Lundi 19 mai 2014 — Dernier ajout mardi 13 mai 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 8e émission

Irénée de Lyon

Irénée est une figure attachante de la première grande période des Pères de l’Église, celle des Pères Apostoliques et des Pères Apologistes, au 2e siècle et au début du 3e siècle : apostoliques parce qu’ils sont tout proches des Apôtres et soucieux de s’y rattacher ; apologistes, parce qu’ils entrent en dialogue avec la culture de leur temps et ont le projet d’y exprimer et d’y défendre la foi chrétienne. Justin à Rome, Tertullien en Afrique du Nord, Clément en Égypte, Théophile à Antioche de Syrie représentent diversement ce mouvement.

Nous disposons de peu d’éléments relatifs à la biographie d’Irénée. Asiate d’origine, il a dû naître vers 140, peut-être à Smyrne, en Asie Mineure. Il est venu très tôt à Lyon, nous ne savons pas exactement en quelles circonstances ou pour quelles raisons. Il fut ordonné prêtre par l’évêque Pothin, auquel il succédera (Pothin a subi le martyre au moment de la persécution de Marc-Aurèle).

Irénée mérite bien son nom, car il a œuvré pour la paix et la concorde, tant par son attitude vis-à-vis des mouvements hétérodoxes, gnostiques ou montanistes, qu’il affrontera fermement mais sans agressivité, que pour son souci permanent de l’unité dans la foi. On notera également son intervention auprès du pape Victor pour que celui-ci n’oblige pas les Orientaux à se plier aux usages romains.

Si l’on n’est pas très renseigné sur la vie d’Irénée, en revanche on connaît bien sa théologie, grâce aux deux principaux ouvrages qu’il nous a laissés : La « Démonstration de la prédication apostolique » et l’« Adversus haereses » dont le titre développé est « Contre les hérésies, ou Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur ». Dans ce long ouvrage, Irénée s’attaque aux courants gnostiques, spécialement celui de Valentin, qui détournaient subtilement le message chrétien sur Dieu, sur le Christ, sur la création, sur le salut… Ils réservaient notamment le salut à un petit nombre de personnes, censées acquérir la connaissance (en grec : gnosis) par des pratiques initiatiques. Le témoignage rendu par Irénée au Christ et plus largement à la Trinité sainte s’inscrit dans la lutte contre la Gnose, qu’il tient pour une falsification de la foi apostolique, de la foi reçue des Apôtres.

Dans un article intitulé « Irénée et les débuts de la théologie », le Professeur André Benoît nous dit : « Le premier à avoir édifié une théologie d’envergure est l’évêque de Lyon, saint Irénée » (2000 ans de christianisme, vol. 1). Cela veut dire que, reprenant systématiquement le donné de la foi reçue des Apôtres, il le développe et le construit dans une synthèse articulée, cohérente et complète.

La synthèse qu’il nous propose est centrée sur le mystère du salut et sa réalisation. Ce Mystère, il l’appelle l’économie, et nous allons voir comment il situe le Christ dans cette économie.

Au sens originel, l’économie signifie la gestion et l’administration d’une maison, et, par dérivation il signifie le plan, la disposition, l’arrangement qui interviennent dans n’importe quelle affaire. Dans le Nouveau Testament on le trouve chez Paul quand il dit, en parlant de lui-même et des ministres de l’Évangile « Que l’on nous regarde comme des intendants des mystères de Dieu » (I Co 4, 1)…

Deux textes ont visiblement influencé Irénée : Ephésiens 1, 3-14 et Jean 1, 1-18 :

  • C’est dans Ephésiens 1 que l’on trouve comme une grande fresque décrivant le dessein de salut et sa réalisation dans le Christ qui « récapitule » l’histoire humaine pour la conduire à son terme.
  • C’est au Prologue qu’Irénée emprunte le terme de « Verbe », très fréquent dans son langage pour désigner le Christ, et le mouvement d’incarnation qui est au centre de sa perspective.

L’économie apparaît ainsi comme une histoire qui part d’un commencement pour arriver à une fin et qui est marquée par 3 moments : la création, la venue du Christ et la fin des temps

Reprenons ces différents aspects pour les développer et les illustrer par quelques textes.

