretté des deux partis, en odeur de sainteté. »

Installé à la tête du diocèse, Mgr Jacob avait trouvé ses pasteurs égaillés, les séminaires vides. Il eut beaucoup de peine à ordonner quelques prêtres, préparés au sacerdoce dans la précipitation. Ce fut le cas, par exemple de Jean-Marie Buhot, ancien maire de Plougras qui, à l’âge de 28 ans, choisit de devenir prêtre. Après une formation accélérée au séminaire de Saint-Brieuc, il retourna dans sa commune, comme vicaire cette fois, en septembre 1792.

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« Rendez-nous nos prêtres ! » (juin 1791 - avril 1792)

Ces migrations volontaires ou forcées eurent pour conséquence de déstructurer une organisation ancestrale et de contribuer à augmenter l’impression d’improvisation et de désordre. La transformation aussi radicale de toute une région n’était pas sans conséquence sur les plans administratifs, sociaux et psychologiques.

Dépouillées de leurs prêtres, jureurs ou réfractaires, au bénéfice des agglomérations plus importantes, les paroisses rurales regimbent.
Le 24 juin 1791, par exemple, leur curé ayant été choisi comme curé constitutionnel de Lannion, les habitants de Botlézan réclament un prêtre : « Depuis lundi 13, disent-ils, nous sommes dans la plus grande nécessité d’en avoir un pour confesser et administrer les sacrements aux malades. »

Un mois plus tard c’est au tour de Tonquédec, dont la population « manque de messes du matin les dimanches et fêtes », de se plaindre à l’administration. Le curé constitutionnel Bahic et la municipalité demandent qu’on permette à Le Merrer, insermenté pourtant, mais originaire de la paroisse, et nommé à Lannion de résider à Tonquédec et d’y célébrer l’office, au moins jusqu’à ce que Bahic trouve un vicaire.
En août, Brelevenez demande à conserver provisoirement son curé Le Bris et son vicaire (réfractaires) jusqu’à leur remplacement, et fait une requête pour la conservation de sa paroisse que l’administration veut supprimer.

En octobre, Ploubezre dont le curé insermenté est parti, se retrouve sans prêtres, car le successeur, l’assermenté Le Goff, vicaire de Saint-Jean-Kerdaniel, ne semble pas pressé de prendre ses fonctions. La municipalité demande au district des ecclésiastiques de Lannion pour assurer l’intérim.

En décembre, c’est Plougras qui perd ses prêtres. Lassés des persécutions dont ils sont les victimes, ils ont quitté la paroisse sans crier gare. La municipalité se plaint que non seulement les offices ne sont plus assurés, mais qu’en outre « les registres de baptêmes ne sont plus en ordre, ce qui est très dangereux pour l’état des familles ».
L’extrême mobilité des prêtres ne va pas sans déconcerter des fidèles habitués à plus de stabilité dans le mouvement presbytéral. Appelés au gré de l’administration à parer aux besoins les plus pressants, les prêtres fonctionnaires vont et viennent (parfois avec beaucoup d’hésitation), passent et repassent, font trois petits mois et puis s’en vont, comme à Botlézan où le nouveau pasteur, obtenu à grand peine, aussitôt qu’installé se fait muter à Pédernec. Il laisse à nouveau derrière lui une paroisse vide de prêtres ; de prêtres actifs tout au moins, car un certain nombre de réfractaires, peu soucieux de faciliter la tâche au nouveau régime, y séjournaient ; tout comme à Servel qui se plaint de défaut de messes « bien qu’il y ait cinq prêtres retirés dans la paroisse ».

Les offices peu ou mal assurés, les mourants sans viatique, des sacrements suspects de nullité, voilà qui ne pouvait plaire à des populations attachées à leurs convictions religieuses et dont la pratique quotidienne accordait beaucoup d’importance aux signes et aux symboles.

Pour tenter de pallier, ou plutôt de masquer, le manque crucial de prêtres, et pour corriger la fâcheuse impression laissée par cette valse hésitation des rares pasteurs opérationnels, l’administration départementale dut prendre un certain nombre de mesures.
Les premières furent des mesures d’apaisement. Par un décret du 21 septembre 1791, le Directoire décide l’abolition de l’arrêté d’éloignement. Désormais les prêtres insermentés pourront se retirer où ils voudront, et ne seront pas tenus de s’éloigner de six lieues de leur ancienne paroisse. Ce décret fut complété par celui du 3 octobre suivant qui accordait aux prêtres assermentés déplacés, le droit de célébrer, dans la paroisse d’accueil, les messes et offices dans les églises et oratoires nationaux autorisés.

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La répression se durcit (novembre 1791)

Ces mesures de clémence en faveur des insermentés n’eurent guère la faveur des patriotes de base et de certains curés constitutionnels contraints d’accorder ce qu’ils avaient, avec zèle pour la loi, auparavant refusé.

Certaines municipalités le firent savoir au district des Côtes-du-Nord. Celle de Pontrieux écrit le 15 novembre :

Les prêtres insermentés, profitant de la liberté accordée, répandent à nouveau le fanatisme et les idées révolutionnaires […] On sent la fermentation partout.

Dans le même temps, le département du Finistère, plus radical que son voisin, arrête, le 29 novembre, que les ecclésiastiques insermentés seront arrêtés sur-le-champ et internés comme perturbateurs, surtout ceux qui, « par leurs manœuvres, leurs écrits, leurs discours, leurs suggestions et leur conduite se sont rendus suspects d’incivisme ».
Poussé par la montée des radicalismes, le Directoire départemental des Côtes-du-Nord attendit encore deux mois pour se décider et prendre à son tour un arrêté plaçant tous les prêtres insermentés sous la surveillance de la Police et prescrivant tous les cas, arbitraires et extensibles, de leur incarcération immédiate. On y recommandait aux « bons citoyens, les véritables amis de la paix, de dénoncer les ecclésiastiques non sermentés dont la conduite, les discours et même la présence feraient naître du trouble et de la fermentation ».
Les ordres d’arrestation se multiplièrent alors. Les interpellations des prêtres s’effectuèrent le plus souvent sans violence, mais non sans murmures. Cependant, lorsque les paroissiens de Saint-Quay-Perros apprirent que les gardes nationaux de Lannion s’approchaient pour se saisir de leur curé, ils se réunirent autour du presbytère, armés de fourches, faux et faucilles emmanchées au bout d’une perche, avant de devoir céder devant les représentants de la loi (avril 1792).
Parallèlement, l’administration tentait d’avancer, non sans résistances, dans la voie de réformes plus structurelles, en favorisant par exemple la suppression de certaines paroisses ou leur regroupement. En février 1792, les paroisses de St-Sauveur et de la Trinité sont associées à celle de Notre-Dame pour former la nouvelle paroisse de Guingamp. Saint-Michel viendra les rejoindre le 27 novembre suivant. En mai, le département décide de la création de la paroisse de Bégard créée par la fusion des paroisses de Botlézan, Trézélan, Guénézan, et de leurs trêves Saint-Norvez et Lannéven.

Pour éviter que les insermentés puissent célébrer leurs offices dans les très nombreux lieux de culte disséminés dans les campagnes et y attirer les fidèles, le département demande, le 13 janvier 1792, la fermeture des chapelles et églises non indispensables.

Cette mesure rencontra dans les paroisses beaucoup d’incompréhension. Le 29 janvier, Plouzélambre proteste :

Nous avons remarqué qu’aucune loi n’a émané de l’Assemblée nationale qui porterait atteinte à la religion catholique, bien au contraire… Ils cherchent à faire refleurir notre religion.

et demande de conserver au moins l’usage de l’église et de deux petites chapelles.

Le 23 janvier, Plestin et Trémel demandent à conserver, outre leur église respective, 13 chapelles bâties sur leur sol ; les jours suivants, Plufur et Ploubezre demandent à en fermer le moins possible. Le 29, Tonquédec exige de conserver l’usage de ses six chapelles.
Les opérations d’inventaire et de fermeture qui se déroulèrent pendant la fin de janvier et la première quinzaine de février, furent réalisées dans un calme relatif. Mais sous la pression des populations, un certain nombre de chapelles durent être réouvertes. Dès le 5 février, la municipalité de Guénézan demande la réouverture de la chapelle Saint-Paul :
« La municipalité, pour se conformer à l’ordre du district, a fait fermer et pateficher la porte de la chapelle du Mouster ; mais attendu le voeu des paroissiens, la municipalité est d’avis de supplier le district de Guingamp de permettre que la petite chapelle Saint-Paul, qui se trouve dans le bourg de Guénézan, demeure ouverte comme à l’ordinaire pour que les passants qui sont dans l’habitude d’y faire leurs dévotions » ainsi que « l’église de Bégard, avec d’autant plus de raison et de sécurité que les deux religieux qui y sont demeurés sont les seuls qui y disent la messe, et notre municipalité doit rendre témoignage au zèle qu’ont toujours eu ces religieux pour la Constituante et les décrets de l’Assemblée nationale. »

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L’année 92

Elle représenta le point culminant de l’affrontement des deux églises. Les positions se radicalisèrent de part et d’autre. Les autorités tentèrent vainement de rétablir la paix dans les paroisses et, autant que faire se pouvait, l’autorité de l’église constitutionnelle.

Le 1" mars, la municipalité de Tréguier avait accepté que les prêtres insermentés, nombreux dans l’ex-ville épiscopale, puissent dire des messes particulières dans la cathédrale, en dehors des offices habituels. Cela ne fut pas du goût de Hamon, curé constitutionnel, qui le surlendemain écrit à Lasbleiz, « ami de la société de la Constitution, à Lannion », pour se plaindre des insermentés qui augmentent de jour en jour à Tréguier, et qui surtout attirent beaucoup de monde à leurs offices.

Quelques jours plus tard, une pétition circule dans la ville. Elle fut signée par 22 personnes (7 signatures cependant ont été biffées) parmi lesquelles Hamon, curé, Gourio, vicaire, Le Boulbin, curé de Plouguiel, Blouin, directeur de la poste, Le Bonniec, notaire royal, et Jorand, professeur de 3 ème. Adressée au directoire des Côtes-du-Nord, elle comportait « quelques observations sur la déplorable situation de Tréguier, la ville la plus infortunée du département ». La cité, où se recrutent peu de chauds partisans de la Révolution, est, disent-ils, « une fondrière d’aristocrates, de sacerdocrates et de mauvais citoyens » ; la municipalité, la garde nationale et le juge de Paix y sont « tout dévoués au ci-devantisme ». Le souvenir de « l’incendiaire Le Mintier jetant par son mandement diffamatoire la pomme de discorde parmi les citoyens » ne s’est pas encore estompé. Aussi n’est-il « pas rare d’entendre dire qu’on a attaqué des maisons nuitamment, et presque sous les yeux de la garde nationale ; que le curé constitutionnel, les professeurs de collège et d’autres bons citoyens ont été indignement insultés en pleine rue ; des femmes impudentes viennent au temple pour ridiculiser les cérémonies religieuses ; on a vu la sœur frapper fanatiquement la sœur au sortir de la messe pour avoir reçu la Sainte Eucharistie des mains du vicaire de la paroisse ; on a vu des prêtres non sermentés passer les convois funéraires sans même saluer l’image de Jésus-Christ qu’ils prennent cependant pour le garant de leurs complots… On les voit établir des écoles et empoisonner l’esprit et le cœur d’une jeunesse peu prévoyante de leurs principes pervers ».

Le seul remède, aux yeux des pétitionnaires, serait l’envoi d’un bataillon de Volontaires nationaux qui permettrait d’assurer la tranquillité des mais aussi de s’assurer que les prêtres « retiennent leur haleine pestilentielle et taisent leurs dogmes sanguinaires » afin d’abattre l’Aristocratie qui « lève insolemment la tête » et purger les campagnes voisines infestées de corsaires en soutane ».

Leur appel fut entendu. Les visites domiciliaires, notamment dans les nombreux couvents de la ville, se multiplièrent. Mais en vain : le secret des expéditions était toujours éventé.

Le 21 août, le district de Guingamp s’en alarme et fait passer à ceux de Lannion et Pontrieux la note suivante :

Il n’est plus douteux que la ville de Tréguier soit le réceptacle des parents des émigrés et des prêtres non sermentés de nos cantons. C’est donc un foyer dangereux. C’est par là que tout s’écoule, numéraire, argenterie, meubles précieux, émigration, etc. C’est par là que les émigrés font parvenir dans tous les départements voisins les libelles, les manifestes, les lettres en grand nombre qu’on nous dénonce de tous côtés. Vous verrez dans les papiers publics de ce jour le décret qui ordonne que les parents d’émigrés resteront en otages dans l’étendue de leur municipalité. Ceux qui sont réfugiés à Tréguier émigreront peut-être dans la nuit. Ils en ont encore les moyens puisqu’un bâtiment anglais y va tous les jours prendre des malles, même des personnes à ce qu’on assure.

L’affaire fut menée rondement, autant que le permettaient les pesanteurs administratives et l’organisation relative de la force publique. Le district de Lannion eut la responsabilité de l’opération qui devait nettoyer la ville de Tréguier et permettre l’arrestation « d’environ 60 réfractaires ». Mais craignant sans doute les réactions de l’opinion publique, ou réalisant la difficulté de boucler efficacement une ville aussi largement ouverte sur la mer que sur la campagne, les responsables demandèrent du renfort au district de Pontrieux afin de permettre « la déportation de ces êtres malfaisants » et obtenir une « force plus imposante afin de contenir le peuple ».

Le lendemain, c’est une petite armée de cent hommes traînant quatre pièces d’artillerie qui converge sur la vieille cité. L’effet de surprise fut sans doute nul ; car s’étant d’abord transportés chez le maire, le sieur Du Portail, et ne l’y ayant pas trouvé [61], les commissaires se rendirent à la maison commune pour informer les officiers municipaux de leur mission. Après quoi les troupes entrèrent en ville et furent rangées sur la place en ordre de bataille. Des sentinelles reçurent l’ordre de se placer « près les portes des communautés religieuses et autres maisons ». Les fouilles effectuées, force fut bien de constater qu’ « il n’y avait dans ces maisons aucun prêtre insermenté et qu’ils avaient été avertis assez tôt pour prendre la fuite ». Le seul gibier saisi furent quelques épouses et enfants d’émigrés hébergés aux Paulines et aux Sœurs de la Croix que l’on somma de retourner dans leurs communes d’origine.

Dans les campagnes, les conflits se multiplient dont les simples citoyens sont de plus en plus souvent les victimes.

La municipalité de Plounérin refuse d’enregistrer un baptême donné par le recteur insermenté et demande même que le père, venu le déclarer officiellement, soit puni.

Le 14 septembre, un détachement de 30 hommes, formé par les gardes nationales de Morlaix et Lannion, investit le bourg de Tonquédec afin d’arrêter plusieurs suspects. Parmi ceux-ci, Yves Le Goffic « qui avait constamment refusé de faire baptiser son enfant né le 17 juillet dernier ». Le chef du détachement ordonne que ce baptême soit fait par le curé constitutionnel, sur le champ, en sa présence et en celle du détachement. Ce qui fut fait.

