Lundi 1er décembre 2014

Pour vous qui suis-je ? - 14e émission

L’histoire enchanteresse

« L’histoire enchanteresse » … L’expression est de Pierre-Marie Beaude, dans son livre « Jésus oublié » (Cerf, 1977). Nous allons peu à peu comprendre en quel sens on peut entendre cette expression.

Il s’est produit, à l’époque moderne, c’est-à-dire à partir du 16e siècle, à l’époque de l’Humanisme et de la Renaissance, une mise en question de la Tradition et du Dogme, due pour une bonne part à l’émergence de sciences nouvelles, en particulier de toutes les disciplines qui permettent une appréciation plus exacte, plus précise, plus juste, des événements du passé. L’histoire, qui jusque là était écoutée aux portes de la légende, va renouveler son esprit et ses méthodes, s’aidant en particulier de l’étude des langues anciennes, qui permettra de lire plus précisément les témoignages, les documents anciens.

On perçoit tout de suite que l’événement-Jésus et les évangiles qui le rapportent sont dans la ligne de mire de cette nouvelle approche… Tout ne va pas se décider instantanément, mais on allait inévitablement vers une crise. Pourquoi ? Parce que – comme nous l’avons constaté en évoquant la scolastique – la réponse officielle à la question de Jésus (celle-là même qui est le sujet de nos émissions) était essentiellement d’ordre dogmatique. On argumentait à partir de la formule de Chalcédoine, et plus tellement à partir des évangiles. On avait, pour ainsi dire, « oublié » Jésus. A tel point que, lorsqu’on lisait les évangiles, on les interprétait à la lumière du dogme. C’est le dogme qui fournissait la clef de lecture, au risque de forcer la signification de certaines formules. Un exemple le fera comprendre (il est donné par P. M. Beaude). Dans l’épisode de la venue des Mages à Bethléem, l’évangéliste dit qu’ils « se prosternèrent » devant l’enfant. Le théologien dogmatique ne va pas se contenter d’y voir un signe d’hommage. Il va survaloriser le terme en le traduisant par « adorer », ce qui laisse supposer que les Mages auraient parfaitement reconnu la divinité de l’enfant. Ceci n’est qu’un exemple, on pourrait en trouver d’autres… Et l’on va voir apparaître et s’affirmer deux courants antagonistes, deux mentalités différentes, deux types d’approche du Mystère de Jésus. La mentalité dogmatique aura tendance à répéter mécaniquement les formules de Chalcédoine et à lire les récits évangéliques en mettant en valeur, par priorité, les éléments censés manifester, voire prouver la divinité de Jésus, et en négligeant ou dévalorisant les éléments « trop humains »… A l’inverse, la mentalité historique s’attachera à repérer l’environnement et la trame de la vie humaine de Jésus. On a utilisé à ce propos la formule « Jésus est redonné à l’histoire »… Ceci est bon, ceci est nécessaire, mais il faudra beaucoup de temps pour trouver la juste attitude, le juste équilibre entre le dogme et l’histoire. Auparavant va s’ouvrir une longue période que nous allons évoquer à présent et qui justifie l’expression « l’histoire enchanteresse ».

Autant dans la période précédente le Dogme avait imposé sa norme, autant maintenant l’histoire va devenir, aux yeux de certains, la référence ultime, et – pourrait-on dire – une sorte de nouveau dogme ! Jusqu’à l’époque moderne l’autorité de l’Église se manifestait et s’imposait dans tous les domaines du savoir : la Bible dit vrai ; la théologie est la reine des sciences ; le dogme est la norme suprême du savoir… Or cette autorité va être contestée de toutes sortes de façons. On connaît l’affaire-Galilée et la mise en question de la Bible comme explication de la structure de l’Univers. Cette affaire va ouvrir un long chapitre sur le thème « Science et foi »… Nous sommes là au début du 17e s… Au siècle suivant, le siècle des Lumières, les philosophes (Voltaire, Montesquieu, Diderot, Kant) contestent la prétention dogmatique de la religion à posséder la vérité, mettent en cause la Révélation et la Tradition, et disent : il faut organiser le savoir sur une autre base, celle de la raison… Et voilà à nouveau un long débat qui s’ouvre, sur le thème « Foi et raison », débat sans cesse réactivé jusqu’aujourd’hui (il apparaît, notons-le, dans la récente encyclique « Lumen fidei »).