Dieu a un dessein de salut et ce dessein de salut concerne l’homme. Dieu crée l’homme pour le faire participer à sa vie. Il est remarquable de voir la place centrale de l’homme dans cette affaire : toute la création est centrée sur l’homme, finalisée par l’homme. Irénée le dit textuellement : « La création est dépensée au bénéfice de l’homme, car ce n’est pas l’homme qui a été fait pour elle, mais elle pour l’homme  » (AH V, 29, 1). Et si l’on regarde du côté du terme, on va trouver toute un foisonnement d’expressions pour dire la destinée ultime de l’homme : incorruptibilité et immortalité, vision et connaissance de Dieu, filiation adoptive et divinisation. On cite couramment la belle expression : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu » (AH IV, 20, 7) Mais la condition qui rend possible la vision et la connaissance du Père est l’incarnation du Fils. C’est lui qui confère la filiation adoptive et qui opère le don de l’Esprit Saint qui nous fait voir Dieu. Noter comment la perspective trinitaire est toujours présente chez Irénée ; le salut vient du Père par le Fils qui donne l’Esprit, et l’homme habité par l’Esprit accède au Père par le Fils.

Il est temps de citer quelques textes. Commençons par le début. Une expression intéressante manifeste que l’œuvre de création relève de la Trinité, et non d’un Dieu indifférencié. Irénée, à travers l’image du modelage de la créature, nomme le Fils et l’Esprit « les mains du Père » :

AH IV.20.1. On ne peut donc connaître Dieu selon sa grandeur, car il est impossible de mesurer le Père ; mais selon son amour car c’est celui ci qui nous conduit à Dieu par son Verbe , ceux qui lui obéissent apprennent en tout temps qu’il existe un Dieu si grand et que c’est lui qui, par lui même, a créé, a fait et a ordonné toutes choses. Or, parmi ce tout, il y a nous mêmes et notre monde. Donc nous aussi, avec tout ce que renferme le monde, nous avons été faits par lui. C’est de lui que l’Écriture dit : « Et Dieu modela l’homme en prenant du limon de la terre, et il insuffla en sa face un souffle de vie. » Ce ne sont donc pas des anges qui l’ont fait ni modelé car des anges n’auraient pu faire une image de Dieu , ni quelque autre en dehors du vrai Dieu, ni une Puissance considérablement éloignée du Père de toutes choses. Car Dieu n’avait pas besoin d’eux pour faire ce qu’en lui même il avait d’avance décrété de faire. Comme s’il n’avait pas ses Mains à lui ! Depuis toujours, en effet, il y a auprès de lui le Verbe et la Sagesse, le Fils et l’Esprit. C’est par eux et en eux qu’il a fait toutes choses, librement et en toute indépendance, et c’est à eux qu’il s’adresse, lorsqu’il dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » C’est donc bien de lui même qu’il a pris la substance des choses qui ont été créées, et le modèle des choses qui ont été faites, et la forme des choses qui ont été ordonnées.

Dém.11. Quant à l’homme, c’est de ses propres mains qu’il le façonna en prenant de la terre ce qu’il y a de plus pur et de plus fin et en mélangeant dans une juste mesure sa puissance avec la terre, et en effet il dessina sur la chair façonnée sa propre forme, de façon que même ce qui serait visible portât la forme divine, car c’est en tant que façonné à l’image de Dieu que l’homme fut placé sur la terre. Et, pour qu’il devînt vivant, Dieu souffla sur son visage un souffle de vie, en sorte que, et selon le souffle et selon la chair façonnée, l’homme fût semblable à Dieu. Donc il était libre, et maître de lui, ayant été fait par Dieu pour avoir autorité sur tous les êtres qui seraient sur la terre. Et ce grand univers créé qui avait été préparé par Dieu avant le façonnage de l’homme, fut donné comme emplacement à l’homme, tandis qu’il contenait toutes choses en lui-même.

AH V.28.4. C’est pourquoi, durant tout ce temps, l’homme modelé au commencement par les Mains de Dieu, je veux dire par le Fils et par l’Esprit, devient à l’image et à la ressemblance de Dieu : la paille c’est à dire l’apostasie est enlevée, tandis que le froment c’est à dire ceux qui portent comme fruit la foi en Dieu est introduit dans le grenier. C’est pourquoi aussi la tribulation est nécessaire à ceux qui sont sauvés, pour que, étant en quelque sorte moulus, puis pétris par la patience avec le Verbe de Dieu, et enfin cuits au four, ils soient aptes au festin du Roi. Comme l’a dit quelqu’un des nôtres, condamné aux bêtes à cause du témoignage rendu par lui à Dieu : « Je suis le froment du Christ, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain de Dieu. »