Les incarcérations de prêtres se poursuivent. En février, Geoffroy, vicaire de Pommerit-Jaudy, Larc’hantec, curé de Hengoat, et Bobony, prêtre à Guingamp, sont arrêtés et conduits au château de Dinan. De mars à août, 20 prêtres et religieux du district de Lannion sont décrétés d’arrestation.

Malgré ces tentatives pour imposer le culte constitutionnel par l’intimidation, le culte traditionnel est toujours célébré. En mai, la chapelle de Bonne-Nouvelle, à Lanmodez, est encore fréquentée par une foule de personnes qui viennent s’y confesser à l’abbé de Keralio. Mais la crainte commence à s’installer, et rares sont les municipalités qui osent encore, comme Pommerit-Jaudy en juillet, plaider la cause des prêtres réfractaires.

La situation des jureurs devient parfois intenable. Etienne Soulas quitte Bocquého, le 9 septembre, « vu les maltraitements qu’il a reçus ». A Tréguier, le curé Hamon est « insulté et bafoué tous les jours ». « De là vient, dit-il, que plusieurs trouvent le ministère trop dur et que plusieurs abandonnent leur troupeau comme vient de le faire le curé de Pluzunet. »

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Les lois de déportation (août-septembre 1792)

Incapable de gérer la crise religieuse née de la Constitution civile, et de réduire notablement l’influence des insermentés, confronté à la passivité bienveillante des populations de la campagne et parfois des villes à l’égard des insoumis, le Directoire des Côtes-du-Nord accueillit avec intérêt le décret voté par l’Assemblée le 26 août et le mit aussitôt en application. Tous les ecclésiastiques de moins de 60 ans qui n’auraient pas encore prêté le serment prescrit par la loi, ou qui l’ayant prêté l’ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, « seront tenus de sortir sous huit jours hors des limites de la commune et du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume » après avoir pris passeport.

Beaucoup de prêtres s’embarquèrent alors pour un exil qui pour certains allait durer 10 ans. La première étape était habituellement Jersey ou Guernesey, dans l’attente d’un départ pour un pays d’accueil (Angleterre ou Espagne, particulièrement).

L’abbé Le Quellec, vicaire de Loguivy-Plougras s’embarque à trois heures du matin, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1792, au Port-Béni en Pleubian, en compagnie de plusieurs autres confrères. A sept heures du soir, ils débarquent à Guernesey avant de se transporter le lendemain dans l’île de Jersey.

Le 11 novembre suivant, il s’embarque avec plusieurs autres pour l’Espagne :
« Mais, nous raconte-t-il dans ses mémoires [62], avant de sortir du canal de la Manche, une horrible tempête nous obligea à retourner à Jersey. Des 78 que nous étions embarqués le 11, 19 seulement osèrent se rembarquer le 20.

« La nuit du 20 au 21, une tempête plus affreuse fit pâlir les passagers et pleurer l’équipage anglais. Mais celui qui commande à son gré aux flots de la mer nous conduisit heureusement à la baie du Port-Land. Nous y restâmes 24 heures, après lesquelles nous remîmes à la voile pour Cadix. »

Ils y arrivèrent le 8 décembre. Après avoir été présentés aux « médecins de santé » qui les jugèrent tous sains et saufs, ils furent conduits à une auberge nommée Possada de Matha. Quelques jours plus tard, ils se présentèrent à l’évêque qui les reçut fort bien et paya pour eux à l’auberge.

Le 15, un notaire accompagné d’un agent du roi leur rendit visite à la Possada : ils étaient chargés de prendre leur nom et prénom, et de leur faire prêter le serment suivant :

  1. Je professe la religion catholique, apostolique et romaine.
  2. Je serai fidèle aux lois du royaume et au roi [63].
  3. Je n’exercerai aucune fonction ecclésiastique sans la permission de l’évêque ou archevêque sous la juridiction duquel l’on jugera à propos de m’envoyer.
  4. Je n’aurai aucune correspondance avec la France pour les affaires d’état.

« Le 8 janvier 1793, poursuit Joseph Le Quellec, nous arrivâmes à Ecija ; et le 9, Mr Pastol, recteur de Plounérin, Le Guilcher, professeur au collège de Tréguier et moi, fûmes destinés pour la communauté des Dominicains en cette jolie ville d’Andalousie où nous fûmes bien reçus et où nous avons toujours été très bien » [64].

L’administration finistérienne, plus radicale ici encore que sa voisine, n’avait pas attendu le décret de l’Assemblée pour décider des déportations.

Dès le 12 août, elle ordonnait la déportation vers l’Espagne d’un grand nombre de prêtres détenus à l’Hôpital maritime, parmi lesquels, Christophe Derrien, ex-recteur de Garlan, Jean Hamon, prêtre de Guimaëc, Gabriel Le Balch, vicaire de Saint-Mathieu.

Combien au total de prêtres trégorois, exilés volontaires ou déportés d’office, sortirent du royaume ? On peut estimer que 140 d’entre eux au moins séjournèrent, même temporairement, hors des frontières auxquels il faudrait ajouter 9 de leurs confrères des enclaves de Dol ; soit près de 60 % des prêtres non-jureurs ou rétractés.

Dans leur proclamation du 11 septembre [65], placardée le lendemain et les jours suivants dans toutes les communes, les administrateurs du département des Côtes-du-Nord tentaient d’expliquer cette loi de déportation, mais surtout de calmer les « cultivateurs trop sensibles » et « le laboureur crédule » devenus les victimes « de la funeste obstination » des ennemis de « la France régénérée », en leur promettant des « secours spirituels plus abondants » :

L’Assemblée nationale vient de terminer la loi importante qui fixe la manière de constater l’état civil des citoyens, les mariages et sépultures [66] […] Les curés et vicaires, dégagés alors du soin purement temporel de tous ces enregistrements, auront plus d’instants à consacrer à la dispensation des secours spirituels.

Le grand nombre d’ecclésiastiques non assujettis au serment, ci-devant chanoines, chapelains, religieux, que la loi du 26 août ne soumet pas à la déportation [67]… pourront célébrer la messe dans les paroisses et succursales. Ils contribueront sans doute à diminuer les regrets de l’absence de ceux qui, par une obstination criminelle, ont préféré d’aller dans les îles anglaises d’où notre culte est banni, plutôt que de se soumettre aux lois de l’état et de rester attachés aux cultivateurs trop sensibles […].

On s’occupera le plus promptement possible des moyens de procurer à toutes les paroisses des curés et vicaires pour faire jouir tous les citoyens du département, des avantages qu’ils sont en droit d’attendre.

Cette proclamation, remplie de sophismes, laisse percer la suffisance hautaine et dédaigneuse des notables bourgeois à l’encontre du « peuple des campagnes ». Sa langue de bois ne fut pas entendue.

D’autant que dans le même temps, sous la pression de certains districts, notamment celui de Loudéac, le Directoire des Côtes-du-Nord écrit à la Convention pour lui demander d’étendre la loi de déportation à tous les ecclésiastiques jusqu’alors non concernés et qui ne prêteraient pas le serment [68]. N’en recevant aucune réponse, le Directoire la place devant le fait accompli, le 1er décembre, en arrêtant la déportation de tous les prêtres insermentés, séculiers ou réguliers ; donnant le soin à sa députation, sept jours plus tard, d’en informer la représentation nationale.

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La grande traque (février-novembre 1792)

Dans cette chasse au prêtre qui s’organisait, le département prenait de vitesse les conventionnels. Le 15 février, il décide que « tout bon citoyen qui parviendra à conduire un ecclésiastique insermenté à la maison commune pour être ensuite déporté… recevra pour indemnité de ses courses une somme de 30 livres » [69].

Mais si le gibier n’était pas rare, les rabatteurs manquaient et les résultats furent maigres. Les autorités départementales n’eurent à verser que quelques rares gratifications ; encore était-ce, la plupart du temps, à des agents officiels placés dans l’exercice de leur fonction, par le hasard plus que par le renseignement, en situation d’arrêter un prêtre en situation irrégulière. Ce fut le cas d’Yves Pasquiou, capitaine de la garde nationale de Trélévern, et de Yves Goasdoué, lieutenant de douane, qui arrêtèrent, le 26 février 1793, J.-M. Durechou, ancien recteur de Pleubian, caché sous la paille d’un grenier alors qu’ils étaient venus perquisitionner chez son frère, Charles-Marie, pour y trouver des armes [70]. Didou, huissier près le tribunal du district de Lannion reçut aussi les 100 livres pour avoir permis l’arrestation de l’abbé Gilles Prat, le 24 juillet.

Malgré la passivité souvent complice de la population, 27 prêtres furent cependant arrêtés sur le territoire des Côtes-du-Nord, en l’année 1793 [71].

L’année suivante fut moins fructueuse : six arrestations seulement.
Cela cependant suffisait à remplir les prisons de Dinan, puis de Guingamp où tous les déportables, c’est-à-dire tous les religieux insermentés capables de supporter un long et pénible voyage avaient été regroupés. À la suite des lois de septembre 1793, 29 prêtres détenus à Guingamp furent jugés déportables. Parmi eux figuraient Le Boulouing (Plouaret), Fercocq (Plufur), G. Prat (Plouzélambre), Jan (Brélévenez). On a souvent raconté leur longue marche d’où beaucoup ne revinrent pas, cruellement affaiblis par les privations et les épidémies sur les sinistres pontons de Rochefort [72].

Arrêtés dans le département du Finistère, les abbés Le Goff (Morlaix) et Thomas (Plestin) avaient eu finalement plus de chance, après avoir été détenus au château du Taureau, d’être embarqués en avril 1793 sur un navire en partance pour Brême.

Restèrent à Guingamp les vieillards, les grabataires ou les malades. Ils furent regroupés à la prison des Carmélites libérée par les déportés. En mai-juin 1794, une centaine de prêtres de tout le département y croupissait dans des conditions d’hygiène déplorables.

À défaut d’arrêter les prêtres, on inquiétait leurs parents. Le père de Pierre Briand, prêtre émigré, fut arrêté à Plouaret, le 14 février 1794 ; les sœurs des prêtres Le Quérec, Le Jan et Le Boulouing le furent aussi, toujours à Plouaret, en janvier 1794.

Pour les réfractaires qui choisirent de rester au pays commença une existence de proscrits. Allant de grange en grange, parfois hébergés dans une maison hospitalière, ils célébraient un mariage ici un baptême là. Bien des traditions et des souvenirs se rapportent à leur vie errante, mais peu de documents. Dans la campagne de Ploumilliau, on montrait encore naguère un réduit dont le mur s’ornait d’une croix et d’une forme d’autel peintes. La tradition voulait que ce fût le refuge d’un insermenté. À la fin du siècle dernier, on montrait dans une maison de Plougonver, appelée Kergaër, une cachette derrière la boiserie de la chambre où l’abbé Yves Le Diouron trouvait refuge, et aussi l’emplacement de l’autel qui lui servait pour dire sa messe.

Les abbés Le Gallou et l’Hostis persistèrent à célébrer des mariages et des baptêmes, la plupart du temps dans la chapelle Saint-Roch à Plestin. Sur le registre qu’ils tinrent soigneusement du 15 mai 1792 au 30 juillet 1801, ils notèrent 107 baptêmes. Dans le même temps, 902 naissances furent civilement enregistrées à Plestin et Trémel.
Yves Jégou circulait clandestinement dans la région de Lanneven-Bégard, Pierre Quérou dans celle de Bourbriac. L’Archantec (Hengoat), L’Hermite (Guimaëc), Ollivier (Berc’het) et Jouan (Saint-Norvez) pratiquaient leur ministère interdit dans des maisons particulières et tenaient des registres des mariages et naissances qu’ils célébraient. Pierre Julien, vicaire à Pleumeur-Bodou, si l’on en croit l’enquête du Préfet Boullé (1802) ne quitta jamais le pays où il exerça dans un grenier et un souterrain. François-Marie Guillaume, prêtre de La Roche-Derrien, parcourait le pays de Lannion sous le pseudonyme de « Jeannette »…

Le 21 janvier 1798, le canton de Pédernec écrit aux autorités départementales que « Yves Le Mat, ex-recteur de Laurent (Saint-Laurent), accouru de Jersey pour sauver ses chères ouailles de la damnation imminente dans laquelle les entraînait le curé constitutionnel, suait sang et eau à Saint-Norvez à refaire et à faire des mariages et des baptêmes. Le saint homme terminait toutes ses cérémonies par une utile cueillette qui le dédommageait amplement de l’ancien casuel ». Il avait été hébergé chez le citoyen Henry Rolland, au Queffioc. Le Mignot, ex-recteur de Kermoroch, déporté rentré lui aussi, l’accompagnait. « Pendant leur courte apparition dans ces communes, écrit la municipalité de Saint-Gilles-le-Vicomte, ils ont gagné quelques individus, mais en très petit nombre. La voie était faite depuis longtemps par leurs associés de l’intérieur. Les plus riches paysans leur étaient favorables, et ils ont trouvé de l’asile chez leurs fidèles ouailles où ils ont messé, confessé… le tout en chambre. »

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Les clubs s’agitent

La fin de l’année 1793 et le début de la suivante voit se durcir la persécution religieuse. Les lois de Vendémiaire (20-21 octobre), mettent en état d’arrestation tous les prêtres et religieux qui n’auraient pas prêté le serment ou qui l’auraient rétracté et punissent de mort les prêtres émigrés rentrés.

À Paris, les Hébertistes se déchaînent, et le Père Duchêne, leur organe, ne réclame rien moins que de « guillotiner Dieu ». Pourtant réprobateur de ces « folies », Robespierre dut précéder pour ne pas se laisser dépasser. Et voilà la France dotée d’une déesse légale, la Raison, l’Etre Suprême, que l’on célèbre à Notre-Dame le 10 novembre.

Dans les Côtes-du-Nord, sous la pression des clubs et des Sociétés des villes, la déchristianisation s’organise.

L’introduction du calendrier républicain et du décadi, exigée par le décret du 24 novembre (4 frimaire) 1793, fut encouragée, mais avec un succès très relatif, y compris auprès du clergé constitutionnel : c’est qu’ils ne modifiaient pas seulement des habitudes et des structures mentales séculaires, mais ils touchaient aux symboles. L’agent national de Brélidy écrit au département le 23 janvier 1794 :

Ce qui nous a le plus étonné, c’est votre observation sur le décret du 4 frimaire dernier. Notre curé, de concert avec la municipalité, a proposé au peuple la translation de la solennité des offices divins aux jours du décadi, ce qui a paru scandaliser tout le monde, a jeté l’alarme dans les consciences, et n’a pas manqué de diminuer infiniment la confiance que nous lui devons. Le jour de la dernière décade, personne ne parut à la messe, non plus qu’à la lecture des lois, ce qui nous a déterminé à laisser l’office divin en son jour et à donner lecture des lois ces jours d’assemblée, sans manquer de convoquer le général pour l’audition des lois le jour de décadi, car dans nos campagnes, le peuple ne s’assemblera qu’en ces deux jours, et il ne sera pas trop de donner deux fois par décade connaissance aux citoyens des lois actuelles. Par ce moyen, nous observons la religion de nos pères et les lois de nos représentants.