Et alors, qu’en est-il de l’histoire ? Nous faisons un nouveau saut dans le temps et nous arrivons au 19e s. pour voir l’histoire se substituer à la raison comme base d’organisation du savoir : la connaissance des faits historiques est posée comme instrument privilégié d’accès à la vérité. On parlera alors d’historicisme ou d’histoire positiviste, et ici le maître à penser est Auguste Comte (1798-1857) avec sa théorie des 3 états structurant le développement de l’humanité et des individus qui la composent : l’état théologique, l’état métaphysique et l’état positif, ce dernier étant le plus élevé que l’esprit humain puisse atteindre. Dans ce dernier état, encore appelé « état scientifique », la connaissance se tourne vers les faits établis, l’observation permettant de dégager des lois générales. Sur le registre de l’histoire, qu’est-ce que cela donne ? La mentalité positiviste pense pouvoir atteindre le passé « tel qu’il fut », et ne retenir du passé que ce qui est dûment constaté, établi, rejoint par des techniques d’investigation éprouvées, dégagé de tout ce qu’une autorité ou une tradition y aura apporté. Ainsi, dans le cas de Jésus, on va entreprendre de retrouver le Jésus historique, le vrai Jésus. Et, au 19e s., on verra apparaître quantité de « Vie de Jésus » prétendant chacune à l’objectivité et s’affranchissant de la tutelle des Églises et des dogmes. C’est le cas notamment de celle d’Ernest Renan (1823-1892) publiée en 1863 comme 1er volume d’une « Histoire des origines du christianisme ». Ce livre a eu, en son temps, un retentissement considérable.

Renan est un érudit. Professeur au Collège de France, il y enseigne les langues sémitiques, et par de nombreux voyages au Moyen-Orient, il a acquis une solide connaissance de la géographie, de l’histoire et des mœurs des peuples de ces régions, en particulier de la Palestine, où il met en contraste et même en opposition la Galilée riante et verdoyante et la région de Jérusalem, aride et austère ; les Galiléens heureux et sereins et les officiels de Jérusalem, pleins de défauts. Jésus, selon Renan, privilégiera la Galilée pour y prêcher une religion simple, sincère, désencombrée de tous les appareils et de tous les dogmes. Mais on peut se demander si cette présentation de Jésus n’est pas comme le reflet de l’itinéraire de Renan lui-même et son évolution du catholicisme vers une religion sans prêtres, sans dogmes, sans culte.
Dans la préface qu’il donne à la 13e édition de son livre, Renan s’explique sur les options et les principes qui commandent sa lecture des textes évangéliques : 1° En écrivant la vie de Jésus, il faut s’astreindre à n’avancer que des choses certaines ; 2° L’histoire est essentiellement désintéressée ; le théologien, lui, a un intérêt, c’est son dogme ; 3° Les évangiles sont des textes auxquels il s’agit d’appliquer les règles communes de la critique. La critique ne connaît pas de texte infaillible : son premier principe est d’admettre dans le texte qu’elle étudie la possibilité d’une erreur ; 4° Les miracles sont de ces choses qui n’arrivent jamais ; les gens crédules seuls croient en voir.
Ce qui est étonnant, c’est qu’après avoir énoncé ces principes – notamment celui de l’objectivité et du désintéressement de l’histoire – Renan s’empresse de les transgresser, comme en témoigne ce texte, où manifestement l’auteur s’investit largement dans son récit :