 Il convient maintenant de s’arrêter à l’incarnation. L’incarnation signifie la condition du Fils fait homme. L’incarnation du Fils, avec le don de l’Esprit qui en est la conséquence, constitue un nouveau mode de présence de Dieu dans la création. Elle porte la création à son achèvement, non sans l’avoir d’abord restaurée, car Irénée n’ignore pas la place du péché, qui altère l’image et empêche l’Esprit Saint de réaliser son œuvre, qui est de continuer le modelage commencé à la création de tout homme afin de le rendre parfaitement ressemblant au Christ Jésus qui est l’image parfaite de Dieu (cf. Col 1, 15).

AH V.16.2 La vérité de tout cela apparut lorsque le Verbe de Dieu se fit homme, se rendant semblable à l’homme et rendant l’homme semblable à lui, pour que, par la ressemblance avec le Fils, l’homme devienne précieux aux yeux du Père. Dans les temps antérieurs, en effet, on disait bien que l’homme avait été fait à l’image de Dieu, mais cela n’apparaissait pas, car le Verbe était encore invisible, lui à l’image de qui l’homme avait été fait : c’est d’ailleurs pour ce motif que la ressemblance s’était facilement perdue. Mais, lorsque le Verbe de Dieu se fit chair, il confirma l’une et l’autre : il fit apparaître l’image dans toute sa vérité, en devenant lui-même cela même qu’était son image, et il rétablit la ressemblance de façon stable, en rendant l’homme pleinement semblable au Père invisible par le moyen du Verbe dorénavant visible.

L’incarnation, selon Irénée, comporte 3 étapes ou 3 périodes successives, que Jacques Fantino, commentateur d’Irénée, décrit de la façon suivante. La première est celle de la manifestation visible du Fils incarné : elle va de la conception virginale à l’Ascension et à la Pentecôte. C’est le temps de la mission de Jésus sur terre. La deuxième période correspond à l’effusion de l’Esprit Saint sur terre. L’Esprit poursuit dans les hommes l’œuvre accomplie par le Fils incarné, Jésus, jusqu’à la manifestation glorieuse de celui-ci à la fin des temps. C’est le temps de l’Église. Commencera alors la troisième période où le Christ Jésus vivra avec les élus auprès du Père. C’est le temps du Royaume de Dieu. (207)

Il faut souligner ici un terme important, que l’on trouve fréquemment sous la plume d’Irénée, c’est le mot récapitulation. Que faut-il entendre par ce mot, emprunté d’ailleurs à saint Paul (Eph 1, 9. 10) ? Pour Irénée, le Fils de Dieu a voulu, dans un corps et une vie d’homme, faire l’expérience de tous les âges de l’existence. Le Christ, de la sorte, a récapitulé en lui-même la longue histoire des hommes et de la création, à partir de la chair tirée de la terre, avec ses joies et ses échecs, ses pesanteurs, son attente. Ainsi, le mot de récapitulation signifie que le Christ, nouvel Adam, chef et tête de l’humanité, l’assume pour la rénover et la mener à son achèvement.

AH III 16. 6. Ainsi s’égarent-ils (les gnostiques) loin de la vérité, parce que leur pensée s’écarte du vrai Dieu. Ils ignorent en effet que le Verbe de Dieu, le Fils unique, qui était de tout temps présent à l’humanité, s’est uni et mêlé selon le bon plaisir du Père à son propre ouvrage par lui modelé et s’est fait chair : et c’est ce Verbe fait chair qui est Jésus-Christ notre Seigneur, et c’est lui qui a souffert pour nous, qui est ressuscité pour nous, qui reviendra dans la gloire du Père pour ressusciter toute chair, faire apparaître le salut et appliquer la règle du juste jugement à tous ceux qui subiront son pouvoir. Il n’y a donc qu’un seul Dieu, le Père, comme nous l’avons montré, et un seul Christ Jésus, notre Seigneur, qui est passé à travers toutes les « économies » et qui a tout récapitulé en lui-même. Dans ce « tout » est aussi compris l’homme, cet ouvrage modelé par Dieu : il a donc récapitulé aussi l’homme en lui, d’invisible devenant visible, d’insaisissable, saisissable, d’impassible, passible, de Verbe, homme. Il a tout récapitulé en lui-même, afin que, tout comme le Verbe de Dieu a la primauté sur les êtres supracélestes, spirituels et invisibles, il l’ait aussi sur les êtres visibles et corporels, assumant en lui cette primauté et se constituant lui-même la tête de l’Eglise, afin d’attirer tout à lui au moment opportun.