Cette initiative fut assez largement suivie notamment dans les paroisses rurales : les fidèles pendant plusieurs semaines encore, du moins une partie d’entre eux, continuèrent à observer le dimanche ; seuls les fonctionnaires publics, et dans les villes les membres les plus actifs des clubs, respectèrent le décadi.

Pour tenter de corriger cette désaffection, le district de Lannion ordonna bien, le 16 janvier, de fermer les églises et chapelles, et de ne les laisser ouvertes que les jours décadaires. Mais cette atteinte à la liberté des cultes resta isolée dans le Trégor.

Cependant partout on presse l’application de la loi relative au superflu des églises (10 septembre 1792) et qui n’avait été jusqu’à présent que très timidement appliquée : elle autorisait la saisie de tous les ornements, des statues, vases sacrés, cloches, tous les « hochets du fanatisme ». Quelques croix de chemins sont abattues, mais à vrai dire, peu dans la campagne trégoroise.

En février, le district de Pontrieux remplace dans son arrondissement tous les noms des communes susceptibles de rappeler le « règne odieux de la superstition et du fanatisme » : Saint-Clet devient Leintreo, Saint-Laurent, Brolan, … et Saint-Gilles-le-Vicomte, Primelen, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à ses habitants. En avril, Guingamp à son tour débaptise les rues et faubourgs.

Quant au culte de la Raison, il ne rencontra aucun succès. Seule, semble-t-il, la Société Populaire de Guingamp réclama et obtint, en mars, l’église Notre-Dame pour y célébrer ce culte.

La Société Républicaine de Lannion, plus modérée, met en garde le comité de surveillance local des risques de cette dérive anti-religieuse, et pour donner plus de poids à sa remontrance, et pour la faire connaître à toutes les instances départementales, la fit imprimer et diffuser :

Une loi salutaire a établi des comités de surveillance. Elle les a revêtus d’un grand pouvoir. Et en effet, ils sont les vraies sentinelles de sa liberté, la sauvegarde sur laquelle les bons citoyens se reposent. Mais plus on les a rendus puissants pour opérer le bien, plus ils doivent craindre de faire le mal. Ici nous eussions désiré n’avoir que des éloges à donner à tous les comités de ce district. Mais, citoyens, des républicains peuvent-ils trahir la vérité ? Il en est d’entre vous qui ne suivent que la loi ; il en est d’autres qui l’oublient et qui s’égarent. À la vue des registres de la maison d’arrêt de ce district, on voit que parmi les détenus les uns ont été arrêtés, sans causes motivées ; d’autres (qui le croirait ?) pour seul motif de religion… L’incivisme est dans les actions nuisibles, dans le cœur, et non dans une opinion, dans un culte quelconque lorsque par ailleurs il est paisible. Nulle puissance politique, pas même la Convention, n’a le droit de se placer entre son frère et le Dieu qu’il invoque […] Prenez garde en persécutant à cet égard un citoyen honnête, de lasser en quelque sorte son patriotisme : à force de dire à un homme qu’il est suspect, quelquefois il le devient.

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L’arrêté Le Carpentier

Avec l’arrivée du Représentant Le Carpentier chargé de régénérer les Côtes-du-Nord, la persécution religieuse va s’accélérer et prendre une nouvelle dimension. Le 4 mars 1794, il adresse de Saint-Malo son célèbre arrêté : « Le repos intérieur, écrit-il, réclame l’anéantissement du sacerdotisme ; il faut qu’il tombe ; mais qu’il tombe sans secousse, ainsi que je l’ai toujours recommandé. C’est un colosse antique et encore tenace, car beaucoup d’hommes, surtout des habitants des campagnes, ne s’élèvent que peu à peu à la hauteur de la raison. Brisons-le donc, et ne le brisons pas avec violence. C’est surtout dans ses dépositaires qu’il faut éteindre le principe. Réprimons les prêtres, non comme ministres de tel ou tel culte, mais comme citoyens, comme perturbateurs évidents ou secrets. »

Tous les prêtres constitutionnels sont dès lors invités à déposer leurs lettres de prêtrise et à abdiquer. Le 13 avril, une nouvelle proclamation de Le Carpentier déclare suspects tous ceux qui ont attendu jusqu’à ce jour pour déposer leurs lettres de prêtrise, et tous ceux qui ont continué l’exercice du culte ; et les place en état d’arrestation. Tous les prêtres exerçant encore une fonction civile dans les administrations sont destitués.

Dès le 9 avril, Hamon, curé de Tréguier, « considérant que son ministère ne peut plus être utile à la République » avait renoncé à ses fonctions et rendu ses lettres de prêtrise, imité par ses confrères Le Garérès (Tréglamus), Plusquellec (Lohuec), Le Bras (Ploëzal), Bastiou (Pontrieux), Le Cuziat (Trézélan)… 23 prêtres abdiquèrent dans le district de Pontrieux, 26 dans celui de Guingamp.

Quelques-uns, rongés par ce nouveau cas de conscience, rétractèrent officiellement leur abdication. L’abbé Yves Godest (Tréglamus) qui avait rendu ses lettres le 12 avril, écrit aux autorités le 15 mai suivant :

Le motif de cette cessation a été les tracasseries et les insultes qu’éprouvaient mes tréviens de la part des passants sur la grand-route qui traverse le milieu de la trêve […] Mais en faisant cette démarche je n’ai jamais prétendu renoncer au sacerdoce, quoiqu’indigne d’un caractère aussi auguste. Si j’ai déposé mes lettres de prêtrise ce n’a été seulement que par rapport à ces armoiries dont elles se trouvaient cousues [73]. Ainsi s’il n’y a pas d’autre moyen pour se mettre à couvert des coups de la loi que la renonciation à la prêtrise, disposez de moi comme vous le jugerez à propos […] Je me rendrai au lieu de mon arrestation à votre volonté.

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Les lettres d’abdication (avril 1794)

Les lettres d’abdication étaient le plus souvent froidement administratives et se contentaient de répéter les formules convenues. Rares sont celles qui ajoutent un point de vue plus particulier. Le 26 avril cependant, Le Béchec écrit à sa municipalité de Plougonver :

Je déclare renoncer au métier imposteur de prêtre que j’ai exercé quelques temps de bonne foi, mais qui depuis plusieurs jours m’était devenu à charge. Mieux éclairé par les lumières de la raison et du bon sens, je remets mes lettres de prêtrise et de curé et renonce à toute fonction de prêtre [74].

Il est vrai qu’il était « marié depuis le 30 septembre dernier », ce qui lui avait valu d’être conservé à la place d’agent national provisoire la commune de Plougonver.

Parfois, les officiers municipaux, lors de l’enregistrement du dépôt des lettres et de l’abdication, se permirent quelques commentaires. Ceux de Goudelin y regrettent le départ de leur curé François Balthasar Le Provost qui avait abdiqué le 22 avril :

Nous, soussigné, conseil général de la commune de Goudelin, certifions que c’est avec la plus grande douleur que nous nous voyons séparés du citoyen Le Provost, notre curé, qui depuis le premier jour de la Révolution jusqu’à nos jours nous a constamment exhorté, en nous expliquant les décrets, la plus grande soumission aux lois et à pratiquer ce qu’il nous prêchait. Nous l’avons cru et nous avons marché sur ses traces. Aussi nous pouvons nous flatter que notre commune est (ou au moins égale) la plus patriote de toute la République Française. Certifions de plus que notre curé a allié la bienfaisance au patriotisme. Nous citons un seul fait connu dans la République Française puisqu’il a été inséré dans les papiers publics en 1792. Notre curé remarque un enfant sur le bord de la fosse d’une femme qu’il venait d’enterrer en septembre 1790. Informé que c’était un enfant naturel et abandonné, il le conduit chez lui. Ayant remarqué de grandes dispositions dans cet enfant âgé de six ans, il entreprend son instruction. Ses progrès furent si rapides que le dit curé ayant appris par les papiers publics que la Société d’Agriculture de Paris proposait une médaille d’or aux enfants de laboureurs jusqu’à l’âge de 25 ans qui auraient appris dans l’an à lire et à réciter de mémoire les Droits de l’Homme et les décrets relatifs à l’organisation des municipalités, cet enfant qui ne savait pas un seul mot de français remplit les conditions du programme en moins de cinq mois. La médaille lui fut adjugée par la Société d’Agriculture le 25 décembre 1792. Cependant il ne l’a pas encore reçue. Nous passons sous silence d’autres progrès de cet enfant non moins étonnants [75].

L’arrêté Le Carpentier ne fut pas unanimement accepté. Certaines communes protestèrent, à l’image de celle de Plouaret dont les officiers municipaux et le comité de surveillance écrivent au département, le 25 avril :

Nous qui les surveillons de près, nous pouvons vous assurer qu’ils ne cessent de prêcher le patriotisme, tant par leurs discours que par leurs actions. Il est vrai qu’ils prêchent la catholicité parce que nous sommes tous catholiques. Aucune loi ne le défend, plusieurs le permettent. La déclaration des Droits de l’Homme, art. 7 porte : « Le libre exercice des cultes ne peut être interdit. » Faites en sorte de préserver cette liberté qui nous est si précieuse, cette liberté qui donne à chacun la faculté d’adorer la divinité à la manière qu’il veut.

Mais sous la pression des clubs, comme la Société Populaire Régénérée de Lannion, de tels avis furent réprimés et bientôt étouffés. L’écho des événements parisiens de ce mois d’avril, et notamment l’exécution de Danton, n’incitait guère à la fronde. Les résistances s’estompèrent.
Tous les ecclésiastiques qui refusèrent d’abdiquer se retrouvèrent en prison. Parmi les prêtres trégorois, 25 furent enfermés à Tréguier, 17 à Guingamp ; ils allaient rejoindre dans les mêmes geôles les réfractaires de la première heure trop faibles ou trop vieux pour avoir été déportés.

Cette fois-ci, le Trégor, comme toutes les autres régions de France, se trouvait totalement déprêtrisé, à l’exception des réfractaires qui couraient encore la campagne.

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« Messieurs, nous devons recevoir incessamment la machine à décapiter" [76]

L’Administration régénérée n’oubliait pas cependant ces derniers. Louis Marie Coüan du Jardin, chanoine de la Collégiale Notre-Dame du Mur, à Morlaix, après avoir quitté cette ville le 18 juillet 1791, s’était réfugié à Sainte-Tréphine où il était entré comme précepteur dans une famille de Kerauter. Les lois de déportation l’avaient jeté dans l’errance et la clandestinité. C’est à Plaintel qu’il est saisi par la garde nationale de Quintin, le 31 janvier 1794, au domicile de son hôtesse, Jeanne Richecœur, la bien nommée. Transféré à Saint-Brieuc et condamné à mort le jour même, il est exécuté sur la place de la Liberté [77].

L’abbé André Le Gall, vicaire de Cavan depuis 1785, après avoir déployé une grande activité pour diffuser auprès de ses confrères la pétition Le Mintier, avait obstinément refusé de prêter le serment. La carence de prêtres conformistes étaient telle qu’il fut cependant maintenu à son poste jusqu’à la fin novembre 1791. C’est à ce moment sans doute qu’il rejoint sa paroisse natale de Pleudaniel où la justice le traque après qu’un mandat d’arrêt eut été lancé contre lui le 19 juillet 1792.

Mais les poursuites furent vaines. Averti du danger, l’abbé Le Gall réussit à s’échapper. Peut-être s’embarqua-t-il, comme bien d’autres pour Jersey où Gofvry et Lefebvre le signalent [78]. Mais s’il s’y rendit son séjour fut de courte durée. Il revint se fondre dans l’anonymat du peuple trégorois, proscrit parmi les siens. A l’exemple de celui qui allait devenir son compagnon d’infortune, on peut l’imaginer allant secrètement d’asiles en cachettes, vêtu de l’habit rochois, celui de ces marchands de stoup (étoupe) qui parcouraient les campagnes, ramassant aussi pour donner le change les vieilles hardes et la ferraille. Dans un grenier discret, un autel de fortune lui permettait de dire la Sainte Messe, assisté de quelques amis.

Cette vie de hors-la-loi était pleine de dangers. Si la grande masse de la population trégoroise accueillait avec sympathie les prêtres réfractaires, il fallait craindre les propos imprudents, mais surtout les délateurs par patriotisme aveugle, par intérêt, mais aussi par crainte, surtout après les lois de sang de mars 1793 qui avaient rendu hautement criminel toute assistance aux prêtres insoumis [79].

Le 18 février 1794, Adeline Le Dahmany épousait civilement François Salaün en la maison commune de Brélévenez. Qui pouvait savoir que ce jour de liesse déciderait du sort tragique de l’abbé Le Gall ? L’un des témoins du marié, son propre frère, Guillaume Salaün, garde-forestier de son état, était un défenseur zélé de la cause révolutionnaire. À quelques temps de là, le jeune époux avoua fort imprudemment à son frère - qui n’était donc pas dans la confidence, ce qui dit assez le climat de suspicion dans lequel on vivait alors - que son mariage avait été préalablement béni par un prêtre réfractaire : la cérémonie s’était déroulée clandestinement en un lieu que François Salaün ne précisa pas. Le bavard révéla cependant l’endroit où le « bon prêtre » avait trouvé refuge.

Emporté par son fanatisme anticlérical, et sans même songer un instant qu’il faisait peut-être courir à son propre frère un risque mortel, Guillaume Salaün se fit un devoir de rapporter aux autorités les secrets qu’il venait d’apprendre. Le 29 avril parvenait à l’agent national de Lannion un billet signé « Guillaume Salaün, vrai sans culautte (sic) de la commune de Brelevenez » l’informant qu’ « il y a des ex-prêtres déportés dans une maison en la ville de Tréguier, près de celle de la citoyenne veuve Le Guillerm, dont Lajat fils en est un ».

Cette maison suspecte, sise rue Colvestre, était celle de Marie-Ursule Terrier, femme de Taupin le valet de chambre de l’évêque de Tréguier alors en exil avec le prélat.

Dès le lendemain, à deux heures de l’après-midi, Joseph-Marie Cadillan, capitaine des canonniers, se présente accompagné du citoyen Lemaire, commandant du trop fameux bataillon d’Étampes, et d’un détachement de vingt hommes, devant la demeure de la femme Taupin.

