Jeudi 21 août 2014

« Pour vous, qui suis-je ? » - 9e émission

La période des grands conciles

Aujourd’hui nous allons prendre en compte la période, longue (3e et 4e siècles) et décisive par rapport à notre sujet, qui fut à la fois la grande période de ceux que l’on appelés les Pères de l’Église (depuis Origène jusqu’à Cyrille d’Alexandrie, en passant par Athanase, Jérôme, Ambroise, Augustin, Jean Chrysostome…) et celle des grands conciles trinitaires et christologiques (Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine).

En contraste avec la période précédente, la relation à Jésus va prendre une tournure apologétique et théologique. Elle va se tenir essentiellement sur un plan spéculatif et polémique. Il s’agit d’argumenter de toutes sortes de façons pour montrer que Jésus est bien le Fils de Dieu au sens fort. Déjà, au siècle précédent, il fallait se positionner par rapport aux juifs, qui voient dans la foi en Jésus Fils de Dieu une atteinte au monothéisme strict et qui refusent l’argumentation scripturaire défendue, par exemple, par Justin dans son « Dialogue avec Tryphon »… Il fallait également contrer les Gnostiques : ce fut tout le travail d’Irénée, comme nous l’avons vu la dernière fois… Une autre hérésie, connue sous le nom de docétisme, refusait la réalité pleinement humaine du Christ, réduite selon eux à une apparence.

Comment caractériser la période qui va s’ouvrir ? Ce sera une période très mouvementée où tout sera mis en œuvre pour assurer l’intégrité de la foi chrétienne. Il faut remarquer, et sans doute déplorer la tournure très polémique (au sens fort de combat, où les adversaires ne se font pas de cadeaux : excommunications… exils…) des relations entre les protagonistes, au nombre desquels figure en première ligne l’empereur : Constantin, puis ses successeurs, lesquels se reconnaissent une mission non seulement temporelle (d’organiser et d’unifier l’Empire) mais en même temps spirituelle, imprimant, éventuellement par la force, l’unité dans la confession de foi. C’est l’empereur qui convoque le concile, qui révoque et bannit les patriarches (y compris de rang le plus élevé : Alexandrie, Antioche, Constantinople…) Il faut ajouter, pour compléter le tableau, que ces grandes Églises sont souvent en tension les unes par rapport aux autres, et que l’Église de Rome, bien que reconnue dans sa primauté, ne joue pas un rôle de premier plan dans ces débats, localisés dans la partie orientale de l’empire.

Le sujet que nous avons choisi de traiter (la réponse à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? ») nous impose de parcourir au moins sommairement ces 2 siècles d’histoire (3e et 4e s.) et surtout d’en repérer les enjeux, en dépassant le caractère trop humain des combats que nous avons signalés… On sait, par exemple, que les champions des conciles de Nicée (325) puis de Chalcédoine (451), Athanase pour le premier, Cyrille d’Alexandrie pour le second, n’attirent pas la sympathie, en raison de leur tempérament impulsif et des méthodes qu’ils ont employées pour faire triompher leur point de vue : cf. A. HAMMAN « Guide pratique des Pères de l’Église » :

  • p. 129 : « Rien en Athanase ne respire la douceur. A force de combattre il devient polémique ; à force d’être attaqué, il se complaît dans l’apologie personnelle ; à force de recevoir des coups, il finit par en donner, et de durs. » (à propos d’Athanase).
  • p. 292 : « L’homme avait l’orthodoxie farouche de l’inquisiteur. Implacable pour ses adversaires, il est peu sensible au respect des hommes. Il a des suppôts, mais point d’amis. Rien dans son caractère n’adoucit cette dureté. Il a introduit un durcissement en théologie, qui accentue l’autorité, trop soucieux qu’elle partage son point de vue. Une vérité plus désintéressée, plus irénique, eût mieux servi l’Église » (à propos de Cyrille d’Alexandrie).

A côté d’eux, toutefois, il s’est trouvé des figures plus attachantes, comme les 3 « Cappadociens », Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et spécialement Grégoire de Nysse, le plus « spirituel » des trois. (NB. La Cappadoce occupait le centre de la Turquie actuelle).

