Lundi 13 octobre 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 12e émission

Au Moyen Age finissant

L’époque que nous allons aborder à présent (14e et 15e siècles) contient à la fois le déclin du Moyen Âge et l’avènement de temps nouveaux, c’est-à-dire la période où se prépare la Renaissance et la Réforme.

On est obligé de reconnaître le 14e siècle comme une période de déclin :

  • sur le plan intellectuel : Dans les universités, nous dit Jacques Le Goff Les intellectuels au M-A ») la scolastique s’étiole et s’entredéchire : « d’un côté les Anciens que sont maintenant les aristotéliciens et les thomistes, essoufflés, ratiocineurs. De l’autre les modernes, qui se rassemblent sous la bannière du nominalisme, enfermés dans l’étude de la logique formelle, dans des élucubrations sans fin sur la définition des mots, dans des divisions et des subdivisions factices, dans le terminisme ».
  • sur le plan des événements de l’histoire et de leurs conséquences : la Guerre de Cent Ans (1350-1450) ; la peste noire, qui, vers 1350, décima les populations (l’Europe a perdu en 5 ans entre 30 et 50% de sa population) ; les famines ; les rivalités entre les princes et la papauté, qui conduiront les papes à Avignon pendant plus de cent ans ; et le Grand Schisme d’Occident qui, au tournant du 14e et du 15e s., divisa pendant 40 ans la chrétienté catholique en deux obédiences, chaque parti se réclamant d’un pape différent, celui de Rome ou celui d’Avignon.
  • sur le plan religieux, avec une prédominance de la crainte et une abondance de pratiques relevant davantage de la superstition que de la foi. Josef Huizinga (« Le déclin du Moyen Âge », p.173) constate un développement considérable de la dévotion aux saints et une confiance démesurée dans leurs pouvoirs d’intercesseurs, accompagnées d’une vénération des reliques et d’une multiplication des récits de miracles vrais ou supposés.

Comment se traduit la relation au Christ pendant cette période tourmentée ? C’est peut-être dans l’art et dans la liturgie que nous trouverons des éléments de réponse. En feuilletant le livre de François Boespflug « Le Christ dans l’Art », on s’aperçoit que l’intérêt des peintres et des sculpteurs de cette époque se porte davantage vers le Christ souffrant, l’Homme des douleurs, les scènes de la Passion, Marie au pied de la Croix, ou encore la Pietà, la Vierge recevant sur ses genoux le cadavre de son Fils… Il est certain que le regard se porte davantage sur la crucifixion que sur la résurrection. Certes l’époque précédente avait représenté la Passion et la crucifixion, mais dans une atmosphère de sérénité qui contraste avec les productions du Bas-Moyen Âge. Au Christ en gloire de l’époque romane a succédé le Christ des douleurs qui nous rachète par l’étendue de ses souffrances.

Si l’on regarde maintenant du côté de la liturgie, on trouvera un exemple saisissant dans le « Dies irae » poème composé sans doute à la fin du 13e s., introduit dans la liturgie des défunts au siècle suivant, et récemment retiré de cette liturgie. Pourquoi ? En raison de l’image de Dieu et de la rétribution qu’elle véhicule.
Jour de colère, que ce jour-là où le monde sera réduit en cendres… Quelle terreur nous saisira, lorsque la créature ressuscitera (pour être) examinée rigoureusement. L’étrange son de la trompette, se répandant sur les tombeaux, nous jettera au pied du trône. La Mort, surprise, et la Nature, verront se lever tous les hommes, pour comparaître face au Juge. Le livre alors sera produit, où tous nos actes seront inscrits ; tout d’après lui sera jugé. Lorsque le Juge siégera, tous les secrets apparaîtront, et rien ne restera impuni. Dans ma détresse, que pourrais-je alors dire ? Quel protecteur vais-je implorer alors que le juste est à peine en sûreté ?… Nous devons cependant noter que le 2e versant de ce cantique nous présente une image de Jésus intercesseur, mais dans une dynamique qui fait de la Passion une sorte de monnaie d’échange ou de rançon pour éteindre la dette du pécheur et adoucir la colère d’un Dieu courroucé.
Rappelle-toi, Jésus très bon, que c’est pour moi que tu es venu, ne me perds pas en ce jour-là. À me chercher tu as peiné, par ta Passion tu m’as sauvé, qu’un tel labeur ne soit pas vain ! Tu as absous Marie-Madeleine et exaucé le larron ; tu m’as aussi donné espoir. Mes prières ne sont pas dignes, mais toi, si bon, fais par pitié, que j’évite le feu sans fin.