Coups à la porte, irruptions de militaires, cliquetis des armes, aboiement des ordres. Parmi les occupants de la maison c’est l’affolement. Ils ouvrent les croisées du premier étage et tentent de s’enfuir par les toits. En vain. La maison était cernée. L’un des fuyards « couvert d’une lévite (longue veste) brune » est arrêté par deux soldats alors qu’il était monté « sur une lucarne donnant sur la gouttière ». Un autre individu, vêtu d’un biverlas (manteau-veste) brun est poursuivi par toits et corniches. Contraint de se jeter « dans une ruelle, entre deux pignons », il est encerclé et arrêté. Tous deux sont conduits sous bonne escorte devant les officiers municipaux de Tréguier pour vérification d’identité.

Sans perdre de temps, Cadillan et Lemaire s’en retournèrent chez Mme Taupin pour l’interroger sur la présence de ces individus en sa demeure. Elle répondit qu’ « ils étaient d’honnêtes gens pour qui elle avait beaucoup de considération, que l’un s’appelait Thomas et l’autre Pipi [80] ». Elle ne leur connaissait pas d’autres noms. Ils habitaient chez elle, mais ne se rappelait pas depuis combien de temps.

En réalité, les deux hommes arrêtés étaient deux prêtres réfractaires qui ne firent aucune difficulté pour décliner leur identité. L’un s’appelait François Lageat, âgé de 31 ans, ex-vicaire de Pleubian ; l’autre André Le Gall. Ce dernier était un « individu de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcis châtains, yeux roux, nez retroussé, bouche moyenne, menton pointu, front carré, visage plein et bien coloré, portant biverlé brun foncé, gilet d’étoffe blanche, culotte de peau, bas noirs, chapeau de haute cuve ».

Le jour même, l’abbé Le Gall fut interrogé devant la municipalité de Tréguier :

- Interpellé de déclarer depuis quel temps il réside sur la commune de Tréguier et s’il n’y a pas exercé sa profession - Répond avoir souvent fréquenté Tréguier, mais n’y être que depuis hier soir.

  • Interpellé de déclarer de quelle commune et de chez qui il s’était rendu à Tréguier hier au soir - Répond n’en rien savoir.
  • Interpellé de déclarer quels moyens il employait pour subsister - Répond qu’il subsistait en achetant du pain.
  • Interpellé de déclarer de qui et où il achetait du pain, si c’était par lui-même ou par quelque autre - Répond ne savoir de qui il achetait du pain et qu’il l’achetait où il le trouvait.
  • Interpellé de déclarer quels moyens il avait pour se procurer des subsistances - Répond qu’il lui restait encore quelques fonds depuis qu’il exerçait le métier de prêtre [81]

.

François Lageat lui succéda, moins loquace encore, mais tout aussi attentif à ne compromettre personne.

Le jour d’après, 1er mai, Cadillan se rendit au corps de garde où les captifs avaient passé la nuit ; et accompagné de 25 hommes du bataillon, les mena à Lannion où siégeait déjà le tribunal criminel chargé de juger les fauteurs d’un mouvement insurrectionnel qui avait mis Plouaret en émoi quelques semaines auparavant.

Les trois prévenus incarcérés, la tâche du capitaine Cadillan était achevée. La Nation reconnaissante lui alloua la somme de 20 livres pour le prix de sa capture. Le délateur Salaün reçut les 100 livres promises pour celui de sa trahison.

Le 2 mai, le district de Lannion requiert le Tribunal criminel de « juger sans désemparer les prêtres Lageat, Le Gall et complices ». Le même jour, l’accusateur public, le citoyen Malo-Henri Julien Besné, entame la rédaction de son réquisitoire qu’il dépose le lendemain. Les faits en ces temps d’intolérance et de fureur étaient trop éloquents pour que la justice s’embarrassât d’enquêtes et de procédures. Et puis, il fallait en finir avec « les vipères cléricales ». Leur capture étant rare, il convenait de faire un exemple, d’autant plus que les esprits, l’affaire de Plouaret l’avait montré, commençaient à s’échauffer.

Les attendus de l’accusateur public claquent comme des couperets : vu « le déguisement et le fanatisme aveugle de la receleuse », vu « que ces prêtres ont refusé depuis deux ans d’obéir aux lois de l’état » et qu’ils se sont cachés sur le territoire de la République « quoique sujets à la déportation » ; vu « que Ursule Terrier a recelé lesdits deux prêtres dans sa maison » et qu’elle a en outre « tenu des propos tendant au rétablissement de la royauté en disant qu’elle serait contente de mourir pour son roi », Besné ordonne pour les trois inculpés l’application stricte de la loi.

Lorsque les prisonniers, serrés de près par leurs gardiens, furent introduits dans la salle d’audience publique du tribunal criminel installé au rez-de-chaussée de l’auditoire de Lannion, ils savaient déjà le sort qui leur serait réservé. On les entendit une nouvelle fois pour sauver les apparences : chacun, avec un courage et un calme remarquable, répondit laconiquement, sans rien réclamer, sans laisser échapper une seule parole compromettante pour leurs hôtes réguliers ou occasionnels.
La parodie de procès achevée, le président du tribunal, Charles Louis Le Roux-Chef-du-Bois, prononça le verdict : André Le Gall et François Lageat sont condamnés à mort et devront être exécutés le jour même sur la place de la Liberté (Le Marc’hallac’h). Ursule Terrier, condamnée à la même peine, sera transférée à Tréguier pour y être guillotinée « dans les vingt-quatre heures ».

L’après-midi était déjà bien avancée quand un sinistre cortège quitta l’auditoire de Lannion. Entourés de soldats, les deux prêtres, vêtus comme au jour de leur arrestation, marchaient côte à côte, livides. Par la rue des Chapeliers, ils montèrent à leur Golgotha. Avant le sommet de la côte, ils aperçurent, dressées au ciel, les hampes de la guillotine et entonnèrent le Miserere. Sans défaillir, ils accomplirent les derniers pas qui les séparaient de l’échafaud. Lubain Lacaille, le bourreau, s’approcha de l’abbé Le Gall qui devait mourir le premier. Les deux prêtres s’entre-donnèrent leur dernière absolution. André Le Gall, tout en priant, gravit les marches. Parvenu sur l’estrade, il se tourna vers la foule et lui adressa quelques mots couverts par le roulement des tambours. D’un geste discret, il bénit la foule avant qu’on le dépouille de sa veste, qu’on lui dégage la nuque et qu’on le sangle à la planche. Le couperet tomba.

L’abbé Lageat suivit courageusement son compagnon au supplice. Et tandis que l’exécuteur démontait son instrument, la charrette rangée jusqu’alors au pied de l’échafaud emportait les deux cadavres vers le cimetière Saint-Nicolas.

Les dossiers ne disent rien de la réaction de la foule à ce jugement inique et sanguinaire. Mais le citoyen Marbaud, officier municipal de Lannion, « élu pour dresser les actes des naissances, mariages et décès », fit seul la déclaration de décès des deux prêtres, n’ayant trouvé personne qui voulût bien servir de témoin.

Vers 16 heures, Mme Taupin fut liée sur un cheval, et, précédée de la charrette portant « les bois de justice », prit la route de Tréguier escortée des soldats du bataillon d’Etampes. Le lendemain dimanche, à l’heure de la grand-messe que l’on ne célébrait plus, Ursule Terrier, vêtue de blanc, monta à l’échafaud dressé au bas du Martray, en chantant l’Ave Maris Stella. Avant de se laisser saisir par Lubin Lacaille, elle cria « Vive le roi ! ».

Voilà l’histoire. La légende pouvait maintenant fleurir.

Deux mois plus tard, un autre prêtre trégorois allait à son tour payer de sa vie son insoumission.

Après avoir quitté sa paroisse de Plestin en décembre 1791, l’abbé Augustin Le Clech, s’était réfugié chez son neveu Huon, notaire à Lannion. Devant la montée des périls et pour ne faire courir aucun risque à ses hôtes, il résolut de partir pour l’exil. L’après-midi du 19 juin 1794, sur la côte trébeurdinaise, il s’embarqua sur un bateau de louage qui devait le mener, en rade de Morlaix, jusqu’à un sloop paré à faire voile pour l’Angleterre. Mais assailli par le gros temps à la hauteur des Triagoz, le bateau fut forcé de regagner la côte qu’il toucha vers Plougasnou. S’étant rendu malgré tout à Morlaix pour attendre un autre embarquement, l’abbé Le Clech fut hébergé par deux femmes, Anne Le Prince, veuve Le Blanc, âgée de 80 ans, et sa fille Anasthasie. Deux jours après - y eut-il dénonciation ? - une perquisition effectuée à leur domicile l’y découvrit. Le prêtre et les deux femmes furent arrêtés, condamnés par l’impitoyable tribunal criminel de Brest et exécutés le 1er juillet 1794.

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« Qu’ils se marient ! » (juin 1794)

L’étape suivante de la persécution fut marquée par un nouvel arrêté du Représentant Le Carpentier du 25 Prairial an II (13 juin 1794) autorisant tous les prêtres incarcérés à sortir de prison… à condition qu’ils se marient.

La plupart refusèrent. La totalité des prêtres non abdicataires détenus aux Hospitalières de Guingamp protestèrent contre les conditions mises à leur libération. Plusieurs notifièrent leur refus dans un billet laconique transmis au district. Quelques-uns motivèrent très explicitement leur attitude : Le Guillerm (Moustéru) est « décidé à tout plutôt que de renoncer à Jésus-Christ, ni à la Sainte Religion » ; Le Bail (Guingamp) déclare rester ferme dans sa résolution « jusqu’à l’échafaud, même s’il faut y monter ». L’abbé Le Collen est tout aussi résolu :

Je soussigné Maurice Le Collen, curé de Gurunhuel, déclare ne pouvoir renoncer à mon état de chrétien ni de prêtre sans renoncer à J.-C. et que je persiste dans le serment que la loi avait exigé de nous d’être fidèle à la portion du troupeau qui nous avait été confié… Je déclare que je suis prêt à livrer ma vie à tous les supplices inventés ou à inventer plutôt que d’apostasier.

Certains, au désespoir de ne pouvoir être libérés, exprimèrent finalement le désir de contracter mariage : Denis (Coadout), Allanet (Plouagat), Le Fevre (?), Godest (Tréglamus) et Le Bricquir (Perros). Mais de la parole à l’acte, il y avait loin. Le Bricquir, par exemple, malgré la promesse de se marier n’en fit rien. Cela lui valut une dénonciation de l’agent national de Perros : « Le maintien de la sûreté publique avait provoqué l’arrestation de ces ex-prêtres généralement dangereux, écrit-il, le 24 Fructidor an II, et si quelques-uns ont recouvré leur liberté, c’est par leur soumission au mariage. Olivier Le Bricquir est de ce nombre ; mais au lieu de former des nœuds garants de son attachement à l’ordre social, il s’est retiré dans cette commune… » Denis ne se maria pas non plus, Godest pas davantage.

Au total bien peu de prêtres constitutionnels allèrent jusqu’au bout de leur apostasie : Claude André (Saint-Clet), J.-M. Le Chaffotec (Hengoat), J.-C. Le Roux (Louargat), Y.-M. Bastiou (Pontrieux), J. Le Béchec (Plougonver), J. Le Crenn (Le Merzer), F. Le Garff (Le Merzer), M. Loysel (Trévérec). Encore ne peut-on vraiment distinguer ceux dont le mariage fut de pure complaisance : le mariage de Bastiou fut dissout quelques mois après ; l’épouse de Le Chaffotec mourut un an après les noces ; Le Garf lors de son mariage avait 74 ans. Quant à Y.-M. Le Roux, « menacé par les scélérats Robespierre, Carrier et Carpentier » simula un mariage « avec une personne de 80 ans, imbécile, aveugle, sourde depuis longtemps, pauvre, cherchant l’aumône de tout temps, et sacramentée pour la mort, puisqu’elle mourut quelques jours après ».

La déchristianisation par la terreur avait échoué. Le clergé constitutionnel dans sa large majorité avait refusé l’implacable logique de Robespierre et de ses émules, tout comme les réfractaires de 1791 avaient refusé la Constitution civile du clergé. Avec moins de grandeur, mais avec autant de courage, sans renier une certaine conception de l’Eglise et de ses rapports avec l’Etat, il avait assumé fièrement les risques d’une résistance, même passive, à un pouvoir devenu soudain fou, qui avait érigé l’holocauste en système de gouvernement. Pour beaucoup d’entre eux, il y avait aussi au cœur la sourde rage d’avoir été trompés.

Au bout du compte, la résistance passive du peuple des campagnes trégoroises eut raison du fanatisme anti-religieux. Sauf rares exceptions, elle ne se transforma pas en anti-républicanisme. Dans le Trégor, la persécution religieuse ne nourrit guère la chouannerie. Et si le pays ne put échapper à quelques manifestations où le mysticisme et l’irrationnel se donnèrent libre cours (processions nocturnes à Bourbriac, Gurunhuel, Grâces, Plougonver, Pont-Melvez, Plésidy, Coadout, Bocquého [82] ; quelques faits prétendument miraculeux) localisées sur ses franges est et sud, il montra toujours en matière de convictions religieuses un esprit que l’on dirait volontiers éclairé, au sens où l’entendaient les philosophes du XVIIIe siècle. Une des clefs du comportement des prêtres trégorois face à la Révolution se trouve peut-être dans cet état d’esprit. Renan n’est sans doute pas né dans le Trégor par hasard.

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La réaction thermidorienne (juillet 1794 - mai 1795)

Thermidor et le triomphe de la Convention sur Robespierre et la Commune mirent fin à la Terreur. Lorsque le 10 Thermidor (28 juillet 1794) la tête de l’ « Incorruptible » roula dans le panier de son s’achevait aussi le règne institutionnel du sang. Mais ce reflux politique, faisant craindre à certains une contre-révolution, mit bien du temps à passer dans les faits.

Poussé par Hoche profondément convaincu que la question religieuse, intimement liée à l’affaire vendéenne et chouanne, ne trouvera sa solution que dans une politique de conciliation, le comité de Salut Public accepta cependant des mesures d’apaisement. Le 3 Ventôse an III (21 février 1795), Boissy d’Anglas fait entériner la liberté des cultes. Si cette nouvelle loi supprime tout traitement aux ministres du culte sans rétablir leurs revenus antérieurs, si elle ne tolère aucun prosélytisme ni aucun signe extérieur de religion, si elle ne règle aucunement les problèmes liés aux lieux de culte, elle fera cependant souffler sur la France un esprit nouveau, et servira de prétexte à des aménagements locaux plus libéraux.

En Bretagne, Lazare Hoche, au charisme unanimement reconnu, signe un contrat de confiance avec les populations rebelles. Dès le 22 novembre 1794, il avait demandé qu’on rapporte les décrets punissant de mort les prêtres réfractaires en rupture de déportation, et ceux qui les recalaient. Il fut efficacement soutenu par le pragmatisme du Représentant Boursault, lequel estimait volontiers que si une telle loi était strictement appliquée, au vu du grand nombre de réfractaires qui avaient « infesté » le pays, c’est une grande partie de la population qui devrait être placée sous le coup de la loi. Le 13 janvier 1795, Guezno et Guermeur rapportent tous les arrêtés qui avaient naguère ordonné l’arrestation des assermentés non abdicataires.