Mais, encore une fois, il convient de bien marquer les enjeux de tous ces débats et des conciles qui les ont sanctionnés. A mon sens, nul n’a mieux exprimé cela que le théologien Karl Barth : « La Bible n’est pas un livre de recettes, elle est le do¬cument unique de la Révélation divine. Il faut que la Révélation nous parle de manière que nous puissions la comprendre. A chaque époque, l’Eglise a été mise dans l’obligation de répondre à ce qui lui était dit dans la Bible. Elle a dû le faire chaque fois dans une autre langue et avec d’autres mots que ceux de l’Ecriture. Le texte de Nicée est l’une de ces réponses de l’Eglise qui ont fait leurs preuves dans le combat. Dans le cas particulier, il fallait absolument que fût mené ce combat pour un « iota » : Jésus-Christ était-il Dieu lui-même, ou un simple héros céleste ou terrestre ? Il ne s’agissait pas d’une question quelcon¬que, on le voit ; mais dans ce « iota », c’est l’Evangile tout entier qui était en jeu. Ou bien c’est à Dieu lui-même que nous avons affaire en Jésus-Christ, ou bien c’est à une créature. L’histoire des religions connaît à profusion des êtres divins ou semi-divins. En luttant jusqu’au sang sur le point qui nous préoccupe, l’ancienne théologie savait donc ce qu’elle faisait ». (KarlBarth. Esquisse d’une Dogmatique. Delachaux et Niestlé 1960, p. 82).

Il existait à cette époque, et depuis longtemps, deux grands foyers de réflexion théologique : Alexandrie et Antioche, l’une et l’autre cité constituant, avec Rome, Constantinople et Jérusalem, les pôles les plus importants de l’Eglise : ils reçoivent à ce titre le nom de « patriarcats ».

Alexandrie jouit d’une haute antiquité. Depuis sa fondation, au 4e s. avant JC elle se distingue par l’expression de la foi biblique dans la culture grecque. Le premier acteur en fut Philon, philosophe et exégète juif, contemporain du Christ. Et par la suite c’est la foi chrétienne elle-même qui bénéficia aux 2e et 3e siècles, des recherches de Clément puis d’Origène. L’Ecole d’Alexandrie privilégie, en christologie, la démarche « descendante » : elle prend son point de départ en Dieu, considérant d’abord, selon la perspective du Prologue, le Verbe auprès de Dieu, le Verbe divin, pour ensuite réfléchir sur l’Incarnation, le Verbe fait chair. Son optique théologique et son ascendance philosophique (platonicienne) feront qu’elle aura du mal à reconnaître dans le Christ la dualité des natures (Dieu vraiment et homme vraiment).

Antioche sur l’Oronte, à la frontière entre la Syrie et l’Asie Mineure, avait une importance considérable au tout début du christianisme. C’est de là que Paul partait pour ses voyages missionnaires. Antioche était devenu, vers la fin du 3e siècle, un centre actif de réflexion théologique (Paul de Samosate, Lucien d’Antioche et saint Jean Chrysostome en seront les principaux représentants). Mais les théologiens antiochiens, à la différence de ceux d’Alexandrie, sont restés en contact avec le monde araméen et proches du judaïsme rabbinique. Leur visée christologique sera l’inverse de celle des Alexandrins. Au lieu de se demander comment Dieu s’est fait homme (démarche descendante) ils se poseront la question : comment rendre compte du fait que cet homme, Jésus, est vraiment Fils de Dieu (démarche ascendante) et leur difficulté principale sera de comprendre l’unité personnelle de cet être à la fois homme et Dieu.

Les deux visées ne sont pas forcément contradictoires. Néanmoins elles seront sources de nombreux malentendus, donneront lieu à d’âpres débats et conduiront leurs représentants extrêmes à des positions formellement hérétiques.

Bien que chargé d’une paroisse d’Alexandrie, le prêtre Arius, né en Libye vers 256, relevait plutôt de l’École d’Antioche, car il avait été formé par Lucien d’Antioche, une des grandes figures de cette école. Dans ses prédications, entre 315 et 320, Arius refuse au Christ la dignité divine, car à ses yeux, cela contredirait l’unicité divine : il n’y a qu’un seul Dieu, une seule origine, un seul inengendré. Voici un texte d’Arius où ses idées apparaissent sans ambigüité :
Dieu ne fut pas toujours Père ; il fut un temps où il n’était pas Père encore ; ensuite il est devenu Père. Le Fils n’a pas toujours été. Toutes choses ont été faites du néant ; toutes choses sont créatures et œuvres, et le Verbe de Dieu lui-même a été fait du néant ; il y eut un temps où il n’existait pas. Il n’existait pas avant d’être fait. Il commença lui aussi d’être créé. Car Dieu était seul. Le Verbe et la Sagesse n’existaient pas encore. Dans la suite, quand il voulut vous produire, il fit un certain être et l’appela Verbe, Sagesse, Fils, pour nous produire grâce à lui…
Le Verbe n’est pas vrai Dieu. Bien qu’on l’appelle Dieu, il ne l’est pas vraiment, mais seulement par participation de grâce ; comme tous les autres, lui-même n’est Dieu que nominalement. De même que toutes choses sont par essence étrangères à Dieu et différentes de lui, de même, le Verbe est absolument étranger à l’essence et à la propriété du Père ; il est de l’ordre des œuvres et des créatures ; il est l’une d’elles…(extrait de la « Thalie » d’Arius, rédigée après son excommunication par Alexandre d’Alexandrie)

