Vendredi 12 septembre 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 11e émission

Au Moyen Age

Introduction – Rappel des précédentes émissions

Qu’avons-nous fait jusqu’ici ? Nous avons examiné la réponse à la question à travers le témoignage des Évangiles et – dans la mesure du possible – de leurs auteurs, Matthieu, Marc, Luc et Jean ; à travers le témoignage de Paul, qui transparaît dans ses Épîtres… De là nous sommes passés à la première grande période patristique, où nous avons rencontré la forte personnalité d’Irénée. Puis nous sommes entrés dans une phase importante en durée, et décisive par rapport à notre sujet, la période des grands conciles, qui couvre deux siècles (le 4e et le 5e) et se clôture par la formule de Chalcédoine, qui servira de point de repère et de norme pour la christologie jusqu’au milieu du 20e siècle…

Notre intention est maintenant d’examiner la période qui va de Chalcédoine à la fin du Moyen Âge. Elle couvre en gros un millénaire, et il est vraisemblable qu’on y observera des variations, non seulement dans l’histoire, mais aussi dans l’intelligence de la foi, dans la pratique et dans la piété chrétiennes. On notera cependant que tout cet ensemble correspond à ce qu’on appelle classiquement la chrétienté. Quant au Moyen Âge lui-même, il se subdivise grosso modo en 3 périodes :

  • 1° le Haut-Moyen Âge, qui, après une période troublée marquée par les invasions et l’expansion de l’Islam, couvre l’époque carolingienne et va jusqu’au 11e siècle ;
  • 2° l’apogée du Moyen Âge : les 12e et 13e siècles
  • 3° le déclin du Moyen Âge : 14e et 15e siècles
    (nous évoquerons cette 3e période dans la prochaine émission).

Notre question est celle-ci : Comment la foi au Christ s’exprime-t-elle durant cette longue période ? Y a-t-il des témoignages, directs ou indirects, de réponses à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? » Trouvera-t-on des témoins ou des écrits, voire des expressions officielles, comme dans la période précédente ?… En ce qui concerne les témoins, on pourra interroger des figures célèbres, comme François d’Assise… Les écrits ne manquent pas. Ils émanent de théologiens, dont la liste est longue et les productions abondantes. Pour n’en citer qu’un, on évoquera Thomas d’Aquin. La pratique liturgique et sacramentelle est à prendre en compte également, ainsi que les diverses expressions de la prière. Mais voici une question difficile, à laquelle nous n’avons que peu de réponses, sinon indirectes. Qu’en est-il de la piété populaire ? de l’expression du peuple chrétien ? Vers où et vers qui oriente-t-il sa foi et sa prière ? Comment se manifeste sa relation à la personne du Christ ?

Dans la présente émission, nous examinerons d’abord la réponse des intellectuels ; puis nous dirons ce que nous savons de la piété des laïcs au 12e et au 13e siècles ; et enfin nous évoquerons la personnalité de François d’Assise.

La réponse des intellectuels

A cette époque, les intellectuels, ce sont les théologiens. Philosophie et théologie ne mènent pas d’existence séparée. Celui à qui nous allons nous intéresser c’est saint Anselme (1033-1109), moine, abbé du Bec en Normandie, puis archevêque de Cantorbéry. Anselme est surnommé le père de la scolastique. Ce nom désigne une pratique nouvelle en théologie, différente de celle des Pères de l’Église, et qui trouvera son apogée avec saint Thomas d’Aquin, au 13e siècle. Cette nouvelle pratique se résume dans la célèbre formule (empruntée à saint Augustin) « fides quaerens intellectum » (la foi en quête de compréhension). Anselme cherche à s’appuyer sur la raison pour « prouver » les vérités de la foi. « Prouver » est un mot un peu trop fort s’il est pris dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui (comme une preuve mathématique). Il faudrait plutôt parler de pertinence ou de convenance.
Voilà donc saint Anselme s’attachant à montrer les convenances de l’incarnation. Dans un maître ouvrage qu’il intitule « Cur Deus Homo » (Pourquoi Dieu s’est fait homme) et qui nous semblerait aujourd’hui rébarbatif s’il fallait en donner lecture, il entreprend de donner aux croyants matière à contemplation, tout en les rendant capables de « rendre raison de leur foi » face aux incroyants, (Juifs ou Musulmans). On doit reconnaître que les arguments utilisés, pris dans la culture juridique et féodale de l’époque, auraient du mal à passer aujourd’hui, mais cela ne disqualifie pas pour autant l’entreprise. La question « foi et raison » a traversé les siècles. Si l’on en veut une approche récente, on se reportera à l’encyclique « Lumen fidei » (juillet 2013) co-signée par le pape Benoît et le pape François.

