Mardi 3 novembre 2009 — Dernier ajout mercredi 4 novembre 2009

Les vitraux d’esprit patriotique

L’hommage rendu par la nation aux victimes de la grande Guerre s’est traduit dans les années 1920 par une extraordinaire éclosion des monuments aux morts.

Vitraux patriotiques en Côtes d’Armor
Norbert et Erik Galesne
Format 15x30 cm – 78 pages
Collection « Patrimoine »
Editions P’tit Louis
Rennes, 2009.
Couverture du livre -  voir en grand cette image
Couverture du livre
Vitraux patriotiques en Côtes d’Armor

Beaucoup plus rares et moins connus sont les vitraux d’esprit patriotique qui ornent certaines de nos églises et chapelles. Ces tableaux de verre méritent pourtant qu’on s’y attarde. Ils racontent, dans un langage pictural à la fois réaliste et symbolique, le souvenir des combats héroïques menés pour la défense du sol national.

Dans les Côtes d’Armor, l’ensemble de ces vitraux vient de faire l’objet d’une étude lancée à l’initiative d’un père et son fils. En interrogeant ces œuvres empreintes d’émotions et de souvenirs, Norbert et Erik Galesne ont cherché à retrouver la mémoire que ces verrières portent en elles, tout en éveillant les sensibilités à un patrimoine encore méconnu.

Le bel album qui en découle est agréablement conçu. À une jolie photographie couleur pleine page sur fond noir, répond une analyse historique et iconographique rigoureuse. Mais ce livre est avant tout une invitation à parcourir le département afin de découvrir in situ l’ensemble de ces verrières. Les auteurs ont en effet eu l’idée originale de rassembler les édifices concernés par circuits de randonnée. Six promenades nous sont ainsi proposées.

L’une de ces ballades, partant de Tréguier, nous conduit à Camlez puis à Trébeurden, où nous allons nous arrêter plus longuement.

L’église de la Sainte Trinité de Trébeurden renferme une verrière qui n’est pas à proprement parler une scène de guerre. L’œuvre n’en est pas moins très émouvante, car elle témoigne du cri de douleur d’un artiste pour son fils tué dans la Somme à l’âge de 21 ans.

Jean Leguen, historien local, membre de l’ARSSAT (Association pour la Recherche et la Sauvegarde des Sites Archéologiques du Trégor), a gentiment accepté de nous dévoiler l’histoire de ce vitrail.

Un vitrail d’Albert Echivard a Trébeurden

Depuis 1989, à l’appel de la Communauté Européenne, la Commune de Trébeurden a établi une relation privilégiée de parrainage avec le village de Villecele en Roumanie. Mais peu nombreux sont les Trébeurdinais qui connaissent le lien qui existe, bien avant 1989, avec la Roumanie puisqu’il remonte à l’année 1924, soit depuis 83 ans !

Ce lien est symbolisé par la présence d’un vitrail (1,95 m x 0,95 m) qui se trouve au bas de l’église dans une pièce inaccessible au public en temps ordinaire. Il fut offert par la reine Marie de Roumanie et réalisé par Albert Echivard (1866-1939) du Mans (72) et inauguré en avril 1924 comme en témoigne le Cahier paroissial de Trébeurden – année 1924. À ce maître-verrier, on doit, en outre, les verrières de la cathédrale du Mans illustrant la vie de Jeanne d’Arc ainsi que des commandes réalisées dans la Somme, dans l’Aisne, en Bretagne, à Paris, en Angleterre et aux États-Unis.

Vitrail de Trébeurden -  voir en grand cette image
Vitrail de Trébeurden

Maxime Echivard (1892-1914), fils d’Albert Echivard, marchait sur les traces de son père. Malheureusement, il tomba au champ d’honneur dans les premières semaines de la guerre 1914-1918, le 2 octobre. Le père, profondément affecté par la perte de ce fils artiste-soldat formé à l’École des Arts Décoratifs de Paris, ne s’en remettra jamais. C’est la raison pour laquelle il s’attacha à inscrire de manière durable la mémoire de son fils sur les lieux même qu’il avait fréquentés. Ainsi, il conçut et réalisa pour Trébeurden ce vitrail intitulé « Les Saintes femmes au Calvaire de Penvern » ; et de préciser sur la gauche : « En souvenir de deux séjours qu’il fit à Trébeurden et de la chapelle de Penvern qu’il peignit avec ferveur 1911 et 1912 » et sur la droite : « En hommage d’Elisabeth de Belgique et de Marie de Roumanie qui compatirent à la perte glorieuse de l’artiste-soldat ».