Un premier concile, réuni à Alexandrie, condamne Arius. Celui-ci pour autant ne désarme pas. Bien plus, c’est toute la population d’Alexandrie qui s’entredéchire entre partisans et adversaires d’Arius. C’est pour cette raison que Constantin convoque un concile, en 325, qui se tiendra à Nicée, dans le palais impérial. Les « actes » du concile ne nous sont pas parvenus. En revanche il nous reste la confession de foi ou Symbole de Nicée, dont les formulations sont des réponses explicites aux idées d’Arius :
Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils de Dieu, unique engendré du Père, c’est-à-dire de la substance (ousia) du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé, consubstantiel (homoousios) au Père…

Si le concile exprime de façon claire et décisive la foi de l’Église, il s’en faut de beaucoup que l’arianisme s’éteigne comme par enchantement… Dans l’immédiat après-concile des tendances plus ou moins apparentées aux idées d’Arius se sont manifestées… C’est sur ce terrain qu’Athanase, devenu évêque d’Alexandrie en 328, s’est manifesté, pour contrer vigoureusement les thèses ariennes, au risque d’être lui-même disqualifié (Athanase a subi 5 fois l’exil : des 46 années de son épiscopat, il a passé 20 ans en exil). La crise se dénoua, au moins théoriquement, au concile de Constantinople, en 381, par un accord entre les différentes parties. Mais entre temps l’arianisme s’était largement répandu en Orient, et même en Occident, chez les Barbares, à l’initiative de Wulfila, évêque arien des Goths.

Nous allons maintenant faire un nouveau pas dans l’histoire et voir une nouvelle fois s’affronter les tenants des deux écoles théologiques jusqu’à ce que l’un ou l’autre ne pousse à la limite leurs conceptions respectives du Christ et de ses relations avec le Père : est-il Dieu vraiment ? homme vraiment ? et comment comprendre l’unité de la divinité et de l’humanité dans la personne du Verbe ?

Nous sommes à Constantinople, en 428, et c’est l’évêque récemment nommé, Nestorius, qui dans ses prédications, refuse à Marie le titre de Mère de Dieu, argumentant de la façon suivante : Comment Dieu pourrait-il avoir une mère humaine ? « Les Saintes Écritures ne disent pas que Dieu est né de la Vierge mère du Christ, mais elles disent que c’est Jésus-Christ, le Fils et le Seigneur qui est né d’elle »… Moyennant quoi, Nestorius rejette le titre de Theotokos (Mère de Dieu) pour lui substituer celui de Christotokos (Mère du Christ), ce qui revient d’une certaine manière à nier la divinité de Jésus. Comme on le voit, il n’y a pas là une simple querelle de mots, ce que va s’appliquer à démontrer l’adversaire résolu de Nestorius, Cyrille d’Alexandrie. Malheureusement les intentions de Cyrille ne seront pas simplement théologiques, mais également politiques, relevant des rivalités d’influence des deux patriarcats, Alexandrie et Constantinople. Le concile d’Éphèse, réuni en 431 dans des conditions franchement détestables, où Cyrille a joué à peu près tous les rôles, notamment celui d’accusateur et celui de juge, aboutit à la condamnation de Nestorius et se sépara en proclamant solennellement Marie Mère de Dieu.

De tels procédés n’étaient pas de nature à favoriser les rapprochements entre les deux écoles. Toutefois une sorte d’apaisement se produisit par l’action de Jean d’Antioche, qui rédigea, en 433, une « Formule d’Union » qui reçut l’agrément des Alexandrins… Mais cette paix fragile, fondée sur une formule de compromis, ne survécut pas vraiment à la mort de Jean, en 442, et à celle de Cyrille, en 444…

Pour achever notre parcours sur la christologie à l’époque des Pères de l’Église et des grands conciles il nous reste une dernière étape, que nous allons réserver pour une prochaine émission, celle qui nous conduira au concile de Chalcédoine, qui s’est tenu en 451, et qui a joué un rôle décisif dans l’expression de la foi au Christ depuis cette époque et jusqu’à nos jours. La théologie du Christ ou christologie a trouvé une vigueur nouvelle aux abords des années ’50, où l’on a commémoré le 1500e anniversaire du concile. Pour ce qui nous concerne, nous tenterons d’exprimer, dans la prochaine émission, l’intérêt et l’importance de ces formules anciennes portées par la Tradition et en quoi elles nous aident à formuler en vérité notre réponse à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? »