On ne peut quitter cette période sans parler de l’Allemagne mystique du 14e s. De quoi s’agit-il ? De mouvements de spiritualité qui sont nés et se sont développés le long du Rhin, en Flandre et en Allemagne, et qui ont ceci de particulier qu’ils concernent essentiellement des laïcs - et plus précisément des femmes - qui se sont organisés en confréries, comme les Bégards et les Béguines, et encore des intellectuels qui vont développer une mystique très spéculative, comme Eckhart (1260-1307), initiateur d’un mouvement où l’on trouvera ensuite Tauler, Suso, et Ruysbroek, dans la première moitié du 14e s. Pourquoi « mystique spéculative » ? Parce que tous ces auteurs, à commencer par Eckhart, mettent en principe la suprématie de l’intelligence sur la volonté dans le composé humain, et font passer au second plan les manifestations de la sensibilité qui peuvent accompagner l’union mystique. D’autres spirituels préféreront user de l’image du mariage pour parler de cette expérience. On parlera à ce propos de « mystique nuptiale », que l’on trouve d’ailleurs de préférence dans les milieux féminins (dans la ligne de S. Bernard et, au 13e s. de Hildegarde de Bingen) ou encore chez les Franciscains. Notons que presque tous ceux qu’on a appelé les « Mystiques rhéno-flamands » étaient dominicains et formés par le thomisme, même s’ils ont subi d’autres influences, à chercher du côté du néo-platonisme du Pseudo-Denys…

Quelle était la place du Christ dans la démarche de ces mystiques, où l’on compte aussi des femmes ? Elle était essentielle et centrale. Selon la béguine Hadewijch d’Anvers, reconnue comme l’une des grandes figures de la mystique occidentale, l’union à Dieu ne se fait que par l’identification avec l’Homme-Dieu. Pour Eckhart, l’union du croyant à Dieu s’opère par un total dépouillement qui laisse le Père engendrer en lui le Verbe… On peut rattacher ceci au thème de la nouvelle naissance développé par S. Paul ( 2 Co 3, 18) ou encore aux paroles du Christ rapportées par S. Jean : « Si quelqu’un m’aime… » (Jn 14, 23)…

Un courant spirituel important est apparu vers la fin du 14e siècle, qui allait avoir un grand retentissement. Il s’agit des « Frères de la vie commune », et la spiritualité qui accompagne ce mouvement est appelée « devotio moderna », ce nom même sous-entendant une certaine rupture avec la période antérieure. A son origine se trouve Gérard Grote (1340-1384). Après de brillantes études universitaires, il se « convertit », brûle tous ses livres et se lance dans une prédication itinérante à travers les Pays-Bas. Il jette les bases d’une nouvelle conception de la spiritualité, prenant ses distances par rapport à celle des Mystiques rhénans, jugée trop intellectuelle. Il leur préfère la conversion du cœur et l’imitation de la vie et de la mort du Christ. L’âme du croyant est habitée par le Christ, et il importe d’allier vie active et contemplation. C’est dans ce courant de spiritualité que se situe Thomas a Kempis, auteur de « l’Imitation de Jésus-Christ » ouvrage qui aura une influence notable et durable jusqu’au 19es. et au-delà. L’humaniste Erasme, dont on parlera plus loin, se rattache à ce courant de spiritualité. Dans son enfance, il avait passé au moins 5 ans à l’école des Frères de la vie commune, à Deventer, aux Pays-Bas.

La fin du 15e s. est une période d’élan et de reprise, après les catastrophes que nous avons évoquées plus haut : Guerre de Cent Ans ; peste noire ; famines…
Et sur le plan de l’Église, le Grand Schisme d’Occident…
Pour mettre en valeur certains aspects de la relation au Christ – n’oublions pas le propos de cette émission – il est indispensable de caractériser cette époque, au moins sommairement. Renouveau…reprise… élan… reconstruction… c’est tout cela qui se présente à l’historien :

  • sur le plan économique, surtout du côté des villes : commerce, artisanat, industrie se développent. On notera, en particulier, le développement des villes portuaires et des routes maritimes…
  • sur le plan culturel et intellectuel, mises à part les Universités, qui sont en pleine décadence, comme on l’a déjà noté… ce sont les débuts de l’humanisme et de la science moderne.
  • sur le plan artistique, c’est le mouvement qu’on appellera la Renaissance, qui, à partir de l’Italie, va gagner progressivement toute l’Europe.