En outre, le bandeau circulaire encadrant l’ensemble de l’œuvre indique : « Au pied de ton granit, ô cité de l’Armor, l’artiste-soldat s’y fortifia, fut entier à son art, il s’imprégna de sa beauté, mais sur ta cime face à Dieu, il éleva son âme à la hauteur de son idéal. Sans toi, ô Trébeurden, il n’eut pas été le héros que nous pleurons ».

Au centre du vitrail se trouve le portrait de Maxime Echivard peint sur un drapé rouge dressé sur les bras de la croix du Calvaire de Penvern ; portrait encadré, à gauche, par la Reine Marie de Roumanie (couronnée, manteau bleu, debout un livre dans les mains) et, à droite, de la Reine Élisabeth de Belgique (assise, drapée de blanc). Dans le lointain, se profile le dessin très fidèle de la Chapelle de Penvern et de son Calvaire. Entre les deux reines, on lit l’épitaphe suivante : « Maxime Echivard (1892-1914). Élève des Arts Décoratifs, Sergent au 117è R.I. IIè C. Tombé pour le génie latin : sa beauté, sa tradition. Fidèles et touristes, dans vos prières, souvenez-vous de lui ».

Dernières indications lisibles seulement par transparence : « Don de S.M. Marie de Roumanie – Les Amis de Maxime Echivard », puis : « Albert Echivard » et, dans un encadré : « Le Lien sacré ».

Ainsi se présente l’œuvre réalisée par Albert Echivard. Par comparaison avec les autres vitraux de l’église, non figuratifs, celui-ci est d’une éloquence étonnante quant à son auteur et au drame qu’il a vécu, son objet et quant au nom de la donatrice. La représentation des personnages, en particulier de Maxime, vient encore accentuer la volonté de précision de cette œuvre. C’était aussi l’occasion pour ce maître-verrier de témoigner du profond traumatisme ressenti lors de la perte de son fils, artiste comme son père et qui semblait promis au meilleur avenir en tant que tel.

Des hommes d’Église morts pour la France

Vitrail de Plélo -  voir en grand cette image
Vitrail de Plélo

Parmi les vitraux présentés dans l’ouvrage de Norbert et Erik Galesne, celui de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Plélo est saisissant de réalisme. Au premier plan, un soldat agonise, les mains jointes ; le regard rivé sur le crucifix, il s’apprête à recevoir les derniers sacrements d’un aumônier militaire. Au second plan, la bataille fait rage…

La partie inférieure de la verrière contient deux petites photographies en médaillons. Celle de droite est un portrait d’un ecclésiastique. Elle rappelle que des hommes d’Église ont aussi donné leur vie pour la défense de la nation.

Panneau 1 -  voir en grand cette image
Panneau 1
Guerre 14-18

À l’époque de la guerre, Charles Hétet est séminariste. Né le 28 octobre 1892 à Châtelaudren, il est affecté comme 2e classe au 161e Régiment d’Infanterie. Il meurt le 15 octobre 1915, à Saint-Hilaire-le-Grand, dans la Marne. Il avait 22 ans.

Un recensement mené conjointement par l’Association 14-18 (Association de recherches et d’études sur la vie des Bretons dans la Grande Guerre) et le Service des Archives de l’Évêché évalue à 150 le nombre d’ecclésiastiques (95 prêtres et 55 séminaristes) originaires des Côtes d’Armor morts pour la France.

Panneau 2 -  voir en grand cette image
Panneau 2
Guerre 14-18

D’autres en sont revenus, blessés ou marqués à vie par ce terrible conflit, à l’image de François-Jean-Marie Serrand, qui devint par la suite évêque du diocèse. En août 1914, l’abbé Serrand est mobilisé comme aumônier de la 87e division territoriale, puis de la 87e division active. Atteint par les gaz asphyxiants, il en gardera les traces sa vie durant.

Deux panneaux formant un diptyque lui furent offerts après la guerre par un artiste resté anonyme. Au-delà de l’émotion que ces deux scènes dégagent, elles témoignent de la dignité et de la foi de ces hommes devant la mort et devant Dieu.

Yves-Marie Erard, avec Jean Leguen.

Panneau 2 : détail Panneau 1 : détail