Lundi 17 mars 2014 — Dernier ajout samedi 15 mars 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 6e émission

Le témoignage de Paul

Dans nos émissions précédentes, qui portaient sur les Évangiles, nous avons vu que les auteurs – à l’exception de Luc au tout début du Livre – n’apparaissent pas personnellement dans leur témoignage, parlant d’eux-mêmes et de leur relation personnelle à Jésus. Il en va tout autrement de Paul, dont nous avons à parler aujourd’hui.

  • D’une part, nous possédons de nombreux éléments concernant sa biographie, qui nous viennent, soit du Livre des Actes, soit de ses propres écrits, ses Lettres (qui, notons-le au passage, sont les textes les plus anciens dont nous disposons, antérieurs pour la plupart aux Quatre Évangiles) …
  • D’autre part, dans ses Lettres, où il communique avec les communautés qu’il a fondées, pour les soutenir dans leur foi, les enseigner et répondre à leurs questions, Paul ne se cache pas derrière un enseignement impersonnel, mais il parle à la première personne, il dit « je », il témoigne de sa propre foi au Christ… Il va même jusqu’à dire, parfois « Prenez-moi pour exemple » (Ph 3, 17).

Nous allons donc aujourd’hui parler de Paul, de son témoignage rendu au Christ, de sa réponse personnelle à la question « Pour vous, qui suis-je ?  ». Dans une prochaine émission nous nous intéresserons davantage à son enseignement sur le Christ, à sa « christologie » telle qu’elle s’exprime et s’approfondit au rythme de ses différentes Épîtres … On pourrait intituler l’émission d’aujourd’hui «  Paul le croyant  » et la prochaine « Paul le théologien ».

Le point d’ancrage du témoignage de Paul, c’est bien sûr sa rencontre du Christ sur le chemin de Damas, sa « conversion ». Ce mot est bien approprié, qui signifie « retournement ». Retournement par rapport à quoi ? à tout ce que Paul avait été, avait vécu, avait cru, avait professé jusque là.

Pour exprimer le sens et la portée de cet événement, Paul – qui n’avait pas connu le Christ « selon la chair », entendez : qui n’avait pas eu de contact avec Jésus de Nazareth au temps de sa vie terrestre – affirme avoir été « saisi » par le Christ, empoigné par lui, pourrait-on dire, d’une manière telle que celui-ci ne le lâchera plus. La conversion a un caractère de soudaineté remarquable. Elle n’apparaît pas au terme d’un cheminement ou d’une longue réflexion, bien au contraire, comme le souligne le récit qui, dans sa première partie, manifeste avec force détails que Paul est en pleine activité de répression, de persécution, vis-à-vis des chrétiens.

Quand je parle du récit, il faut préciser tout de suite – et cela marque bien l’importance de l’événement – qu’il n’y a pas moins de 3 relations dans le Livre des Actes (ch. 9, 22 et 26), à quoi il faut ajouter des références dans plusieurs épîtres, notamment l’Épître aux Galates …

Prenons le temps de lire l’un de ces récits. Au chapitre 9, le récit est à la 3e personne : c’est l’auteur des Actes qui raconte la scène. Aux chapitres 22 et 26, c’est Paul lui-même qui s’exprime, devant les Juifs après son arrestation au Temple (22), et devant le roi Agrippa (26). Nous prendrons le texte du chapitre 22.

Nous sommes en présence d’une scène qui fait inévitablement penser à des scènes du même genre que l’on trouve dans la Bible et que l’on range dans la catégorie « récit de vocation ». Je pense en particulier à Exode 3, la scène du Buisson ardent et de la vocation de Moïse, et encore à Isaïe 6, qui raconte la vocation d’Isaïe… On ne peut à partir du récit lui-même se faire une idée précise de la figure concrète de l’événement, tel qu’il aurait pu être capté par une caméra et un magnétophone. L’initiative divine et le caractère surnaturel, transcendant, de sa manifestation sont exprimés par des éléments en quelque sorte « codés » : perception d’une voix, comme pour Moïse, comme pour Isaïe, ajoutons : comme pour Jésus au Baptême … Mais cette voix n’est pas forcément entendue par tous … Mise à terre de Paul, à quoi répond, chez Moïse et chez Isaïe, une crainte révérencielle suscitée par l’approche de la divinité : « Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu » (Ex 3,6) ; « Malheur à moi, je suis perdu ! Je suis un homme aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur tout-puissant » (Is 6, 5). A la mise à terre de Paul correspond, un peu plus loin dans le texte, la mention « Relève-toi » (présente aussi, d’une manière ou d’une autre, dans les deux récits évoqués). A la lumière éblouissante jusqu’à l’aveuglement répond le retour à la vue associé – ce n’est pas un hasard – à la mention du baptême… Et l’on trouvera finalement l’expression de la mission, qui se résume en ces termes : « Être témoin pour lui (Jésus) devant tous les hommes » …

Nous sommes donc ici en présence d’un événement – exprimé en termes hautement symboliques – dont la réalité ne fera aucun doute (pour Paul et pour ceux qui l’entourent), et auquel Paul ne cessera de faire référence pour témoigner de sa conversion et de sa mission, et pour revendiquer sa qualité d’apôtre (cf Ga 1, 15 ; I Co 9, 1).

Nous allons maintenant regarder les Lettres de Paul et observer comment s’y exprime sa relation au Christ et par là-même sa réponse à la question « Pour vous, qui suis-je ? ». (NB. On aura noté, dans le récit de la conversion, que la question sur l’identité de Jésus ne vient pas de Jésus lui-même, mais de Paul : « Qui es-tu Seigneur ? »).