Il ne faudrait pas se méprendre. L’Incarnation du Christ n’est pas pour Irénée l’exaltation de l’homme, dans une sorte d’humanisme gratuit, mais le salut par la croix. La théologie irénéenne plante la croix comme un arbre réplique de l’arbre de vie. A travers la Passion et la Croix, le Sauveur entre dans la gloire de Dieu, il y installe l’humanité assumée, à la droite du Père. Premier-né de ceux qui sont morts et qui meurent, il apporte à tous l’espérance de l’incorruptibilité. L’action du Christ, nouvel Adam, rétablit et accomplit ; il remodèle, en quelque sorte, le visage de l’homme ravagé par le péché. Il ressoude en même temps la caravane humaine disloquée et refait le peuple de Dieu. On notera, dans le texte suivant, le symbolisme de la croix dans ses dimensions verticales et horizontales, qui signifient l’amplitude du salut dans sa transcendance et son universalité.

Dém. 34 Et c’est pourquoi le Verbe dit, par le prophète Isaïe, en annonçant d’avance les choses à venir car ils [étaient] prophètes parce qu’ils annonçaient les choses à venir le Verbe, dis je, s’exprime ainsi par lui : « Je ne refuse pas et je ne désapprouve pas ; mes épaules, je [les] ai livrées aux coups, et mes joues aux soufflets, et mon visage, je ne l’ai pas détourné de l’ignominie des crachats. » Donc, par l’obéissance à laquelle il s’est soumis jusqu’à la mort en pendant au bois, il a détruit l’antique désobéissance commise sur le bois, et parce que c’est le Verbe du Dieu tout puissant lui même qui selon sa condition invisible est répandu chez nous dans tout cet univers et qui embrasse et sa longueur et sa largeur et sa hauteur et sa profondeur car c’est par le Verbe de Dieu que toutes choses ici [ bas] ont été disposées et sont régies la crucifixion du Fils de Dieu s’est faite aussi en ces [dimensions] quand il a tracé la forme de la croix sur l’univers car, en devenant visible, il a dû faire apparaître la participation de cet univers à sa crucifixion afin de montrer, grâce à sa forme visible, l’action [qu’il exerce] sur le visible, à sa¬voir que c’est lui qui illumine la hauteur, c’est à dire ce qui est dans les cieux, qui contient la profondeur, [ce] qui est dans les [régions] souterraines, qui étend la longueur du Levant jusqu’au Couchant et qui gouverne comme un pilote la région d’Arcturus et la largeur du Midi et qui convoque de toutes parts à la connaissance du Père ceux qui sont dispersés.

 Un dernier point, pour conclure cette évocation de la christologie d’Irénée : le thème de la divinisation.

L’homme, remodelé par Dieu, est transformé dans tout son être et devient « capax Dei » capable de Dieu, icône de Dieu. Irénée n’utilise pas explicitement le terme de divinisation, qui aura la faveur des Pères Grecs de la génération suivante, comme Clément d’Alexandrie et plus tard Athanase, s’appuyant sur II Pierre 1, 4. Mais l’idée fondamentale apparaît à travers des expressions très fortes et très réalistes enracinées dans la formule du Prologue de Jn 1, 14 « Le Verbe s’est fait chair » rapprochée de celle de Gal 4, 4 « Quand vint l’accomplissement du temps, Dieu envoya son Fils … afin que nous recevions le statut de fils », ce qu’Irénée traduit : « Il s’est fait ce que nous sommes afin de faire de nous ce qu’il est ». Cette formule audacieuse que l’on trouve dans la Préface du 5e Livre de l’Adversus Haereses, traduit l’aboutissement de l’économie (cf. supra). Quant au terme de vision, qui apparaît dans la formule « La vie de l’homme c’est la vision de Dieu », il ne faut pas lui donner le sens dévalué qu’il peut avoir dans notre civilisation de l’image - impression superficielle, fugitive …- mais celui de connaissance réelle et transformante. Dieu est par nature invisible et inconnaissable. Par le Fils il nous est donné de le connaître, une connaissance inaugurée ici-bas et qui trouvera sa plénitude dans l’Au-delà. cf. Jn 1, 18 ; I Jn 4, 12 ; I Jn 3, 1-3.