Une proclamation du Représentant Bruë, datée de Vannes le 19 Ventôse (9 mars) fut largement diffusée auprès des habitants des campagnes : « La loi, disait-elle, ne reconnaissant plus de ministres d’aucun culte, ceux qui se sont cachés pour ce seul caractère peuvent donc reparaître aujourd’hui avec assurance, en ne conservant toutefois aucun signe apparent de leur ancien état. Qu’ils viennent au milieu de nous sans crainte. Ils n’y trouveront que des amis » [83].

Le Directoire des Côtes-du-Nord, le 12 mars, admit volontiers le bien-fondé de tels arguments et se déclara « intimement convaincu que la liberté des prêtres détenus à Guingamp concourerait à calmer la fermentation des campagnes révoltées ».

Le 26 mars, les Représentants Guezno et Guermeur font savoir que « tous les ministres du culte catholique détenus pour la seule cause du refus ou de l’omission du serment que prescrivait la ci-devant constitution civile du clergé, seront sur le champ mis en liberté », ceux qui s’étaient cachés étaient invités à se représenter, à la seule condition de « désigner les lieux où ils désireront se retirer pour y vivre paisibles, soumis aux lois et fidèles à la République ».

La loi du 11 Prairial (30 mai) vint assurer et faciliter le libre exercice du culte en permettant notamment l’accès aux édifices non aliénés qui seront remis à l’usage des citoyens, « dans l’état où ils se trouvent, à la charge de les entretenir et réparer, ainsi qu’ils verront, sans aucune contribution forcée ». Cette loi fut complétée par le décret d’application du même jour dont l’article V stipulait que « nul ne pourra remplir le ministère d’aucun culte dans lesdits édifices à moins qu’il ne se soit fait décerner acte devant la municipalité du lieu où il voudra exercer, de sa soumission aux lois de la République ».

Le 8 juin, les administrateurs des Côtes-du-Nord, répercutant sans rechigner les désirs du législateur, firent placarder cet avis :

La liberté d’exercer paisiblement son culte est un droit naturel de l’homme garanti par le pacte social, énoncé dans la déclaration des droits, et récemment proclamé dans la République par la loi du 3 Ventôse. Nous maintiendrons scrupuleusement cette liberté. Les édifices publics seront fournis à ceux qui les demandent pour l’exercice de leur culte, conformément aux lois. Nul ne sera troublé, soit à raison de son opinion religieuse, soit à raison qu’il est ministre de tel ou tel culte.

Les campagnes furent dès lors en effervescence. Les prêtres reclus, la plupart âgés ou malades retrouvèrent leurs ouailles. Mais surtout les réfractaires cachés se prirent à espérer une sortie prochaine de leur clandestinité. De l’autre côté de la mer, à Jersey et Guernesey, les lois nouvelles faisaient miroiter à beaucoup la fin d’un exil difficile à supporter.

Devant cette pacification religieuse, l’évêque de Tréguier en exil et son collègue de Bayeux refusèrent la main tendue. « Considérant que la liberté du culte accordée par la Convention émane encore d’une puissance usurpatrice, que cette liberté présentée aux seuls prêtres, sans aucune réquisition ni mention du Pape et des Evêques, est subversive des droits établis dans la hiérarchie de l’Église ; considérant en outre que la soumission aux lois purement civiles de la République, exigée comme condition, est destructive de la monarchie, des droits de la famille des Bourbons, de ceux du Clergé, de la Noblesse, de la Magistrature, des citoyens honnêtes ; que tout enfin peut être un piège », ils décident que les prêtres sont « incompétents pour accepter, que ces offres doivent être portées à leur évêque, que chacun d’eux attendra son jugement, regardera son avis comme la règle de sa conduite et qu’il s’y conformera jusqu’à ce que le Pape, avec le plus grand nombre des évêques, ait prononcé définitivement ; qu’en tout cas on ne peut se soumettre aux lois purement civiles de la République ; que le clergé doit se contenter d’exercer le culte secrètement et d’attendre avec soumission l’heure et le moment où il plaira au Seigneur de briser les liens de son Église » [84].

Quatre années d’exil n’avaient en rien changé Mgr. Le Mintier. Cet écrit, saisi parmi les papiers d’un prêtre arrêté à Vannes, est de la même veine que son mandement. Non sans aveuglement, il n’accepterait qu’un retour sans concession au monde d’avant la nuit du 4 août.
Si cette missive a pu toucher le clergé exilé en Angleterre ou dans les îles, il est moins sûr qu’elle ait pu joindre les prêtres cachés. De toute façon, ceux-ci n’en tinrent aucun compte. Même si les difficultés inhérentes à leur vie de proscrit ont pu peser dans leur décision, ils profitèrent largement, après un temps d’hésitation pourtant, de l’autorisation à eux faite de reparaître au grand jour et de célébrer à nouveau publiquement le culte, aux réserves et restrictions imposées par la loi.

Dès le 28 mars, deux jours seulement après la proclamation de Guezno et Guermeur, les abbés Jouan, Briand, Garrat, Couston, Derrien et Riou se présentent devant les autorités municipales de Tréguier pour profiter des dispositions de la loi. Les jours suivants ce fut au tour de Ollivier, de La Court, Biez, Le Pennec, L’Hermitte et P.-L. Briand de faire leur soumission.

Il leur fallait prêter un nouveau serment. Cela donna lieu à une querelle de vocabulaire, signe que toutes les hypothèques n’étaient pas encore levées. Sommés de faire soumission aux « lois civiles de la République », les prêtres répliquèrent que s’ils étaient prêts à faire soumission aux lois de la République, il n’était pas question de se soumettre aux « lois civiles ». Arguant du fait que l’article 5 de la loi du 11 Prairial ne portait pas cette expression, et que l’on ne devait donner à la loi ni extension ni restriction, ils déposèrent une réclamation devant la municipalité de Tréguier. Après en avoir longuement débattu avec leur administration de tutelle, les édiles trégorois reconnurent valables les objections des religieux et proposèrent une formule moins ambiguë (« soumission aux lois civiles et criminelles de la République ») qui reçut l’agrément des prêtres. Les religieuses elles-mêmes, plus irréductibles pourtant, furent « persuadées que les dites lois ne portent aucune atteinte à leurs opinions religieuses et que ces lois ne sont que civiles ", et firent elles-aussi, leur soumission à Tréguier le 1er septembre [85].

De leur côté, les prêtres constitutionnels, libres ou libérés, firent de même. Dans son compte rendu de la seconde décade de Thermidor, le district de Guingamp déclare avoir « décerné des mandats d’amener contre sept ministres du culte qui n’avaient point justifié s’être conformé à la loi du 11 Prairial, et sur quatre desquels l’administration a des renseignements graves de chouannage ». Sur ces sept prêtres, deux furent trouvés en règle et libérés, un fut consigné à Guingamp sous surveillance, un autre fut arrêté et incarcéré, trois enfin ne purent être saisis. Ils étaient sans doute « passés au Royaume des chouans, dit le rapporteur, le seul état de gouvernement qu’ils reconnaissent en France ».

À la fin décembre, une perquisition fut effectuée sur la commune de Plouaret pour se saisir de quelques prêtres encore insoumis : Guenveur, Le Jan, Le Corre, Morvan, Querrec, Stéphan et Denis ; mais on ne put les retrouver.

Le 17 février 1796, il n’y a plus que 10 prêtres insermentés détenus à Guingamp : Cocquart (Guingamp), Ollivier, Jan, Le Graët (Bourbriac), Jégou, Teffany (Pédernec), Le Garérès (Guénézan), E. Briand (Trégrom), L. Pasquiou (Perros), Barazer (Lannion) ; qui pour la plupart acceptèrent malgré tout de prêter le serment quelques semaines plus tard.

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La nouvelle cohabitation (mars-décembre 1795)

Dès le mois de mars 1795, les deux cultes, le traditionnel et le constitutionnel, s’installèrent chacun dans leurs meubles. La persécution subie par les uns et les autres semble avoir calmé les passions.

Au fur et à mesure des soumissions les églises se rouvrirent et les quelques cloches qui avaient survécu aux réquisitions se remirent timidement à sonner. Mais la reprise du culte, notamment celui célébré par les réfractaires de la première heure se trouva gêné par la difficulté de trouver des lieux d’exercice, beaucoup de chapelles ayant été vendues, détruites ou occupées : A Guingamp, l’église de Sainte-Croix avait été utilisée par le citoyen Doré, négociant pour y entreposer des… orangers, celle de Saint-Sauveur était remplie de paille que l’on dût vider avant de laisser libre accès au « prétendu culte réfractaire ». L’église Notre-Dame, elle-même servait de réserve de fourrage, de corps de garde et … de poudrière. Ailleurs les églises et chapelles avaient servi d’ateliers de salpêtre, d’écuries pour la troupe… Bien souvent les livres et les ornements manquaient.

Les pétitions pour demander la réouverture des églises se multiplièrent. Le 8 septembre, ce sont les Lannionais qui demandent l’ouverture de l’église des Augustins « eu égard au danger évident de passer le pont écroulé de Sainte-Anne », et parce que l’église Sainte-Anne qui leur avait été accordée se révélait notoirement peu spacieuse. La pétition recueillit 791 signatures : ce sont les femmes qui prirent l’initiative de cette action. Elles forment d’ailleurs plus des deux tiers des signataires (68 % de femmes, 24 % d’hommes, 8 % signatures indéterminées), montrant par là qu’elles représentèrent pendant tous ces événements révolutionnaires, une force d’opinion que l’on a trop souvent négligé d’analyser.

Le département refusa leur demande, non par brimade car l’administration départementale ne se départit jamais durant cette année 1795 d’une attitude résolument modérée, mais pour l’unique raison que la chapelle des Augustins servait de magasin de fourrage pour l’armée. L’accord se fit sur l’utilisation de la chapelle des Ursulines.

Quelques municipalités tenues une fois encore d’accorder aujourd’hui ce qu’elles avaient si fermement refusé naguère, semblent décontenancées devant la vigueur renouvelée du culte orthodoxe et la mansuétude des autorités départementales à son égard. Le 10 juillet, le procureur de Squiffiec doit demander au district de l’éclairer sur la conduite à tenir à l’égard d’un culte « dont l’introduction subite dans cette commune ne saurait qu’y occasionner des troubles ». Les adjudicataires de l’église de Kermaria avaient en effet demandé, et obtenu, du département l’autorisation d’ouvrir cet édifice au culte célébré par un réfractaire.

En août, une centaine de Pleubianais pétitionnèrent afin que l’on mette à la disposition d’un prêtre non conformiste la chapelle de Breslan. Sollicité de donner son accord, le district de Pontrieux leur donna satisfaction, non sans exprimer le regret de voir la population divisée par le fait de la religion : « Le Directoire, écrit-il, est affligé de voir de bons citoyens établir une différence entre les prêtres qui longtemps égarés, mais enfin repentants, ont fait depuis leur soumission aux lois de la République, et ceux qui avaient fait cette déclaration sous le nom de serment aussitôt que la loi l’eut ordonné, ministres d’un même culte et soumis également aux mêmes lois ; il s’attendait à voir disparaître cette ligne de démarcation qu’on continue de vouloir élever entre les uns et les autres. Mais puisqu’enfin des citoyens, trompés par un langage perfide, veulent se séparer en apparence des fidèles qui professent la même religion qu’eux et exercer une culte qu’ils prétendent différent, considérant que la loi du 11 Prairial autorise à mettre provisoirement à la disposition des citoyens les édifices non aliénés,[…] le Directoire autorise les signataires de la pétition à disposer provisoirement de la chapelle de Breslan. »

Les quelques tentatives réalisées pour rapprocher les églises traditionnelles et constitutionnelles furent la plupart du temps vouées à l’échec. Le 28 Prairial III, lors de la prestation officielle de serment aux lois de la République, trouvant réunis des prêtres réfractaires et sermentaires, les autorités du canton de Guingamp, « désirant opérer la plus grande union entre tous les ministres du culte indistinctement, et après avoir donné lecture de l’arrêté qui indique l’église Notre-Dame pour l’exercice du culte », invita les citoyens, au nom de la paix, « à se réunir fraternellement pour faire connaître les jours et heures qui leur conviendraient pour l’exercice de leur culte ". Mais si les constitutionnels Onfroy, Burlot, Briand, Beaulard, Le Bail et Le Fèvre déclarèrent qu’ « ils se réuniraient avec plaisir à leurs confrères », les citoyens Ollivier, Stephany, Jan et Jégou, réfractaires, répliquèrent qu’ « ils ne se réuniraient point aux autres quant à présent pour la fixation des heures, n’ayant point été prévenus d’un tel objet » : ils avaient obéi à la loi, ils s’en tenaient là. La réconciliation devait encore attendre.

La situation se trouva ainsi très confuse. « Vous savez, écrit le maire de Plouaret au district de Lannion, le 16 octobre, que notre paroisse a toujours été abondante en prêtres, et qui se prétendent de plusieurs classes : il y a les sermentés, il y a les insermentés parmi lesquels se trouvent encore plusieurs dégrés : nous avons le citoyen Fercoq qui a été déporté, ainsi que le citoyen Le Boulouing. En outre nous avons J.-B. Le Jean, Guillaume Quérec et François le Corre dont les noms sont portés sur la liste des émigrés et qui cherchent à faire radier leur nom dessus la dite liste ; certains n’ont fait leur soumission qu’avec restriction. » Dieu reconnaissait les siens.

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La terreur blanche (janvier-avril 1796)

Pendant ce temps les pourparlers entre Hoche, Boursault et Boishardy commencés en janvier 1795 avaient été rompus en mai par la faute des maladresses du Directoire central et des ministres. La proclamation de l’état de siège, même appliqué dans les Côtes-du-Nord avec modération par le général Valleteaux, la remise en vigueur de certaines lois antireligieuses vont réduire à néant les tentatives de pacification et rallumer la chouannerie.

Mais, après les défaites vendéennes et le désastre de Quiberon, les rebelles avaient modifié leur stratégie. Aux mouvements de troupe, aux batailles frontales allaient désormais succéder les coups de mains réalisés par de petites bandes mobiles dont la mission était de faire régner l’insécurité et la terreur en s’en prenant aux fonctionnaires et membres de l’administration : juges de paix, présidents de districts, mais aussi aux acheteurs de biens nationaux et aux prêtres assermentés.

