Mardi 8 avril 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 7e émission

Paul le théologien

La dernière fois, nous nous sommes attachés à découvrir la relation personnelle de Paul au Christ, telle qu’elle transparaît à travers ses écrits. Aujourd’hui nous nous intéresserons plus précisément à la christologie de Paul, à sa doctrine ou à son enseignement sur le Christ. Il est bien évident que les deux points de vue ne sont pas totalement étrangers, mais ils ne se recouvrent pas exactement. La doctrine de Paul s’approfondira à mesure de son expérience personnelle du Christ ; son expérience pastorale aussi jouera un rôle non négligeable dans cette affaire.

Pour bien le comprendre, il nous faut reparler du « genre littéraire » des Épîtres. Nous l’avons déjà fait remarquer : les épîtres de Paul ne sont pas de simples lettres, adressées à des destinataires précis dans des circonstances précises. Dépassant cet aspect conjoncturel, elles comportent toujours un enseignement. Et très tôt elles ont circulé entre les communautés, au point qu’on pourrait les comparer aux lettres encycliques de nos papes actuels. Mais il faut aller plus loin encore, et considérer qu’elles ont été intégrées au nombre des écrits du Nouveau Testament et donc reconnues comme inspirées. De ce fait, elles ont pour nous une valeur référentielle et normative, en sorte que toute christologie actuelle devra s’y rapporter comme à sa source.

Pour toutes ces raisons, nous avons donné comme titre à la présente émission « Paul le théologien  », celui qui, avec les autres témoins privilégiés que sont les évangélistes et tout spécialement Jean, vont produire ce que l’on peut appeler une théologie du Nouveau Testament, et pour ce qui nous regarde ici, une christologie du Nouveau Testament.

La christologie de Paul ne nous est pas donnée toute formée dès le départ. Elle s’est constituée dans la durée, au rythme des questions posées par les communautés auxquelles il s’adressait : Thessalonique, Philippes, Corinthe, etc.

Il est possible de dater – au moins sommairement – les Épîtres, et de suivre, à partir des thèmes qui y sont traités, le cheminement de la pensée de Paul. Les Épîtres s’étalent sur une période d’une douzaine d’années, entre 50 et 63. La plus ancienne est la 1re aux Thessaloniciens, et la plus récente pourrait être l’Épître aux Colossiens (l’Épître aux Éphésiens étant probablement d’une autre main que celle de Paul).

Pour ce qui nous concerne ici, on pourrait discerner 3 groupes, et pour chaque groupe un centre d’intérêt assez précis :

  • Les Thessaloniciens, et un peu plus tard les Corinthiens, se posaient beaucoup de questions sur le sort des défunts et le retour du Christ, d’où des développements dans ces épîtres, sur la Résurrection du Christ, la résurrection des morts et la fin des temps. On verra toutefois, surtout dans la 1re aux Corinthiens, que le thème de la Croix est très présent : pas de résurrection sans la Croix.
  • Un deuxième groupe est constitué par l’Épître aux Galates et l’Épître aux Romains, où la question est celle du salut par la foi au Christ ou (pour reprendre le titre d’un ouvrage de Bernard Sesboüé) de « Jésus-Christ, unique médiateur »…
  • Dans un troisième groupe, on pourrait placer Philippiens, Colossiens et Éphésiens, où l’on trouve le point culminant de la pensée de Paul sur le Christ, comme condensée dans les 3 Hymnes qui figurent au début de chacune de ces Épîtres, à savoir : Ph 2, 1-11 ; Col 1, 15-20 et Ep 1, 3-14.

Nous venons d’évoquer la démarche, le cheminement de Paul dans l’expression de sa foi au Christ, dans l’élaboration de sa christologie. Il ne faudrait pas perdre de vue le point de départ, qu’on pourrait appeler aussi le point focal de cette démarche, qui est l’événement de la Résurrection de Jésus et l’expérience que Paul en a faite sur le chemin de Damas. On pourrait s’accorder pour dire (et pour résumer cette démarche) : Paul, à partir de la Résurrection, approfondit l’expression de la foi primitive telle qu’elle apparaît dans le Livre des Actes : « Il a été fait Seigneur et Christ par sa résurrection d’entre les morts ».

