Lundi 26 mars 2007

Saint Treffin

Suivi de la vie de Saint Gildas

Il y a une Chapelle Saint-Treffin à Callac commune des Côtes d’ Armor. Je ne sais rien d’autre sur ce saint. Sa Fête ? Son Histoire ?

En breton, la distinction du féminin et du masculin dans le mot « saint » n’apparaît que tardivement, le mot ‘sant’ étant valable pour les deux genres. On le voit dans plusieurs cas.
Il s’agirait donc très vraisemblablement de Sainte Trifina.
Fêtée le 14 juillet, martyre, fille de Gwereg, chevalier du Pays d’Ereg (vannetais), épouse de Konveur (« grand prince ») et mère de s. TREVEUR
Sa vie apparaît en partie dans celle du grand s. Gildas/Gweltaz (dont l’œuvre littéraire a été éditée aux éditions du Pontig) :

2La vie de s. Gildas, surnommé le Sage2

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Albert Le Grand (1636) - Ve édition de 1901 - Quimper

3Confesseur, Abbé du Monastere de Rhuys, le 29 Janvier.3

I. L’heureux S. Gildas, honoré par les anciens du nom de Sage, Pere & Maistre d’ungrand nombre de Saints Religieux, estoit Breton insulaire, né en la province de Cornoüaille ; Son pere s’appelloit Caunus, Seigneur riche & moyenné, il eut cinq fils & une fille ; l’aîné fut Caillus qui succeda à la Seigneurie de son pere ; le second fut Maillocq, lequel, ayant achevé le cours de ses études, se retira du monde & se rendit Moyne au Monastere de Luythen, au territoire d’Elmaïl, où il vescut & mourut saintement ; le troisiéme fut Ægreas ; le quatriéme Allaeus, lesquels, avec leur sœur Peteone, se retirerent au desert, où ayans long-temps vescu au service de Dieu, ils moururent en opinion de Sainteté ; le sixiéme & dernier de tous fut S. Gildas, donné de Dieu à ses parens pour estre l’honneur de sa famille, l’Apôtre, Maistre et Docteur de plusieurs peuples. Si-tost qu’il peût distinctement parler, son pere l’envoya au Monastere de S. Hydultus, où il eut pour compagnons d’écolles & condisciples saint Samson depuis Archevesque d’York, puis de Dol, & saint Paul aprés Evesque de Leon. La Classe où estoient instruits ces saints Enfans estoit située prés le rivage de la Mer, laquelle souvent entroit dedans ; Saint Gildas et ses condisciples supplierent S. Hydultus d’impetrer de Dieu que la Mer se retirast au loin, le saint Abbé pria avec ses Disciples, & la Mer se retira miraculeusement aussi loin qu’ils voulurent, laissant à sec une grande pleine, qu’à force de travail & engrais on rendit labourable, & y sema-t-on du froment, mais les oyseaux maritimes le gasterent, saints Gildas, Paul & Samson les amenerent à leur Maistre aussi doux qu’agneaux, lequel admirant la vertu de ces jeunes Saints, donna la liberté à ces oyseaux captifs.

II. Ayant atteint l’âge de 15 ans, & fait son cours en Philosophie & Theologie, touché de Dieu, oubliant son païs & ses parens, ayant perdu le goût des delices dont il pouvoit jouir en sa maison paternelle, il demanda humblement l’habit Monachal au méme Monastere de saint Hydultus ; lequel ayant receu, il s’adonna avec telle ferveur à la mortification de ses sens, qu’il ressembloit plûtost un Ange qu’un homme ; il portoit presque continuellement la haire ; à l’exemple des Nazaréens, ne beuvoit vin ny autre boisson qui pût enyvrer, à raison de quoy, il fut surnommé par les autres Moynes Aquarius, Boy l’eau. Depuis qu’il se rendit Religieux jusques à la fin de sa vie, il ne fit que trois repas par semaine, & prenoit à chaque fois si peu de nourriture, qu’à peine estoit-elle bastante de le substanter ; son humilité estoit si extréme, que, méme estant Abbé, il servoit aux offices les plus humbles du Monastere ; il estoit doüé d’une grande douceur & affabilité, d’une extréme charité, d’une tendre devotion, d’une admirable patience ; bref, c’estoit un modelle acomply de toutes sortes de vertus, de sorte que son Abbé le jugea capable du Sacerdoce, & luy fit prendre tous les Ordres & chanter Messe.