Le Trégor épargné jusqu’ici ne resta plus à l’écart des infiltrations chouannes. Les premiers mois de 1796 furent particulièrement périlleux pour les prêtres constitutionnels. Du 18 au 22 février, les bandes parcoururent le sud-ouest des Côtes-du-Nord et assassinèrent les curés de Pont-Melvez et celui de Plougonver tout comme ceux de Saint-Conan et Canihuel. Le premier, Charles Le Bivic, arraché à l’autel alors qu’il célébrait la grand messe, fut fusillé dans une pièce de terre dite Parc-an-groas-tostan, entre le Gollot et le bourg ; le second, Joseph le Béchec, dans un chemin creux appelé Hent ar poull fanc, près du bourg.

Le 24 avril, vers les onze heures du soir, une colonne de chouans composée d’infanterie et de cavalerie investit le bourg de Goudelin. Pendant que des éléments de la bande s’en furent réveiller le citoyen Le Floch pour le rançonner, un autre contingent se rendit chez le curé Le Garf, ex-curé de Saint-Gilles-Pligeaux et pour l’heure séjournant chez son père. Tous deux furent traînés hors de leur maison. Sur la route de Guingamp à Goudelin, à 300 mètres du bourg, J.-M. Le Garf fut exécuté, ainsi que son père [86].

Mais cette nouvelle flambée anti-révolutionnaire échoua. Charrette et Stofflet fusillés en Vendée, les chefs chouans déposent les armes et se soumettent. Veneur de la Roche, commandant en chef royaliste pour les Côtes-du-Nord, se rend avec son état-major au général Valleteau, le 21 juillet 1796. Le 5 août, 150 chouans font de même, ainsi que 42 prêtres dont Garat de Saint-Priest, vicaire général de Tréguier, représentant de l’évêque, et signent leur déclaration de « soumission aux lois du gouvernement républicain ». Le 30 juillet, l’état de siège est levé. Les attentats s’arrêtent.

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La nouvelle peur de Fructidor (septembre 1797)

Le 4 septembre 1797 (18 fructidor V), les trois directeurs Revellières, Rewbel et Barras craignant une vague cléricale et royaliste qui risquerait d’emporter l’Assemblée ont décidé de réagir avec vigueur. S’appuyant sur l’armée et une minorité des Cinq-cents, ils menèrent rondement un coup d’état qui leur donna l’occasion de remettre en vigueur les dispositions de Vendémiaire an IV, et même de les aggraver. Tous les prêtres qui prétendraient célébrer un culte public devront désormais prêter le serment, un de plus, de « haine à la Royauté et à l’anarchie, d’attachement et de fidélité à la Constitution de l’an III ». Les démons antireligieux et anticléricaux ressurgirent aussitôt.

Voilà donc les prêtres soumis à un nouveau dilemme. Si la plupart des prêtres constitutionnels acceptèrent cette nouvelle contrainte, les réfractaires préférèrent retourner à la clandestinité d’où Thermidor les avait arrachés.

À nouveau vont se succéder, perquisitions, arrestations, déportations.

« Dès que la publication de la loi du 19 Fructidor a été faite, écrit le commissaire du district auprès du canton de Pommerit-les-Bois, le 1er novembre 1797, une circulaire a été envoyée à tous les ministres du culte catholique, les seuls que nous ayons en ce canton, pour venir prêter les serments prescrits. Tous les conformistes sont venus y satisfaire, excepté le citoyen François Le Garf, ex-vicaire du Merzer, accablé d’infirmités, qui a tenu à transmettre par écrit son serment. Le citoyen Yves Duval, ex-curé du Faouët, autorisé à demeurer sur le territoire de la République, et qui demeure chez son frère en la commune de Gommenec’h, a discontinué ses fonctions et prétend par ce moyen être exempt de prêter ce serment.

Julien Pierre, ex-vicaire de Pleumeur-Bodou, qui dans ces temps de crise s’était caché, et qui depuis avoir recouvré sa liberté résidait chez son père en cette commune, ne s’est point présenté à la municipalité : « Il ne paraît plus, écrit le maire, et je n’ai pu savoir ce qu’il est devenu. J’aurais peine à croire qu’il fût conspirateur et qu’aucune preuve de l’influence de son système sur l’opinion publique puisse se manifester. Mais je ne puis tolérer son intolérance, et si je parviens à le saisir, je vous l’envoierai de suite. »

Le commissaire auprès du canton de Pédernec écrit pour sa part, le 11 octobre :

Quatre de ces serpenteaux s’étaient glissés dans ce canton. L’un d’eux, nommé Le Garlès, ne s’était jamais mêlé que de dire des messes et des orémus en latin qu’il n’entend pas. A l’exemple des six prêtres soumis aux lois qui résident dans le canton, il s’est présenté pour prêter le serment […] Un second nommé Le Beaudour, qui fut curé de Pédernec, et qui avait été déporté, était rentré sur la périlleuse garantie de la Ligue Royale qui préludait à Londres le décret du 7 Fructidor. L’ordre était donné de le rechercher lorsqu’il s’est fait porter à la municipalité et s’y est montré dans un état (de santé) pitoyable […] Deux autres, nommés Jégou et Le Mat, circulaient clandestinement dans le canton. Ils en ont disparu aussitôt après la publication de la loi.

Ainsi le firent Le Corvaisier (Châtelaudren), Le Montreer, Le Bris, Lallier, Guillaume (Lannion), L’Hostis, Adam, Le Gallou (Plestin). « On assure, déclare le canton de Lannion, que Le Bris et Le Montreer ont passé aux îles anglaises, mais il n’en est pas de même de Lallier et Guillaume. Ces fanatiques et royalistes outrés, qui ont fait le plus de mal qu’il leur a été donné de faire, sont restés et se sont cachés pour continuer d’en faire ».

Une fois de plus les autorités restèrent impuissantes à empêcher les réfractaires de se fondre à nouveau dans la population. « La religion étant le masque dont ils se servent, écrivent les municipaux de Saint-Gilles-Pligeaux, ils trouvent de l’asile et des gens discrets. On ne peut les déterrer, à moins de visites domiciliaires faites simultanément dans une grande étendue ». Et le commissaire auprès du canton de Pontrieux de renchérir : « Nos observations particulières sur les processions mystiques de nos dévotes nous ont donné la certitude que le canton de Prat et celui de Tréguier recèlent une foule de prêtres réfractaires… Le mois des vengeances s’écoule et nous ne voyons pas que le purgatif ait eu de grands résultats ». Tout naturellement il réclame lui aussi une meilleure synchronisation des perquisitions, « un déplacement simultané des gardes nationales des villes environnantes pour faire tomber dans les lacets quelques-uns de ces oiseaux nocturnes dont la présence gêne tous les citoyens attachés à l’ordre ».

Il est vrai que la concertation manquait. Les visites domiciliaires étaient trop ponctuelles pour être efficaces, d’autant plus que plusieurs municipalités traînaient les pieds, au point que l’administration centrale dut exiger des rapports circonstanciés.

Beaucoup de perquisitions se révélèrent vaines, comme celle du 2 avril 1798 au château de Kerprigent en Plounérin pourtant signalé comme un repaire de prêtres réfractaires. Mais leur nombre se multipliant, quelques résultats furent obtenus. En mai, une perquisition fut opérée au château de Kersenan dans la commune de Trémel, où l’on espérait trouver des prêtres et des émigrés. Rien de compromettant n’y fut cependant découvert. Mais dans le bois tout proche, on mit à jour une « cabane couverte de fougères dont l’entrée n’était fermée qu’avec une botte de paille ». A l’intérieur se cachait un prêtre fugitif qui avoua s’appeler Philippe Le Jeune, natif de Trémel. Si l’on en croit le rapport de gendarmerie, il paraissait avoir « l’esprit frappé ». Il n’en fut pas moins considéré comme « dangereux » et conduit à Saint-Brieuc.

En juillet, lors d’une visite chez Jacques Guezou, cultivateur à Plouaret, la gendarmerie de Belle-Isle-en-Terre arrêta Louis Guenveur, ancien curé de Lanvellec. Ceux de Lannion n’eurent pas la même chance. A la suite d’une dénonciation, ils perquisitionnèrent, en septembre, chez Yves Boulon, à Traouarvilin en Ploubezre. Ils y découvrirent la cachette du prêtre réfractaire Guillaume, dit Jeannette [87] si redouté des autorités cantonales. Mais l’homme leur échappa, de peu sans doute car « le lit était encore chaud ».

Une perquisition identique effectuée au Cleuziou en décembre livra des « effets de prêtre, calice, platine… », mais rien de plus. Ce même mois, on trouva des ornements liturgiques chez René Duval de Pommerit-Jaudy.

Dans leurs rapports décadaires au département, les autorités cantonales clament tantôt leur exaspération, tantôt leur impuissance. La municipalité de Tréguier qui craint fortement pour sa sécurité et celle de la ville rapporte qu’ « à l’occasion d’un baptême clandestin fait par Etienne Briand, prêtre réfractaire mis sur la liste des émigrés, ce méchant prêtre dut dire, dans la chaleur du vin, qu’il y aurait bientôt une explosion à Tréguier, qu’on n’attendait pour éclater qu’un certain individu, que les fonctionnaires publics en seraient les victimes, et que lui, Briand, serait un des chefs ». Réduits à collecter les ragots et les nouvelles les plus folles, ils donnent cependant pour certain que « le dit Briand, Yves Ollivier, l’Hermite, Saint-Priest, L’Archantec, Le Riou, Quellec, Jouan, La Cour et d’autres prêtres réfractaires sont cachés dans la commune ». Pour les rechercher des patrouilles de nuit sont organisées. En vain.

Le rapport du canton de Pontrieux est plus désabusé encore :
« La colonne active de Pontrieux a fait dernièrement une sortie dans Prat dont il n’est rien résulté. Ce pays recèle pourtant des prêtres réfractaires qui entretiennent un esprit de fanatisme et de superstition qui est général dans le peuple. Ce n’est pas l’aristocratie nobiliaire qui les travaille, c’est un esprit de dévotion qui, quoiqu’absurde et ridicule, empêche le développement de l’opinion publique et entretient l’ignorance source de tant de maux qui ne finiront que quand on aura expulsé ces prédicateurs de sang et de troubles. Le moyen d’y parvenir est assez difficile ; les plus riches maisons leur servant d’asile. C’est ainsi que malgré qu’on ait la certitude que l’Hermitte, prêtre fanatique et dangereux, se trouve dans ce canton, on ne peut découvrir son gîte quoique beaucoup de monde le connaisse. »

Le commissaire du canton de Plouaret est contraint de souligner « la grande influence des prêtres sur les habitants de Plouaret dont les trois quarts sont leurs partisans ».

Les agents de l’administration ne sont même pas très sûrs. Le Bonniec, agent municipal de Langoat, est soupçonné de faire baptiser les nouveau-nés par les « bons prêtres ». Une perquisition ordonnée chez lui en décembre livre quelques ornements d’église. A Saint-Michel-en-Grève, « les officiers de la garde nationale sont sectaires des prêtres réfractaires, tous, à l’exception du commandant et d’un capitaine ». Dans ce dernier canton, l’esprit public est particulièrement mauvais, au dire du commissaire du Directoire exécutif (9 décembre 1798) : « l’idée qu’il n’y aura plus de prêtres dans quelques années révolte presque tous les cultivateurs ».

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À nouveau sonnent les cloches

L’année 1798 marque cependant, en dépit de tous ces rapports parfois dramatisés, le reflux, lent mais progressif, des idéologies anti-religieuses. Le signe le plus sensible sera la reprise des sonneries de cloches.

Dès le début de l’année 1798, elles se remettent à sonner pour les offices. Le canton de Pédernec s’en étonne :
Nous ne tolérions le son des cloches que le matin, le midi et le soir pour marquer les trois points capitaux de nos travaux. Mais la municipalité de Lannion vient de céder à l’importunité des amateurs de cloches de sa cité et de permettre le carillon trinitaire. De proche en proche, la sonnerie va gagner […] A nous d’éviter, pauvres imitateurs des villes, le désagrément de faire punir un vieux sonneur de cloches qui en entendant le carillon de Lannion s’en serait ainsi donné de tout son cœur.

En mai Ploëzal, Pleudaniel, Trédarzec sonnent leurs cloches pour les offices. « Les cloches sonnent dans tous nos cantons voisins », signale quelques jours plus tard le directoire de Lézardrieux. Et de conclure : « Si aujourd’hui on sonne les cloches, demain on fera des processions. »

Mais en dépit de ces remarques et de quelques injonctions, les autorités laissent faire.

Le pays de Trégor d’ailleurs reprend progressivement son calme. Même la chouannerie qui a repris en Bretagne un peu de vigueur, y aura peu d’effet, à l’exception de quelques opérations de guérilla en octobre et novembre 1798, limitées, mais suffisantes pour provoquer chez les responsables de Tréguier un début de panique :
La chouannerie et le brigandage s’annoncent de tous côtés, écrivent-ils le 21 octobre. Déjà un percepteur a été assassiné en plein jour dans l’arrondissement de Lannion. Hier, vers sept heures du soir, un agent d’une commune voisine de Tréguier a été pillé et fusillé dans sa maison par une horde de malfaiteurs qui en veulent surtout aux fonctionnaires publics et à ceux qui sont chargés des fonds nationaux.

Quelques prêtres constitutionnels seront encore pris pour cible : les curés de Plougonver et de Cavan sont rançonnés par la bande de Debar ; dans la nuit du 11 janvier 1799, un groupe de chouans cherche l’intrus Jagou au bourg de Penvenan, sans le trouver ; Yves Godest, curé de Tréglamus, pris à parti par une bande de rebelles, allait être fusillé quand leur chef, Taupin, reconnut en lui un condisciple de collège, et lui laissa la vie [88].

Mais dans toutes ces affaires, parfois assimilables à des actes de banditisme, on ne reconnaît plus la chouannerie de 1793. La justification religieuse n’en ressort plus avec autant de force. Sans doute les esprits sont-ils mûrs pour accepter une normalisation.

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La normalisation

Lorsque Bonaparte, après avoir renversé le Directoire, annonça son intention de rétablir la paix religieuse, il ne faisait que proclamer solennellement une aspiration très largement répandue dans l’ancien diocèse de Tréguier, même chez ceux qui un jour, par conviction, par peur ou opportunisme, avaient voulu dresser l’Église contre une autre Eglise avant de songer à les détruire toutes deux. Dix ans de luttes sourdes et mesquines, de crimes et de haine, avaient usé les consciences et laminé les extrémismes.

Au bout du compte, si le clergé trégorois avait, plus qu’ailleurs en Bretagne, penché à gauche, parce que son évolution socio-politique l’y prédisposait, il demeura pendant tous ces événements tour à tour exaltants et tragiques d’une relative modération. L’image du prêtre trégorois ultra républicain, jacobin, que bien des mémorialistes et historiens du XIX e siècle ont contribué à présenter doit être sensiblement nuancée.