Ne perdant pas de vue notre question-guide « Pour vous, qui suis-je ? », il m’est venu à l’idée de regarder comment Paul nomme le Christ, quels sont les titres qu’il privilégie pour le désigner. L’exercice est simple : il suffit de les comptabiliser en utilisant une concordance. Voici le résultat de cette petite enquête :

  • Le nom de « Jésus » employé seul est rare.
  • On trouve plus fréquemment « Jésus » associé à « Christ » et/ou à « Seigneur » dans des expressions diverses : le Seigneur Jésus, le Seigneur Jésus-Christ, Notre Seigneur Jésus, Notre Seigneur Jésus-Christ (cette dernière expression, renfermant la titulature complète, apparaît notamment dans l’adresse, au début de l’Épître, et dans l’envoi, à la fin.
  • « Christ » et « Seigneur » sont, à l’origine, des noms de fonction, exprimant respectivement la messianité de Jésus et sa souveraineté acquise par la Résurrection. Mais on s’aperçoit que chez Paul ils ont tendance à devenir des noms personnels, notamment quand ils sont employés seuls. Par exemple : « Discernez ce qui plaît au Seigneur » (Ep 5, 10) ; « Tenez bon dans le Seigneur  » (Ph 4, 1)… C’est particulièrement vrai pour « Christ ». Dans l’Épître aux Romains ce cas de figure apparaît une vingtaine de fois, cf. 8, 9 : « Qui n’a pas l’esprit de Christ ne lui appartient pas  » ou 14, 9 : « Christ est mort et est revenu à la vie » ; 10, 4 : « La fin de la Loi, c’est Christ » … On peut également faire état de formules comme la Loi du Christ, l’Evangile du Christ, la Croix du Christ, la grâce du Christ, et remarquer l’expression typiquement paulinienne « en Christ » que nous avons déjà soulignée comme exprimant le plus fortement la relation intime du croyant au Christ, cf. Rm 6, 3 : « Baptisés en Christ Jésus, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés  ».

Au risque de passer sous silence des aspects importants de la christologie de Paul, je propose de porter attention à deux textes (déjà mentionnés supra) qui en constituent l’expression la plus achevée et la plus synthétique : Philippiens 2, 6-11 et Colossiens 1, 15-20. L’un et l’autre sont des réponses directes et explicites à la question «  Pour vous, qui suis-je ? »

L’Hymne des Philippiens trace comme une grande parabole où le Christ, affirmé d’emblée dans son identité divine, descend dans le monde humain et y accomplit une œuvre de service allant jusqu’au don de sa propre vie. Au centre de ce texte, un « c’est pourquoi » fait se redresser la courbe et conduit vers l’élévation en gloire et l’attribution au Christ du titre souverain de Seigneur et Sauveur de la création tout entière.

Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix.

C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.

L’hymne des Colossiens célèbre la grandeur universelle du Christ. Il comporte deux strophes strictement parallèles séparées par un texte intermédiaire qui les relie entre elles. Dans la première strophe, le Christ «  image du Dieu invisible  » préside aux destinées de la création tout entière dont il apparaît comme le point ultime et l’aboutissement. La seconde strophe le situe comme Principe de l’œuvre de réconciliation : nous sommes là sur le registre du salut et nous retrouvons d’une certaine façon le thème de la justification (cf. supra Épître aux Romains) puisque c’est en lui que réside la Plénitude d’une vie divine qu’il transmet gratuitement aux hommes.

Il est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.

Tout est créé par lui et pour lui, et il est, lui, par-devant tout ; tout est maintenu en lui, et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Église.

Il est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix.

On remarquera que ces deux textes ont une forme hymnique qui les rend propices à l’usage liturgique. Il est possible, d’ailleurs, que Paul les ait reçus d’une tradition antérieure, à l’instar de sa « confession de foi  » de I Co 15. L’essentiel est qu’il les ait pris à son compte pour exprimer sa vision personnelle et nous donner la version la plus achevée de sa christologie. Il est tout à fait indiqué que nous les reprenions à notre tour dans nos célébrations et dans la Liturgie des Heures, la prière officielle de l’Église.