III. Son Abbé luy enjoignit d’aller prescher au costé Meridional de la Province de Cornoüaille, & faire part aux peuples de cette contrée des celestes Tresors dont il avoit fait bonne provision dans le Monastere, le Saint y obeït, &, en peu de temps, y fit si grands fruits & progrés, que la renommée de sa Sainteté vola jusques dans l’Hybernie, d’où sainte Brigite, (qui lors estoit Abbesse d’un Monastere de Vierges en cette Isle), envoya un Messager exprés vers luy se recommander à ses saintes prieres, & lui demander quelque chose beniste de sa main pour se souvenir de luy ; saint Gildas luy envoya une petite clochette, laquelle elle receut et conserva en grande reverence. Il y avoit alors un Roy en Hybernie, nommé Ammericus, lequel envoya un Ambassade vers saint Gildas, pour le suplier de venir en son Isle pour reformer le Clergé & confirmer son peuple fort debile en la Religion Catholique ; le saint Abbé, ne voulant manquer en une affaire de telle importance, passa la Mer et se transporta vers ce Roy, en presence duquel il guerit un paralytique. Le Roy le receut benignement, & luy fit les mémes requestes qu’il luy avoit déjà faites par ses Ambassadeurs ; S. Gildas, selon l’intention du Prince, visita toute l’Isle, prescha tant aux champs qu’és villes, édifia plusieurs Monasteres et Colleges pour instruire la jeunesse, puis ayant remis toute cette Isle en son ancienne croyance & Religion, repassa en la Grand’Bretagne, au regret du Roy et de toute l’Hybernie.

IV. Estant de retour, Dieu luy revela qu’il eust à quitter son Païs & s’en aller en la Bretagne Armorique ; il prit congé de ses confreres Religieux, &, avec quelques-uns qui le voulurent suivre, se rendit au Havre prochain, où, trouvant un Navire Breton prest à lever l’ancre, monta dessus, &, en peu de jours, prit terre à la coste de Bretagne, sur le rivage de la riviere de Blavet, où il choisit un lieu escarté sur le borde de ladite riviere, & y edifia un petit Oratoire sous un grand rocher qui avoit l’entrée vers l’Oüest ; &, pour y avoir de la clarté, il pratiqua une petite fenestre du costé de l’Orient, mais n’ayant point de vitre pour y mettre, il se mit en priere, & puis, s’aprochant d’un rocher qui estoit là auprés, il en tira une vitre de la juste grandeur qu’il lui falloit, &, dans peu de temps, bastit un gentil Monastere en ce lieu, à l’aide des païsans des environs qui luy faisoient plusieurs aumosnes & charitez. Un jour, quelques hostes luy estant survenus, il les fit traiter charitablement, & luy méme leur lava les pieds, mais, quand se vint à la refection, il ne se trouva point de vin. Le S. Abbé ne se troubla pas pour cela, mais fit une briefve oraison, puis commanda qu’on eust à remplir les tonneaux d’eau, sur lesquels ayant fait le signe de la Croix, il en fit tirer et verser à ses Hostes, qui trouverent que l’eau avoit esté convertie en excellent vin, de quoy ils remercierent Dieu, admirans la Sainteté de son seviteur Gildas.