Incontestablement favorable à la Révolution dans les années 1789-1790, il modifia très nettement son jugement lors du serment de 1791. Lorsque deux camps furent formés la plupart des prêtres assumèrent leur choix avec courage et fermeté, mais sans radicalisme. François-Marie Derrien, curé de Guingamp, membre fondateur des Amis de la Constitution dans cette ville dont il fut aussi l’administrateur zélé [89] ; Beaulard, ancien principal du collège de Guingamp ; Hamon, vicaire à Tréguier et Bastiou, furent les plus en pointe dans le combat social, politique puis idéologique. Mais aucun ne fit carrière par la surenchère ; peu abdiquèrent, et moins encore apostasièrent au temps tragique de la Terreur [90].

À l’opposé, des prêtres trégorois participèrent à la contre-Révolution plus activement que par le Verbe seul. Vincent Couffon, ex-recteur de Morlaix, est classé dans un rapport de Fructidor an V comme « déporté rentré ; chouan effréné, vendu aux ex-nobles ; fanatique actif ayant fait tout le mal possible à Lanvollon » ; Yves Robin, dit le rapport Boullé (1802), est « connu pour avoir pris une part active à la chouannerie ; (il est) accusé d’avoir commandé l’assassinat du citoyen le Bivic, curé assermenté de Pont-Melvez » [91] ; P. Briand (Tréguier), P.-J. Garrat (Tréguier) et R. Fercocq (Plouaret) figurent sur la liste des chouans rendus au Q.G.à Port-Brieuc en 1796 ; Fr. Jégou (Plouaret) aurait « favorisé les chouans » (Boullé), J. Le Gallou (Plestin) fut prévenu d’embauchage pour les chouans en 1795, Henri Péron (Lanrodec) fut accusé « d’avoir suivi les bandes de chouans, d’avoir commandé l’assassinat de Domalain, officier municipal de Lanrodec et d’avoir trempé dans l’assassinat de Le Bivic de PontMelvez ». Garat de Saint-Priest (Tréguier), Dulargez (Pleumeur-Bodou) que Tresvaux dit « aumônier de l’armée chouanne », et J.-M. Rolland de Kerheloury furent sans doute des cadres contre-révolutionnaires. Les deux derniers participèrent d’ailleurs au tragique débarquement de Quiberon où ils furent pris et fusillés.

Voilà au total tous les prêtres du Trégor qui peuvent être marqués du sceau indélébile de l’un ou l’autre camp. C’est peu, même en tenant compte sans doute de bien des actions souterraines. La plupart, à l’image de la population trégoroise dans son ensemble, s’éloignèrent des extrêmes, et firent preuve chacun dans son camp d’une pondération remarquable en ces temps de fureur. Lorsque l’on peut suivre le destin de deux prêtres proches par leur origine, leur formation, on peut apercevoir que leur choix s’est parfois opéré plus en fonction des circonstances et de l’environnement immédiat, que d’un dogme ou d’une idéologie.

Sans doute les positions se sont-elles très vite crispées, du moins pour une large moitié des prêtres ; car un bon nombre d’entre eux, par peur ou par philosophie, ne se sont guère montrés au point d’échapper aux rapports et enquêtes qui pourtant fleurirent. Le préfet Boullé a d’ailleurs pour ceux-ci, dans ses Etats de 1801-1802, quelques appréciations ambiguës du type « est resté nul durant la Révolution », « ne s’est pas montré pendant la Révolution ».

Au moment de la pacification religieuse, un certain nombre d’entre eux ne semblent pas avoir reparu. Lors de la restructuration du personnel ecclésiastique concordataire, des 380 prêtres originaires de la partie trégoroise rattachée aux Côtes-du-Nord, on n’en retrouve que 170 dans la deuxième liste Boullé, statistique qui embrassait « la quasi totalité des prêtres du département » [92]. Même en tenant compte des membres du clergé décédés, mariés, ou réemployés dans d’autres diocèses, ainsi que de ceux qui à cette date n’étaient pas encore rentrés d’exil, il faut bien admettre qu’un certain nombre de prêtres se sont dissous dans la population lors des premiers soubresauts après s’être dégagés de toute contrainte et de toute hiérarchie. Quelques prêtres égarés dans les ordres avaient peut-être profité de la situation pour jeter plus honorablement aux orties une soutane devenue de jour en jour plus lourde à porter.

Le Concordat signé le 15 juillet 1801 trouva dans la région une situation moins bloquée que l’on aurait pu craindre. Il est vrai que les disparitions, sur ce point opportunes, de Le Mintier (mort le 21 avril 1801) et de J.-M. Jacob (mort le 28 mai 1801) avaient singulièrement éclairci le ciel départemental. Même Garat de Saint-Priest, vicaire général de Le Mintier, s’il fit preuve de fermeté, fut modéré [93] .

Ainsi les Côtes-du-Nord allaient progressivement, sans trop de heurts, se ressouder autour des autorités napoléoniennes : le préfet Boullé, et le nouvel évêque concordataire Mgr Caffarelli.

Le clergé nouveau était pourtant disparate, hétéroclite : les réfractaires de toutes époques, de toutes les nuances (certains n’ont prêté aucun serment, d’autres celui de 1794), exilés ou non, déportés ou non, se mêlaient à des sermentaires de 1790, à des abdicataires recléricalisés. Le clergé était aussi sensiblement vieilli : les rares ordinations faites par Jacob [94] et les quelques diacres ordonnés par Le Mintier en Angleterre n’avaient pas permis de suppléer un recrutement qui s’était tari pendant plusieurs années. D’autre part le clergé avait subi un brassage géographique, sociologique et culturel très énergique entre pays gallo et pays bretonnant d’une part, Trégorois, Léonards et Cornouaillais de l’autre, entre séculiers et réguliers expulsés du cloître. Bien des prêtres durent se résoudre à s’éloigner de leur terroir et de leur culture : le temps n’est plus où l’on pouvait devenir recteur de sa paroisse natale, avoir pour vicaire son frère ou son neveu [95].

Les habitudes des fidèles aussi ont changé, celles des hommes en particulier. Autrefois assidus aux offices dominicaux parce que c’est à cette occasion que s’obtenaient les informations, que se réunissait le général de la paroisse et que se réglaient les affaires, ils vont perdre progressivement le chemin régulier de l’église plus souvent fréquenté désormais par les femmes. Les lieux de cultes sont moins éparpillés : beaucoup de chapelles rurales ont été vendues ou démolies ; plusieurs édifices, même en ville, ne se relèveront plus d’un long abandon ou d’une utilisation agressive. La formation chrétienne des enfants avait été négligée pendant une dizaine d’années. En 1802, le curé de Guingamp, A. Dayot, se plaindra du peu d’instruction religieuse de ses jeunes ouailles « au point qu’un grand nombre de personnes âgées de vingt ans n’ont jamais été à confesse ».

Enfin, le Trégor historique se trouvait démembré par le nouveau découpage départemental, et Tréguier, sa capitale historique, étranglée dans son développement au bénéfice des sous-préfectures de Guingamp, Lannion et Morlaix.

Prêtres assermentés et réfractaires dans le diocèse de Tréguier -  voir en grand cette image
Prêtres assermentés et réfractaires dans le diocèse de Tréguier

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[1Lettre du district de Saint-Brieuc, 18 août 1792.

[2Cette étude reprend en partie celle parue en 1988, sous le titre « Le Clergé séculier trégorois (1789-1801) » dans La Révolution dans le Trégor. Elle a été cependant corrigée, mais surtout actualisée et sur un certain nombre de points complétée. La plupart des documents sollicités se trouvent, sauf mention particulière, aux Archives départementales des Côtes d’Armor (A.D. 22). Pour ne pas alourdir l’appareil de notes, je n’ai référencé que les documents essentiels ou puisés à d’autres sources. J’ai conservé les côtes anciennes des A.D. 22 (série Lm5, 1 à 152). Le lecteur curieux pourra consulter aux Archives les tables de correspondance pour obtenir les cotes normalisées d’aujourd’hui.

[3De 1589 à 1598. Elles furent en Bretagne particulièrement longues et désastreuses.

[4"…Peut-être la plus forte proportion de toute la France" (Georges Minois, Un échec de la Réforme catholique en Basse-Bretagne : Le Trégor du XVIe au XVIIIe siècle, thèse, t. IV, 949). En 1789, s’il y avait 4% de recteurs/curés nobles dans l’évêché de Saint-Brieuc, il y en avait 13% en Trégor (Martine Hernot, Le Clergé pendant la Révolution dans le département des Côtes-du-Nord, Mémoire de maîtrise, Rennes, 1990).

[5G. Minois, id.

[6A.D. 22, G.443

[7AD. 22, G.443

[8Sur les lectures des prêtres guingampais et le contenu de leurs bibliothèques, voir H. Le Goff, Les riches Heures de Guingamp des origines à nos jours, 2004, pp. 526-528.

[9G. Minois, op. cit., IV, 937.

[10Quelques-uns, mais à titre personnel, participèrent cependant activement à la rédaction de certains cahiers. Yves Thomas, vicaire de Plestin, qui avait passé 30 ans dans l’administration du temporel de la fabrique de Plestin et Trémel, fut tout naturellement chargé de « rédiger les cahiers de doléances ; et pour y travailler avec succès se rendit à Lannion pour en conférer avec le citoyen Baudoin, et autres ses conseils, et régla la marche du corps politique de sa paroisse dans toutes les affaires jusqu’à l’organisation de la municipalité ». On surprend ici la connivence d’une partie du clergé et de la bourgeoisie, car le Baudoin dont il est question n’est autre que Baudoin de Maison-Blanche, futur député de Lannion à la Constituante.

[11Elle était bien plus sévère à l’égard des religieux réguliers et des moines.

[12Il est vrai que les relations entre le recteur et ses paroissiens y étaient particulièrement houleuses. Mais était-ce cause ou conséquence ?

[13Arch. Nat., B. 111, 37, f668.

[14Ancien professeur de philosophie et ancien principal du collège de Tréguier.

[15Les suppléants furent Guillaume Dohollou, recteur de Ploulec’h, et Olivier Paris, recteur de Langoat ; mais ils ne siégèrent jamais

[16Il serait tentant de voir dans cette situation la manifestation dans le Trégor d’une conscience politique plus éclairée, et surtout depuis plusieurs décennies, l’émergence d’une classe particulière de notables, même dans les paroisses rurales, plus dégagés de la tutelle cléricale que dans les diocèses voisins.

[17En juillet 1790, il signe une lettre de la municipalité de Plufur à celle de Plestin pour l’informer que les jeunes citoyens de la paroisse ont prêté le serment (A.D. 22, Lm5, 5).

[18S’il démissionne en compagnie de son maire, le 11 juillet 1790, ce ne fut ni pour des motifs idéologiques, ni par politique, seulement pour protester contre l’atteinte portée à l’autorité municipale par les habitants qui avaient, le 2 juillet précédent, « joué une comédie ou tragédie bretonne » malgré les défenses qui avaient été faites.

[19Julien-Hervé Le Sage était moine de Beauport. Nommé en 1793 « prieur-recteur » de Boquého, il fut élu maire de sa paroisse. Après avoir refusé le serment prescrit par la Constitution civile du clergé (février 1791), il prêcha contre les prêtres « intrus » , et fut décrété de prise de corps. Exilé à Jersey dès le 24 juillet 1791, il passa en Allemagne. Il ne rentra en France qu’en 1802 et mourut à Paris le 5 septembre 1832. Ses mémoires ont été intégralement publiées par Xavier Lavagne d’Ortigue (De la Bretagne à la Silésie, Beauchêne, Paris, 1983).

[20Il s’agit de l’abbé François-Georges Cormeaux, recteur de Plaintel, et guillotiné à Paris le 9 juin 1794.

[21Religion et Révolution, Hachette, 1976

[22Déclaration des habitants de Botlézan, 2 mai 1790 (Arch. nat., Y. 10507).

[23Cette protestation, signée par 93 évêques, restait cependant modérée.

[24Il devait d’ailleurs mourir peu de temps après, sans avoir pu jouer, dans les tragiques événements qui vont suivre, un rôle à la mesure de sa personnalité.

[25C’est le chiffre retenu par Pommeret, Esprit Public, p. 120. Le document fourni par Le Masson (Documents, p. 84) n’en fournit que 197 (184 séculiers et 13 réguliers). Mais dans un cas comme dans l’autre, les chiffres obtenus ne peuvent représenter l’opinion statistique des prêtres du Trégor. Beaucoup d’adhésions furent transmises trop tard pour figurer dans l’exemplaire imprimé de la pétition. De nombreux prêtres, surtout les plus éloignés de Tréguier ne purent être touchés, notamment ceux de la partie ouest dont on connaît l’opposition farouche à la Constitution. Par ailleurs le clergé de Tréguier ne signa point cette pétition (4 sur 40 prêtres) lui qui sera bientôt réfractaire dans la proportion de plus de 80% .
Si l’on s’attache à l’esprit plus qu’à la lettre, l’accusateur public près le tribunal du district de Lannion n’exagérait guère quand il affirmait, le 22 mars, que l’adresse de Mgr Le Mintier « malheureusement se trouve signée par presque tous les ecclésiastiques du ci-devant évêché de Tréguier ». A. N., XXIX, 5.

[26L’abbé Derrien fut membre fondateur des Amis de la Constitution de Guingamp, administrateur municipal de cette commune et observateur zélé des fêtes décadaires. Le 8 juin 1791, il avait reçu l’investiture canonique de l’évêque constitutionnel Jacob.

[27Il avait pourtant signé la protestation Le Mintier.

[28"Morice annonça au prône qu’il avait été conduit au directoire par un piquet de la garde nationale, qu’il avait subi un interrogatoire" (Lettre du 1er décembre 1790 de Cadiou à Couppé, A.D. 22, 35 J 25). Dohollou fut déchu de sa qualité de citoyen actif et dut se réfugier dans le Finistère, sans doute chez sa sœur à Plouegat-Moysan, où il sera arrêté le 11 janvier 1798 puis déporté à l’île de Ré.

[29Yves Bobony, recteur de Plouigneau. Originaire de Guingamp, il était le beau-frère de Le Normant-Kergré. Pour n’avoir pas signé la pétition, il ne refusa pas moins de prêter serment et fut embarqué de force pour Jersey.

[30Louis XVI s’était décidé à signer le décret le 26 décembre 1790.

[31Au château des Salles. On peut juger bien inconséquente et frivole l’attitude du recteur de Guingamp, G.-M. de Montfort. Mais n’était-ce pas justification embarrassée ?

[32Ou plutôt Le Coz, futur évêque Constitutionnel d’Ille-et-Vilaine. Ses Observations sur le décret de l’Assemblée Nationale, justificatives de la Constitution civile du clergé, furent adressées à toutes les communes du département des Côtes-du-Nord par le district de Saint-Brieuc.