Avec saint Thomas (1225-1274) nous sommes au 13e siècle et à l’apogée de la scolastique. Les Universités pullulent : Bologne, Oxford, Cologne… mais surtout Paris, devenue « l’école des écoles » et, selon le mot d’un pape de l’époque « le four où cuit le pain intellectuel du monde latin ». Thomas y enseigne à partir de 1252. C’est à cette époque aussi que l’on va parler de « Sommes théologiques », c’est-à-dire d’ouvrages rassemblant de manière structurée et argumentée l’ensemble des connaissances relatives à la foi chrétienne. On les a comparées, dans le domaine de l’architecture, aux cathédrales gothiques – qui leur sont contemporaines – merveilles de construction, de rigueur et d’harmonie.
Dans sa Somme Théologique, saint Thomas inscrit l’incarnation du Verbe au centre d’un grand mouvement, d’une grande parabole qui part de Dieu, principe de toute chose, pour retourner à Dieu, fin de toute chose. Les articles (1-26) qui parlent de l’Incarnation sont un commentaire approfondi et argumenté du dogme de Chalcédoine. Saint Thomas, comme avant lui Anselme, use abondamment de l’argument de convenance. Et, pour ne pas en rester sur un plan simplement conceptuel, une 2e partie (27-59) détaille les « mystères » du Christ, c’est-à-dire, la vie, les souffrances, la mort et la résurrection du Verbe incarné. On doit mettre ceci à l’actif de saint Thomas. La théologie scolastique n’aura pas toujours le même souci de réfléchir sur l’histoire de Jésus, préférant disserter sur des concepts plutôt que de s’attacher à tirer les leçons de l’histoire.

La piété des laïcs aux 12e et 13e siècles

On peut aussi s’intéresser aux simples fidèles pour poser la question de leur relation au Christ et se demander comment ils l’expriment, quelle est son importance et sa figure au quotidien…
C’est au cours du 12e et surtout du 13e siècle que la structure de la vie paroissiale telle que nous la connaissons prit forme. La piété des chrétiens se forme par la liturgie, la vie sacramentelle, la prédication.
On a souvent noté comme un des traits caractéristiques du 12e siècle la place sans cesse grandissante prise par les manifestations de dévotion à la nature humaine du Christ et aux mystères de sa vie commémorés par la liturgie. Comme pratiques allant dans ce sens on peut citer le chemin de croix et la crèche de Noël, le premier importé de Palestine, et la seconde passionnément encouragée par saint François.
On peut mentionner également la dévotion au nom de Jésus, comme en témoigne l’hymne célèbre Jesu dulcis memoria (fin 12e s.) dont voici quelques extraits :

O Jésus de douce mémoire,
Qui nous mets au cœur la vraie joie,
Plus que le miel et plus que tout,
Que ta présence est chose douce !

Rien à chanter de plus aimable,
Qu’entendre de plus agréable,
A quoi penser qui soit plus doux
Que ton nom, Jésus, Fils de Dieu !

Nulle parole ne peut dire,
Aucun mot ne saurait traduire,
Seul comprendra qui l’a vécu,
Ce que veut dire : « Aimer Jésus. »

La dévotion des laïcs envers le Christ se devine encore dans le culte dont on entoure de plus en plus l’hostie consacrée. Toutefois il faut remarquer – et sans doute déplorer – qu’il s’agit davantage d’adorer l’hostie que de s’en nourrir, comme en témoignent l’insistance sur l’élévation de l’hostie après la consécration, la fabrication d’ostensoirs richement ornés, la pratique des saluts du Saint-Sacrement, l’instauration des processions de la Fête-Dieu. (Notons au passage que la Fête du Saint-Sacrement, ou Fête-Dieu, fut instituée par le pape au 13e s. et que c’est saint Thomas d’Aquin qui fut chargé d’en composer la liturgie). Cependant le peuple chrétien, dans son ensemble, communiait rarement : respect pour l’eucharistie, crainte du sacrilège, sentiment du péché l’écartèrent de la sainte Table. Ce fut à tel point que le 4e concile du Latran (1215) dut prescrire comme strictement obligatoire la communion pascale.

