Jeudi 21 août 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 10e émission

La période des grands conciles

En proclamant solennellement Marie Mère de Dieu (Theotokos) le concile d’Éphèse, réuni en 431, prenait position à l’encontre de ceux qui, comme Nestorius, acceptaient tout au plus de lui donner le titre de Christotokos (Mère du Christ), introduisant par là une dualité dans la personne de Jésus : d’un côté le Verbe de Dieu, de l’autre l’homme Jésus.

Chaque fois qu’on relit l’histoire et les textes de cette époque, on est conduit à se demander : Nestorius est-il allé vraiment jusque là ? Est-ce qu’on n’a pas forcé sa pensée en la résumant ainsi ? ou est-ce qu’on ne l’a pas obligé, dans la discussion, à forcer lui-même son expression ?

Sans entrer dans les méandres d’une histoire très compliquée et de discussions à l’infini sur les formules, on peut se contenter de revenir sur la présence de deux écoles théologiques qui, réfléchissant sur le Mystère du Christ, adoptent des points de départ et des cheminements diamétralement opposés. Nous en avions parlé la dernière fois. Faisons un bref rappel.

  • d’un côté l’École d’Antioche, qui prend son point de départ dans les récits évangéliques synoptiques, se pose la question : Comment rendre compte du fait que cet homme, Jésus, est vraiment Fils de Dieu ? Leur démarche est classiquement appelée « ascendante », et leur difficulté principale sera de comprendre l’unité personnelle de cet être, à la fois homme et Dieu. A cette école appartient Nestorius, Patriarche de Constantinople, que condamnera le concile d’Éphèse, comme on l’a vu.
  • de l’autre, nous avons l’École d’Alexandrie, qui suit le chemin inverse (christologie « descendante »). Elle prend son point de départ en Dieu, suivant le mouvement du Prologue du 4e Évangile, considérant d’abord le Verbe en Dieu pour ensuite réfléchir sur l’incarnation. Sa difficulté sera de prendre en compte vraiment l’incarnation du Verbe : comment Dieu s’est-il vraiment fait homme ? Ils auront tendance à considérer que le Verbe s’approprie les éléments d’une humanité qui finalement n’est plus la même que la nôtre. Les plus avancés dans cette voie parleront d’une seule nature composite, divino-humaine (d’où le nom de mono-physisme). C’est Eutychès, moine de Constantinople, qui est allé le plus loin dans cette direction.

20 ans après Éphèse, en 451, un nouveau concile va se tenir, à Chalcédoine, sur la rive du Bosphore, face à Constantinople. Ce concile va élaborer une formule dogmatique qui va servir de référence pour toute la christologie subséquente. Nous ne pouvons pas la passer sous silence dans notre parcours, car elle est bel et bien une réponse, et une réponse officielle, à la question : « Pour vous, qui suis-je ? »

Cette formule peut nous apparaître compliquée, et elle l’est effectivement dans la mesure où elle utilise des concepts qui sollicitent des explications complémentaires. Par exemple : comment définir le mot « nature » (ousia en grec) ? Et comment faut-il entendre le mot « personne » (hypostase, en grec) ?

Avant de lire la formule, et pour permettre de bien la comprendre, expliquons-nous, au moins sommairement, sur ces deux termes :

  • Le mot « nature », - en grec ousia - désigne l’essence d’un être, sa définition, ce qui fait qu’un homme est un homme, et non un animal ou une pierre… Il est courant de parler de « nature humaine » et de développer en quoi elle consiste, ce à quoi s’emploient aujourd’hui les sciences humaines…
  • Le mot « personne » - en grec hypostasis - désigne non pas quelque chose de plus que la nature, qui viendrait la compléter, mais le fait pour quelqu’un de prendre à son compte une nature humaine particulière : quand je dis « je », je ne désigne pas autre chose que ma nature humaine particulière, mais je me désigne comme prenant à mon compte cette nature particulière.

La question qui est posée ici est celle – originale et unique – du Christ qui, dans l’unité d’un seul « je », prend à son compte la nature divine et la nature humaine sans les fusionner : il est vrai Dieu et vrai homme, et non pas un troisième être qui ne serait, au bout du compte, ni l’un ni l’autre.

Un mot encore avant la lecture, et pour la faciliter. Il concerne la structure de cette formule :

  • Le texte se laisse facilement diviser en 2 parties, encadrées par une introduction et une conclusion qui disent la volonté des Pères du Concile de donner un enseignement ferme, solennel et unanime, et en même temps de s’inscrire dans la tradition reçue des Pères.
  • Nous trouvons, à 3 reprises, un refrain soulignant fortement l’unité du Christ par l’utilisation de l’expression « un seul et le même ».
  • La première partie souligne la perfection des natures par l’accumulation des expressions « parfait en divinité, parfait en humanité » etc.
  • La seconde partie insistera sur l’unité des 2 natures dans la personne en précisant que cette union n’altère aucunement les natures.

En résumé nous avons : une introduction et une conclusion, un refrain qui revient 3 fois, une première partie centrée sur l’intégrité des natures, et une seconde partie sur l’unité dans la personne.