Comparés aux deux siècles précédents (12e et 13e) et aux deux suivants (16e et 17e), les 14e et 15e s. n’ont pas produit de grandes figures de sainteté, mis à part Catherine de Sienne, Vincent Ferrier ou Jeanne d’Arc… Il y en eut cependant, et on les trouve principalement chez des laïcs, et plus rarement chez des clercs ou des religieux. Ces laïcs se présentent comme très investis dans le monde. Thomas More fut chancelier du Royaume d’Angleterre. Plusieurs, notamment des femmes, certaines d’origine noble comme Brigitte de Suède, d’autres, de condition plus modeste, s’attachent à vivre la fidélité à l’Évangile dans le renoncement aux richesses et la pratique de la charité envers les pauvres.

Nous ne sommes pas en train (ni en mesure) de donner des points ou des certificats de garantie concernant la parfaite orthodoxie des témoins que nous passons ici en revue. Mais nous voulons savoir comment, à une époque donnée, certains ont répondu à la question « Pour vous, qui suis-je ? » Nous aurions pu, à ce moment de notre parcours, prendre comme exemple Martin Luther (le Père Congar, soit dit en passant, a fait le travail dans un ouvrage intitulé « Martin Luther. Sa foi, sa Réforme »). J’ai choisi d’interroger plutôt son contemporain Didier Erasme (1469-1536).

Pour le situer, il faut parler de l’Humanisme, vaste mouvement intellectuel qui démarre en Italie au milieu du 14e s. avec Pétrarque (1304-1374) et s’élargit à toute l’Europe, gagnant l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Angleterre et également le nord de la France. C’est aux Pays-Bas et en Angleterre que l’on va trouver Didier Erasme (1469-1536) et Thomas More (1477-1535) qui seront unis par une solide et féconde amitié.

L’Humanisme se caractérise par un retour à l’Antiquité philosophique, littéraire et artistique. Les auteurs anciens seront lus dans le texte, et pas seulement à travers des traductions ou des extraits tirés de leur contexte. Même attitude vis-à-vis de la Bible et des Pères de l’Église. Et, comme l’indique le mot « humanisme » cette redécouverte s’accompagne d’une mise en valeur de l’homme, dont on exaltera la beauté, la puissance et l’intelligence, non seulement dans la peinture et la statuaire, mais dans tous les domaines d’activité. On notera que cette période est marquée par des inventions nouvelles et de grandes découvertes. Gutenberg invente l’imprimerie en 1440. Copernic (1473-1543) révolutionne la vision du monde. Léonard de Vinci (1452-1519) se manifeste comme architecte, peintre et inventeur de génie. Michel-Ange (1475-1564) peindra dans la chapelle Sixtine un Christ qu’un commentateur présente de la manière suivante : « Michel-Ange lui a donné une allure juvénile de dieu grec, une carrure athlétique et un geste de Jupiter tonnant »… Mais nous sommes déjà au 16e s., où le mouvement humaniste atteint son apogée et prend le nom de Renaissance.

Pour revenir à Erasme, qu’on a nommé « Prince des Humanistes » et à la question qui nous intéresse « Pour vous, qui suis-je ? », premièrement on ne s’étonnera pas de trouver chez Erasme une aversion pour la scolastique de son temps, dogmatique, enfermée dans les définitions et les classements, éloignée de ses fondements, la Révélation et l’Évangile. Face à elle, Erasme va proposer une théologie qui, selon lui, est une œuvre proprement prophétique. Ce n’est pas une simple affaire de technique. Celui qui s’y adonne doit cultiver en lui des dispositions religieuses et un désir d’opérer en lui de réels progrès.

De cette vraie théologie (c’est le titre de son livre « Ratio verae theologiae ») le Christ occupe le centre. La théologie, de même qu’elle est avant tout explication de l’Écriture, est essentiellement connaissance du Christ et de son œuvre. Dans ses développements, Erasme va retrouver les intuitions et les expressions des Pères de l’Église, spécialement Grégoire de Nazianze, qu’il cite abondamment. Peut-on esquisser la trajectoire de cette christologie ? Elle se donne comme tâche : 1° de montrer que le Christ est le foyer de tout l’enseignement biblique ; 2° de tirer argument de la vie même du Christ et de ses enseignements, de la variété concrète des manifestations du Christ dans l’Évangile ; 3° de traiter ensuite – et par cette voie même – de l’humanité et de la divinité du Sauveur, en insistant sur le fait que pour attirer le monde à lui le Christ n’a fait aucun usage de la violence.

Cette christologie se rapproche par bien des points de celle de Martin Luther. L’un et l’autre veut s’éloigner des perspectives desséchantes de la scolastique, pour qui la théologie est devenue un exercice de pure logique, et s’enraciner dans le concret de l’Incarnation, non pas pour ramener le Mystère à de l’humain, mais pour rappeler que le Mystère ne se donne à découvrir que par cette voie, selon les termes mêmes de l’Évangile de Jean : « Et le Verbe fut chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire » (Jn 1, 14).