La statuaire et les vitraux des cathédrales sont aussi un témoignage de la formation et de la dévotion du peuple chrétien. La lecture et l’écriture étant réservées aux clercs et aux moines, c’est à travers la décoration des sanctuaires, et spécialement les vitraux que le peuple avait accès, entre autres et principalement, à la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Les vitraux sont en quelque sorte des bandes dessinées avant la lettre. Les panneaux d’une verrière constituent autant d’arrêts sur image, extraits de la vie du Christ, pour que la dévotion s’y investisse.
S’agissant de la statuaire, qu’est-ce qui est donné à voir et à méditer au peuple chrétien ? En restant très sommaire, on notera, au long du Moyen Âge, une évolution dans le sens d’une humanisation de plus en plus grande dans la représentation du Christ et dans le choix des scènes représentées. Partant des grands portails où le Christ apparaît en majesté, au cœur de la scène du Jugement dernier, la statuaire médiévale privilégiera par la suite deux thèmes, où les attitudes et les expressions seront beaucoup moins hiératiques et feront appel davantage à l’émotion et à l’engagement du spectateur. Ce sont, d’un côté, la représentation de la Vierge à l’enfant, de l’autre les scènes relatives à la Passion et à la Crucifixion.

Le témoignage de François d’Assise

1182-1226

La meilleure illustration de la démarche de François d’Assise est sans conteste ce passage de l’Évangile, rapporté par les 3 Synoptiques, où il est question de l’homme riche qui vient trouver Jésus en lui demandant « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? »… Questionné en retour sur sa fidélité aux commandements, il dit les avoir tous observés dès sa jeunesse. Et Jésus de répondre : « Une chose encore te manque. Va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux, et viens, suis-moi ». L’épisode, on le sait, se termine par un recul : « Mais lui, assombri à cette parole, s’en alla contristé, car il avait de grands biens »
François, lui, va prendre à la lettre ce passage, cette invitation de Jésus. Ce qui le caractérise, c’est la radicalité de sa réponse à l’Évangile et de son attachement à la personne de Jésus. François ne prêche pas d’abord par la parole - et ses écrits sont rares - mais par l’exemple : « Vivre selon le Saint Évangile », telle est la formule employée dans son testament. A partir de sa conversion, il s’efforça de mettre ses pas dans ceux du Fils de l’Homme qui n’avait pas où reposer sa tête.
Pour percevoir la nouveauté du message de François d’Assise par rapport à la vie chrétienne et à la vie religieuse de son temps, il faut rappeler la situation de beaucoup d’ordres religieux, qui étaient devenus très florissants, mais aussi très riches. « Si les religieux étaient pauvres individuellement, ils étaient riches et puissants collectivement… Comblés de biens par la noblesse, ils n’avaient pas tardé à atténuer la rigueur de leurs observances et à se laisser accaparer par les tâches de gestion et par le souci d’étendre leur patrimoine » (André Vauchez « Histoire des saints »)… Par ailleurs, sans être opposé aux théologiens, grâce auxquels la Parole de Dieu peut être mieux comprise, il était conscient des risques, pour la théologie, de s’enfermer et de se complaire dans l’explication, dans la terminologie, dans le spéculatif (on verra, du reste, aux siècles suivants, que le risque était réel, avec le déclin de la scolastique et le nominalisme)… De surcroît, vivant à l’époque de l’essor des écoles et des universités, François mettra en garde sa communauté contre l’engouement pour les études et sur les liens existant entre la science, la richesse et le pouvoir. Face à ces deux tendances, à ces deux situations, celle de la vie monastique, d’une part, et celle de la vie intellectuelle, d’autre part, François va opposer, de fait, et proposer, de fait « ce qui à ses yeux constitue le cœur du message évangélique : l’amour divin incarné en Jésus-Christ, Dieu fait homme, né dans une étable, ayant vécu pauvre au milieu des pécheurs et ayant souffert les tourments de la Passion pour qu’ensuite nous puissions ressusciter d’entre les morts » (A. Vauchez, op. cit.).

Tout ceci ne doit pas nous faire oublier qu’au long de ces deux siècles – le 12e et le 13e – il s’est trouvé bien d’autres grandes figures de sainteté et de fidélité à l’Évangile, de réponses en acte à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? »… Citons, saint Bernard, au 12e s., réformateur de l’ordre cistercien ; saint Dominique (1170-1221), exact contemporain de François d’Assise, qui fonda un ordre mendiant, mais centré sur la prédication (les dominicains). Peu après la mort de saint François, deux grandes figures de l’ordre franciscain méritent plus qu’une mention : saint Bonaventure (1221-1274), exact contemporain de saint Thomas d’Aquin et comme lui docteur de l’Église, et saint Antoine de Padoue (1196-1231)… Et comment ne pas faire mémoire de saint Yves (1253-1303) ? Défenseur des faibles et des pauvres, il bouleversait les témoins par le feu de sa parole et le rayonnement d’une vie selon l’Évangile.

Mais pour revenir à saint François et pour conclure, citons cette phrase de Julien Green « Depuis quelques jours je me demande si le Christ ne nous a pas offert son Évangile une seconde fois du vivant de saint François ».