(Lecture du texte)

Suivant donc les Saints Pères, nous enseignons tous d’une seule voix

un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ,

le même parfait en divinité, le même parfait en humanité, le même Dieu vraiment et homme vraiment, d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l’humanité, semblable à nous en tout hors le péché, engendré du Père avant les siècles quant à sa divinité, mais aux derniers jours, pour nous et pour notre salut, de Marie, la Vierge, la Mère de Dieu, quant à son humanité,

un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Fils Unique,

que nous reconnaissons être en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée par l’union, mais au contraire les propriétés de chacune des deux natures restant sauves et se rencontrant en une seule personne et une seule hypostase, non pas partagée ou divisée en deux personnes,

mais un seul et même Fils, Fils Unique, Dieu, Verbe, Seigneur, Jésus Christ,

comme autrefois les prophètes l’ont dit de lui, comme le Seigneur Jésus Christ lui-même nous en a instruits, et comme le Symbole des Pères nous l’a transmis.

Certains ont parlé de compromis entre les positions des deux Écoles dont nous avons parlé. D’autres, plus positifs, estiment qu’il s’agit plutôt d’une synthèse. C’est l’avis du P. Sesboüé, dont nous allons nous inspirer pour cette dernière partie d’émission, où il sera question de l’importance de cette formule dogmatique, sur le moment et dans la suite de l’histoire, et nous conclurons en nous demandant si et comment nous sommes concernés aujourd’hui par cette formulation de la foi au Christ.

Dans le 1er volume de l’Histoire des Dogmes (Desclée, 1994), le P. Sesboué dresse un bilan de Chalcédoine dont voici l’essentiel :

Le concile de Chalcédoine a donné à l’Église sa « grande » formule christologique. Cette formule équilibrée et synthétique est « définitive » au sens où elle est demeurée la clé de voûte de l’expression ecclésiale de la foi au Christ, et toute réflexion christologique doit se situer par rapport à elle. Elle est aujourd’hui une formule de référence oecumé¬nique pour l’ensemble des Églises. Elle constitue un guide de lecture chrétien des textes de l’Écriture et même un critère de discernement théologique qui s’étend bien au-delà de la christologie proprement dite. Elle revêt de ce fait une autorité considérable et garde son sens aujourd’hui.

Mais selon l’expression de Karl Rahner, cette formule a été tout autant un point de départ qu’un point d’arrivée. En effet, elle n’a pas mis un terme aux débats christologiques, comme la suite de l’histoire va le montrer. D’autre part, elle n’a pas « résolu » le problème christologique, si tant est qu’une formule puisse le résoudre. Elle a marqué un progrès qui ouvre sur de nouveaux progrès, mais elle demeure inachevée. Elle est l’objet de nos jours d’un débat théologi¬que vigoureux, qui, tout en la critiquant, reconnaît en elle l’énoncé « des critères qui doivent être absolument respectés par toute théorie christologique ».

Quelques commentaires :

1° Quand Bernard Sesboüé dit que Chalcédoine a donné à l’Église sa grande formule christologique, il fait référence à toute l’histoire de la christologie qui, pour l’essentiel, l’a prise comme armature ou au moins comme référence pour ses développements. Je parle ici de l’enseignement de la théologie dans les Universités et les séminaires, et, par voie de conséquence, à la catéchèse.

2° Cela ne veut pas dire que l’enseignement ou la catéchèse se soient bornés à commenter la formule, dans une démarche qui se contenterait d’expliquer des notions et de produire des définitions. La recherche sur le Christ va suivre de nouveau chemins et c’est heureux, comme le souligne Karl Rahner. Mais le concile a opéré un travail de discernement et on peut considérer le texte qu’il a produit comme un point de passage obligé concernant l’expression de la foi au Christ. Toute formulation nouvelle devra se confronter à celle-ci et aux limites qu’elle pose pour voir si d’une façon ou d’une autre elle ne les outrepasse pas. En célébrant, en 1951, le 1500e anniversaire du concile de Chalcédoine, Karl Rahner revenait longuement sur le sens et la portée de cette définition et soulignait avec insistance ses limites, tenant à son inscription dans une histoire particulière, dans une culture particulière, dans un langage qui depuis a évolué… Il ajoutait que de nombreuses questions relatives au Christ n’avaient pas été explorées et il concluait son propos en disant : « La formule de Chalcédoine est à la fois une fin et un commencement ». Une fin, non pas comme un point final, après quoi il n’y aurait plus qu’à répéter, mais comme le point d’aboutissement d’une recherche, comme un jalon dans l’histoire de la tradition. Le magistère joue son rôle d’authentification par rapport aux expressions nouvelles de la foi au Christ – et il y en a beaucoup, et il faut les encourager…

3° Les Pères de Chalcédoine ont exprimé fortement leur volonté de s’inscrire dans le prolongement fidèle des conciles précédents. Ils ont répondu, avec les mots de leur culture et à un moment précis de l’histoire, à la question « Pour vous, qui suis-je ? »… Sans vouloir produire une formule dogmatique analogue, le concile Vatican 2 s’est inscrit lui-même, implicitement ou explicitement dans cette tradition…

La réponse à la question « Pour vous, qui suis-je ? » est éminemment personnelle. Elle se vit et s’exprime en actes et en paroles. Mais, comme nous l’avons fait remarquer l’an dernier en commentant le Symbole, chaque croyant inscrit sa réponse de foi dans la foi de l’Église, laquelle, dans son expression la plus simple et la plus forte, reprend les mots mêmes du Nouveau Testament : Jésus : Christ, Seigneur, Fils de Dieu.