On sait, en étudiant leur genre littéraire, que les Lettres de Paul ont, pour une bonne part, l’allure de traités théologiques. C’est particulièrement vrai pour l’Épître aux Romains, qui d’ailleurs ne s’adresse pas à une communauté fondée par Paul lui-même. Mais, dans celles qu’il a fondées, comme Corinthe, Philippes ou Thessalonique, Paul, s’adressant à des gens qu’il connaît, laisse apparaître davantage son témoignage personnel et sa relation personnelle au Christ. Raymond E. Brown, étudiant sous cet angle le corpus paulinien, résume son enquête en désignant Paul comme « cet homme qui fit plus que tout autre en son temps pour amener les hommes à comprendre ce que Jésus-Christ signifiait pour le monde ». On pourrait comprendre que Paul s’est révélé comme un théologien particulièrement persuasif. Mais notre auteur n’a aucun mal à montrer que la relation de Paul à Jésus est autre chose que simplement intellectuelle, et que le discours n’est pas que la leçon qu’il faut apprendre et après cela on referme le livre (p. 492). Si Paul n’a pas connu le Christ « selon la chair », il a bel et bien rencontré le Vivant sur le chemin de Damas et a noué avec lui une relation intense, intime et indéfectible dont il parlera fréquemment et chaleureusement. Les deux paragraphes qui suivent sont tirés du livre de Raymond E. Brown « Que savons-nous du Nouveau Testament ? » p. 492.

Dans la révélation dont il avait bénéficié, Paul, qui savait déjà de quel amour Dieu avait aimé ses ancêtres Israélites, avait découvert un amour au-delà de toute imagination. Il s’était senti « saisi » par le Christ Jésus (Ph 3, 12). Paul s’exclame avec une crainte respectueuse : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Ce qu’il confesse en Rm 8, 35-37 dut être exprimé bien des fois dans les épreuves dont il dresse la liste en 2 Co 11, 23-29 (*) : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? la tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? … En tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. » Cet amour devint le moteur de la vie de Paul quand il comprit à quel point il était central : « Car l’amour du Christ nous presse, à la pensée que… un seul est mort pour tous » (2 Co 5, 14).

Aucun autre disciple de Jésus au temps du NT n’a laissé un témoignage écrit comparable à celui de Paul. La façon dont il communique l’amour du Christ est souvent inoubliable. Dans toute la bibliothèque du christianisme il est difficile de trouver l’équivalent de son éloquence passionnée. À ce que nous avons déjà cité, ajoutons les exemples suivants :
« Je suis mort à la Loi afin de vivre à Dieu : je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 19-20).
« Pour moi, la Vie c’est le Christ et mourir représente un gain » (Ph 1,21).
« Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2).
« Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde » (Ga 6, 14).
« Dans le Christ ni circoncision ni incirconcision ne comptent, mais seulement la foi opérant par l’amour » (Ga 5,6).

On remarquera la place de la croix dans cette expérience du Christ, la croix à laquelle il consacrera un développement important dans la 1re Épître aux Corinthiens : c’est le célèbre passage où il parle de la sagesse de Dieu, qui est folie pour les hommes : « Le langage de la croix est folie pour ceux qui se perdent… Mais ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (I Co 1, 18-25).

L’expression « en Christ » ou « dans le Christ » mérite d’être soulignée. Elle est caractéristique du langage de Paul et dit à quel niveau de profondeur se situe son union au Christ et plus généralement l’union de tout chrétien au Christ. Il ne s’agit pas ici d’une connaissance superficielle ou d’une simple relation de Maître à disciple, mais d’une configuration, d’une incorporation. Dans l’Épître aux Romains, au chapitre 6, Paul dit que par le baptême nous avons été greffés sur le Christ au point de devenir un même être avec Lui. Il dit aussi ailleurs « nous avons revêtu le Christ » et encore (2 Co 5, 17) « Si quelqu’un est en Christ, c’est une créature nouvelle ».

Un autre grand chapitre de la 1re Lettre aux Corinthiens est consacré à l’amour : « Pour en finir avec les divisions à Corinthe, Paul proposa de l’amour une description extraordinairement émouvante. Sa propre expérience lui permettait d’affirmer que, de tous les dons ou charismes reçus de Dieu en Christ, le plus grand, c’est l’amour » (R.E. Brown, op. cit. p. 492).

L’expérience personnelle que Paul a faite du Christ aura marqué profondément sa théologie, on ne peut en douter. Dans la prochaine émission, qui sera comme le deuxième volet consacré au témoignage de Paul, nous nous attacherons précisément à retracer l’évolution et l’approfondissement de sa pensée sur le Christ, de sa « christologie ».

(*) « Souvent j’ai été à la mort. Cinq fois j’ai reçu des juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois j’ai été battu de verges ; une fois lapidé ; trois fois j’ai fait naufrage. Il m’est arrivé de passer un jour et une nuit dans l’abîme ! Voyages sans nombre, dangers des rivières, dangers des brigands, dangers de mes compatriotes, dangers des païens, dangers de la ville, dangers du désert, dangers de la mer, dangers des faux frères ! Labeur et fatigue, veilles fréquentes, faim et soif, jeûnes répétés, froid et nudité ! Et sans parler du reste, mon obsession quotidienne, le souci de toutes les Églises ! Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber, qu’un feu ne me brûle ? » (2 Co 1,23-29).