Chapitre 10. Prédications du lac

Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait autour de Jésus. L’aristocratie y était représentée par un douanier et par la femme d’un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de simples gens. Leur ignorance était extrême ; ils avaient l’esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits. Pas un élément de culture hellénique n’avait pénétré dans ce premier cénacle ; l’instruction juive y était aussi fort incomplète ; mais le cœur et la bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l’existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. On ne se figure pas l’enivrement d’une vie qui s’écoule ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme d’azur d’une profondeur sans fin (…) L’œil clair et doux de ces âmes simples contemplait l’univers en sa source idéale ; le monde dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur mérita un jour d’être admis devant la face de Dieu (…)
Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait dans une barque et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage. Tantôt, il s’asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l’air est si pur et l’horizon si lumineux. La troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans leur première fleur. Un doute naïf s’élevait parfois, une question douce¬ment sceptique : Jésus, d’un sourire ou d’un regard, faisait taire l’objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, l’épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir ; on se croyait à la veille de voir Dieu, d’être les maîtres du monde ; les pleurs se tournaient en joie ; c’était l’avènement sur terre de l’universelle consolation.
(…) Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements…
C’est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux. C’est lui qui l’a créé…

La « Vie de Jésus » de Renan est l’un des nombreux ouvrages qui ont été écrits sous ce titre à la fin du 19e s. La plupart d’entre eux l’ont été en terre germanique et dans le courant, d’obédience luthérienne, qu’on a appelé la théologie libérale (ainsi appelée parce que, précisément, elle entendait se libérer, s’affranchir des dogmes et du poids d’une tradition ecclésiale pour se mettre « scientifiquement » à la recherche du Jésus historique). Mais cette démarche, en définitive, fut si peu objective que l’on a pu montrer que ces diverses « vies de Jésus » portaient singulièrement la marque de leurs auteurs et de leurs a priori philosophiques, implicites ou non. C’est ce qu’a montré Albert Schweitzer dans son « Histoire des vies de Jésus », publiée en 1906, où il concluait que ces ouvrages en disaient plus long sur les chercheurs que sur Jésus, car ils s’y reflétaient comme dans un miroir.

Que faut-il en conclure ? Non pas qu’il faille renoncer à la recherche historique à propos de Jésus – et nous verrons qu’elle sera intensément reprise au cours du 20e s. – mais que l’illusion positiviste d’une histoire scientifique impartiale doit être abandonnée. On pourrait dire : la recherche historique est nécessaire comme faisant partie d’un discours sérieux à propos de Jésus, mais elle ne constitue pas le préalable indispensable à toute parole sur Jésus, et a fortiori le seul discours valable à propos de Jésus.

Quelques convictions au terme de ce parcours sur l’histoire

1° Tout discours sur Jésus – y compris le discours chrétien – doit intégrer la dimension historique, car Jésus appartient au passé, s’est inscrit dans un moment de l’histoire, et peut être rejoint par les méthodes de la science historique, de la même façon que les autres personnages du passé.
N.B.- Je dis « y compris le discours chrétien » car s’il néglige cette dimension il ne rend pas justice à l’incarnation, au « vraiment fait chair » qui est au cœur même de la foi.

2° Cela dit, l’histoire, la science historique, ne saurait s’ériger en juge suprême, en norme ultime, du discours sur Jésus, car elle outrepasserait sa compétence, qui est celle d’une science humaine, limitée, sectorielle, inapte à proposer sur la réalité un propos totalisant.

3° Le discours chrétien fait intervenir un fait qui n’est pas de l’ordre de l’historique, au sens du réel vérifiable : c’est l’événement de la Résurrection, qui n’est atteint que dans la foi. Cet événement ne vient pas en concurrence avec les données factuelles, il ne les supplante pas, il ne les transforme pas, mais il vient révéler leur sens ultime, comme la fin éclaire toute la trajectoire. C’est en ce sens que les évangiles ne sont pas des récits historiques, même s’ils contiennent des éléments que la science historique peut et doit repérer.

4° On peut s’interroger sur la diversité des discours – et même des discours chrétiens – sur Jésus. Elle est infinie. On ne peut imaginer une clôture, un moment où la question « Pour vous, qui suis-je ? » recevrait une réponse ultime. Pourquoi ? Parce que – et on a pu le voir tout au long de cette série d’émissions – cette réponse est de l’ordre de la découverte et du témoignage, lesquels sont éminemment personnels. Toutefois la réponse, si personnelle qu’elle soit, a également une dimension communautaire, comme nous l’avons vu en commentant le Symbole. Mon « je crois » s’inscrit dans un « nous croyons ». Et ce n’est pas un hasard si Pierre, parlant ici au nom des disciples, se verra plus tard confier la mission de les confirmer dans la foi.