[33L’abbé Mordellet confond ici la Pragmatique Sanction qui vit, en 1438, Louis XI s’accorder à Bourges avec le clergé de France sur le dos du Pape, et le Concordat de 1516 entre François Ier et Léon X partageant entre le Pape et le Roi le pouvoir sur l’Eglise de France.

[34Le 26 janvier, le département écrit : « Ils répandent aujourd’hui, avec une scandaleuse profusion dans les campagnes, un Bref supposé du Pape improbatif de la Constitution civile du clergé ». Le jour suivant, le district de Pontrieux parle d’un « prétendu Bref adressé par le Pape au Roi ».

[35Il avait, en effet, signé avec la mention « jusqu’à plus ample informé ».

[36Par exemple, à Ploumagoar, Vincent Le Saint, vicaire, « par consentement du curé ».

[37C’est peut-être à ce livret que pensait F.-M. Derrien, vicaire de Guingamp quand il dénonça au district un « libelle abominable » à lui adressé de Quintin, « fruit du désespoir et du fanatisme, qui cherche à écarter les prêtres du serment ». Le greffier qui enregistre sa plainte ne voulut pas copier le texte du document incriminé » pour ne pas souiller le registre" (18 janvier 1791). Des catéchismes incendiaires étaient déjà diffusés dans les campagnes.

[38Journal des Municipalités, n° 271.

[39Archives nationales, XXIX bis, 14.

[40Ce fut le cas du recteur-maire de Ploulec’h, G. Dohollou (27 nov.).

[41À Lannion et Guingamp, par exemple.

[42À Plestin par exemple, là où G. Minois situe 2 prêtres, il y en avait en fait 7 en 1790.

[43Par exemple, Le Coniat, curé d’office de Lanmodez ; François Raoult, prêtre de Coatascorn… Il faut en effet éviter d’enregistrer les prêtres étrangers à la paroisse et qui signent les registres à l’occasion du décès, du baptême ou du mariage d’un parent.

[44C’est-à-dire à l’époque où il eut la possibilité de signer la pétition Le Mintier.

[45Par exemple, Isaac Le Roux, né à Prat, ordonné le 18 septembre 1784. Précepteur dans une famille noble de la région de Lannion, il émigra avec elle en Amérique. Au Concordat, réside à Prat comme desservant. Il n’a pas été comptabilisé.
Comme preuve de cette minoration du nombre de prêtres, on peut citer l’exemple de la trêve de Loguivy (-Plougras). Dans ses courtes mémoires rédigées après son retour d’exil, l’abbé Joseph Le Quellec déclare : « Avant la Révolution, nous étions toujours à Loguivy trois prêtres capables au moins, et un aumônier au château de Kerroue » (Arch. par. de Loguivy-Plougras). Or notre enquête n’en a repéré que 2 (J. Le Quellec et Ch. Vincent).

[46Vincent Guezou (Brelidy) ne rétracta publiquement son serment qu’en 1795. Toussaint-Marie Biez (Prat) rétracte en mars 1792 le serment fait en juin 1791. Y. Laviec (recteur de la Roche-Derrien) après avoir prononcé le serment le 10 février 1791, le rétracte le 12, le prononce à nouveau le 25 pour le rétracter définitivement en février 1792.

[47C’est le cas de Pierre Bourel du Penquer, mort à Lanmeur en juillet 1790 ; de J.-M. Noblet, recteur de Pommerit-Jaudy, mort le ler janvier 1791 ; de Pierre Le Gac, ancien curé de La Roche, mort le 2 décembre 1790.

[48C’est le cas de Yves de la Grève, recteur de Louargat (il avait signé la pétition Le Mintier).

[49Le Cour, à Plounérin, Prat et Le Corre à Trégrom, Le Roux à Plouezoch, etc.

[50Manuel pour l’étude de la persécution religieuse, I, 156. Dans l’ensemble de la Bretagne, 20 % des prêtres s’assermentèrent. Il y eut 60 % sur l’ensemble de la France.

[51Thèse citée.

[52C’est d’ailleurs la formule utilisée par l’ex-cistercien de Bégard, Morandais, dans le prologue à sa prestation écrite de serment.

[53La réponse des autorités fut rapide puisque le 30 avril le directoire du district de Pontrieux donne l’ordre d’arrêter le curé de Hengoat ; ce qui fut fait le lendemain.

[54Le prélat s’était en effet embarqué pour Jersey le 14 février 1791.

[55Le bref Charitas du 13 avril 1791.

[56Faut-il rappeler que les électeurs de l’évêque n’étaient pas obligatoirement des prêtres, ni même des catholiques… Ainsi l’avait prévu la Constitution.

[57Lors de la substitution des prêtres constitutionnels aux prêtres réfractaires en place, s’opéra aussi une autre substitution : celle de l’appellation curé à celle traditionnelle en Bretagne de recteur pour désigner la personne canoniquement responsable de la paroisse. Imposée ou suggérée par les autorités civiles, cette transformation se voulait rupture avec le passé tout autant qu’avec les particularismes locaux. Il fallait aussi sans doute conjurer le pouvoir que l’on attache volontiers aux mots : le pouvoir clérical du rector potens devait céder la place à la bienveillance attentionnée du curé (curare). Cette modification sémantique fut généralement respectée bien que certains mettent un point d’honneur à signer « recteur de… » en 1792 encore. D’autres par contre tiennent à marquer cette transition. Le 11 octobre 1791, J.-Z. Bourgneuf note dans son registre à Châtelaudren : « Le recteur signera désormais curé, et le curé signera vicaire ». Le nouveau pasteur de Plouguiel note en marge de son registre le 28 juin : « J. Le Boulbin, recteur de Plouguiel ; Le Boulbin, curé. Je mets cette remarque pour un éternel oubli du terme de recteur ». On devine où vont ses sympathies.

[58G. Gigant, recteur et P. Durand, vicaire ; tous deux insermentés.

[59Louis-Gabriel du Largez, né à Louargat, était recteur de Pleumeur-Bodou depuis 1777. Décrété de prise de corps, le 11 juin 1791, pour « déclamation criminelle contre les décrets de l’Assemblée nationale », il réussit à s’échapper et à s’embarquer pour Jersey. Il participe à la désastreuse affaire de Quiberon et est exécuté sur la garenne de Vannes le 30 juillet 1795. Tresvaux dit de lui qu’il était « aumônier de l’Armée chouanne ».

[60Op. cit., p. 78 à 86. Le Sage devait plus tard rejoindre l’Angleterre, puis parcourir, d’abbayes en couvents, les Flandres, l’Allemagne, la Suisse.

[61Effrayé par la tournure des événements, Launay du Portail, suspect de modérantisme, s’était enfui.

[62Archives paroissiales de Loguivy.

[63D’Espagne, naturellement.

[64L’abbé Le Quellec rentra en France au début de juin 1802. M. Pastol n’eut pas cette chance puisqu’il mourut dans la Chartreuse de Majorque, le 11 décembre 1799.

[65D.D. 22, L, 143.

[66La tenue des registres de l’état-civil était alors assurée par les recteurs de paroisses.
Mais seuls y étaient enregistrés les baptêmes, qui tenaient lieu de déclaration légale, les mariages et sépultures chrétiens. Tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’étaient pas passés par l’église (ils n’étaient guère nombreux cependant, en Bretagne du moins) avaient beaucoup de difficulté à se donner une existence légale. Les autorités révolutionnaires commencèrent dans un premier temps par dissocier l’enregistrement de la naissance de celui du baptême. Cette situation transitoire engendra des conflits. À Morlaix, par exemple, David, vicaire constitutionnel de Saint-Martin, s’autorisa dès avril 1792 à enregistrer la naissance d’un enfant non baptisé, en s’appuyant sur un arrêté du département du Finistère en date du 4 février précédent. Saisie par le curé Derrien, la municipalité de Morlaix annula cet enregistrement le 15 mai arguant du fait que l’arrêté sur lequel s’appuyait David « ne comporte par lui-même aucune disposition qui autorise les curés et vicaires à enregistrer les naissances sans avoir préalablement administré aux enfants nouveau-nés le sacrement de baptême ».
Mais David ne faisait qu’anticiper. Le 21 août, M. Derrien inscrit sur son registre cette formule : « Claude Manach s’est présenté à moi à 9 h du soir… et m’a présenté un enfant femelle qu’il m’a dit être de son mariage légitime avec Marie Charles. » Le 3 septembre, il note à nouveau : « À 7 h et demie du soir, s’est présenté Pierre Corvé, lequel m’a présenté un enfant mâle… Obligé par la loi de l’enregistrer comme non baptisé, parce qu’il ne m’a pas apparu qu’il le fut par aucun acte, je l’enregistre réellement pour les effets civils. »
Ce sont là les deux seuls enregistrements civils sur les 37 enfants qu’il consigna dans sa paroisse jusqu’au 20 novembre 1792 où il fut dessaisi du registre désormais tenu par un officier municipal.

[67Cette affirmation est spécieuse. Dans la réalité, bien des chanoines et des religieux s’étaient prononcés, certains étaient déjà exilés.

[68A.D. 22., 1 L. 282.

[69Le département n’avait sans doute pas encore eu connaissance du décret pris le jour d’avant par la Convention, visant à même but et par même moyen, mais établissant plus généreusement le montant de la délation à 100 livres. Le département dut ajuster ses tarifs.

[70Ils y trouvèrent en effet, un vrai arsenal : 23 fusils, 14 pistolets, 11 armes blanches et diverses.

[71 Le Masson, Manuel, I, p. 215-217.

[72Fercocq, Prat et Jan y moururent.

[73Elles s’ornaient traditionnellement des armes de l’évêque ordinant. Les siennes portaient celles de Le Mintier.

[74A.D. 22., 4. L. 128.

[75A.D. 22, 4. L. 128.

[76Lettre du district de Saint-Brieuc, 18 août 1792.

[77Aujourd’hui place de la Préfecture.

[78 Le Masson, Manuel, I, p. 176. Lors de son interrogatoire l’abbé Le Gall prétendit cependant n’avoir jamais quitté la France.

[79Les « lois de sang » des 18-22 mars 1793 stipulaient :
Article 1 : Les prêtres sujets à la déportation pris les armes à la main, ceux qui seront munis de quelques signes contre-révolutionnaires […] seront mis à mort[…].
Article 18 : Tout citoyen est tenu de dénoncer l’ecclésiastique qu’il saura être dans le cas de la déportation, de l’arrêter ou faire arrêter […] Il recevra cent livres de récompense.
Article 19 : Tout citoyen qui recèlerait un prêtre sujet à la déportation sera condamné à la même peine.

[80Familier, en breton, pour Pierre.

[81A.D. 22.

[82Voir Yannick Botrel, « Les processions nocturnes de l’été 1794 dans le district de Guingamp », La Révolution dans le Trégor, TREGOR 89, 1988.

[83A.D. 22., L. 284, f° 38

[84Cité par Le Masson, Manuel, I, p. 330.

[85À savoir, 48 hospitalières de Tréguier et Lannion, ainsi que quelques autres des couvents de Quimper et Carhaix réfugiées à Tréguier.

[86"Les assassinats des pauvres Le Garf, père et fils, ont des causes éloignées" , déclarèrent les enquêteurs. C’était la vengeance d’un chef chouan nommé La Bigotière-Derennes que les Le Garf auraient contribué à faire arrêter, et qui ayant réussi à s’enfuir se serait rappelé au bon souvenir de ses accusateurs

[87François-Marie Guillaume est né à La Roche-Derrien où il était prêtre habitué en 1789. Lors de cette perquisition, on trouva sous son lit des ornements et des objets sacrés, ce qui est normal, un mousqueton et de la poudre à tirer, ce qui peut se comprendre, et « les contes de La Fontaine avec les Estampes qui les accompagnent » ce qui est plus surprenant. Le rapport du préfet Boullé, en 1802, dit de lui : « Se conduit mal, à éloigner ».

[88Le fait est douteux, car Taupin ne semble pas originaire du Trégor. C’est pourtant ce qu’affirme la tradition locale rapportée par le rédacteur des Conférences ecclésiastiques. Ce dernier précise aussi que ce même jour (10 février 1799), Taupin fut mortellement blessé dans un combat. Le chef chouan fut enterré dans le cimetière de Tréglamus, au bout de l’aile nord de l’église. Jusqu’en 1830, l’abbé Godest conduisit chaque année la procession du jour des morts sur la tombe de son sauveur.

[89Le préfet Boullé dira de lui en 1802 : « N’exerce pas depuis plusieurs années, a des moyens, mais d’un caractère exalté ».

[90Il faudrait ajouter à cette liste Pierre Hervé des Trois-fontaines, vicaire de Bocqueho en 1789 puis curé constitutionnel de cette paroisse. Il avait été le « tourment journalier » de son recteur Le Sage « par l’exaltation de ses idées révolutionnaires et son gros orgueil de prétendu savant ». Il passa ensuite à Plouvara où il finit par épouser sa servante. « Acquéreur et dénonciateur, nous dit le chanoine Le Sage, il fut fusillé par les chouans. » Mais nous n’entendons ici que le procureur.

[91Il fut également mis en cause lors de l’investissement nocturne et sanglant de Plouaret par les chouans.

[92Citée par Lemasson, Manuel, II, 204.

[93F. Le Douarec, Le Concordat dans un diocèse de l’Ouest, 1958. Localement, malgré tout, les rancœurs pouvaient être longues à se dissiper. Le jour de Pâques 1801, on avertit le vicaire de Grâces (près de Guingamp), appelé Le Bourhis, que son sacristain avait fait baptiser son enfant à Saint-Sébastien chez les prêtres réfractaires. « Il lui en parla, lui représentant que s’il avait voulu le prévenir qu’il ne l’aurait pas trouvé mauvais, mais qu’il n’était propre qu’à le discréditer par le peu de confiance qu’il démontrait avoir en son ministère et qu’en conséquence il n’avait qu’à chercher place ailleurs ». Le maire de Plouisy, averti par le sacristain, fit enlever vases et ornements de l’église Grâces, avant d’inviter l’abbé Le Calvez, sans affectation, à se rendre à Grâce pour y assurer le culte, « malgré qu’il ne se soit jamais soumis aux lois ». Il y vint, participa avec le maire et le recteur de Saint-Sébastien à la bénédiction de sa nouvelle église, au cours de laquelle, on brûla le goupillon à la porte en déclarant qu’ « il fallait y allumer du feu pour en chasser le diable ». Il fallut l’intervention du sous-préfet pour rétablir l’abbé Le Bourhis dans son église (Lettre de Briand, vicaire de Guingamp, A.D. 22, V 574) .

[94Par exemple, Pierre-Marie Le Pivaing né à Kerbors le 8 janvier 1766, et nommé vicaire constitutionnel de Penvénan (2 juin 1793) puis de Kerbors (1794). Incarcéré comme non abdicataire. Mgr Caffarelli le conserva au vicariat de Kerbors où il mourut le 14 mai 1809.

[95En 1790, 40 % des prêtres trégorois étaient en poste dans leur paroisse natale.

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