V. Une troupe de bandolliers le voulurent assassiner, & s’acheminoient en ce pernicieux dessein vers son Oratoire de Blavet ; le saint en eut revelation & se mit en oraison, priant Dieu de le delivrer de leurs mains. Son oraison finie, les pieds & jambes de ces voleurs devinrent roides & pesans comme marbre & s’attacherent à la terre de telle sorte qu’ils ne pouvoient aller ny en avant ny en arriere ; mais saint Gildas prenant pitié d’eux, leva la main & ayant fait le signe de la Croix, les delivra, & depuis ne se trouverent plus en ces quartiers-là. Le diable, portant envie au Saint & à ses Religieux, les inquietoit de spectres & fantosmes, ne les laissant aucunement en paix ; mais voyant qu’il ne profitoit rien, à cause de l’extréme diligence que le saint Abbé aportoit à garantir ses Moynes de ses embusches, il resolut de joüer d’un autre ressort, & perdre le Saint pour plus aisement venir à bout des autres, pour à quoy parvenir, il depescha à Blavet quatre demons accoustrez en Moynes, qui se disoient Religieux de saint Philbert (avec lequel saint Gildas avoit contracté une estroite amitié lors qu’il alla en Hybernie), lequel, disoient-ils, estoit nouvellement decedé, & qu’on ne faisoit que l’attendre pour l’inhumer, partant le suplioient de s’embarquer hastivement dans le vaisseau qu’ils avoient amené. Le S. Abbé alla à l’Eglise faire sa priere, & sceut par revelation qui estoient ces faux Moynes ; neanmoins il le dissimula pour lors, &, ayant pris le Livre des Evangiles, qu’il avoit ecrit de sa propre main, il le mit reveremment en une petite caisse qu’il cacha en son sein, au desceu des ces faux Moynes, prit son Breviaire, son chapeau, son manteau & son bourdon, & s’embarqua ; &, les ancres levées, les voiles tendües, le vaisseau s’élargit en pleine Mer, de sorte que, sur l’heure de Prime, ils se trouverent avoir perdu terre de veüe de toutes parts ; Alors S. Gildas dit : « Or ça, Freres, que l’un de nous tienne le gouvernail, et les autres disent les Primes, et, pour promptement nous en acquitter, baissons la vergue du grand Mats. » Ces faux freres luy repliquerent : « Si vous retardez tant soit peu nostre course, vous n’arriverez pas à temps au Monastere. » "N’importe, (repond S. Gildas), ne manquons pour cela à rendre nos vœux à Dieu" ; alors l’un d’eux, se mettant en colere contre le saint luy dit brusquement : « Et ! que tu nous romps la teste avec tes Primes. » S. Gildas, voyant qu’il ne gagnoit rien, commença le Deus in adjutorium, (s’estant jetté de genoux), & tout à l’instant la Barque et tout son attirail & les quatre Moynes disparurent, & le Saint se trouva seul sur les Vagues de la Mer.

VI. Se voïant en ce danger, il se recommanda à Dieu, & acheva ses Primes ; puis, ayant osté son manteau ou froc, se mit dessus, & en attacha le bout à son bourdon pour cueillir le vent, s’en servant comme de voile, et cingla en cette sorte jusques à la coste d’Hybernie, & arriva au Monastere de S. Philbert, auquel ayant raconté toute l’histoire de son voyage, ils en rendirent graces à Dieu. Il sejourna quelques mois avec S. Philbert ; puis, trouvant un vaisseau à commodité qui repassoit en Bretagne Armorique, il se mit dedans, & fit voile ; mais, comme il estoit à mi-chemin, il s’éleva subitement furieux vent du Sudoüest, qui, luy donnant droit en proüe, le rejetta à la coste d’Irlande, où il fut contraint de relâcher pour attendre le vent et le beau temps ; &, l’ayant trouvé favorable, il s’embarqua de rechef, & se rendit heureusement à la coste de Bretagne Armorique, d’où il se retira par terre à son Monastere, où il fut receu de ses Religieux avec une joye extréme. Comme il vivoit ainsi paisiblement en son Monastere, il survint une affaire qui l’obligea encore un coup de sortir de sa chere solitude.

VII. De ce temps estoit Comte de Cornoüaille un meschant et vicieux Seigneur nommé Comorre, auquel ayant esté fait recit de la grande Sainteté de S. Gildas, il l’envoya prier de prendre la peine de le venir voir ; le saint jugea à propos d’y aller sous esperance de convertir ce Loup carnatier & en faire un doux Agneau ; il sortit donc de son Monastere, accompagné de quelques-uns de ses Moynes, & alla trouver le Comte, lequel le receut fort courtoisement, & prit si grand contentement de son entretien, qu’il le voulut retenir quelque temps prés de soy ; Le saint Abbé quittoit à regret la solitude ; mais l’esperance qu’il avoit de convertir cet homme, & à la longue le reduire à un salutaire changement de vie, le fit resoudre à y faire quelque sejour. Comorre avoit, quelque peu de temps auparavant, esté voir Guerok Comte de Vennes, & y ayant salué la Dame Triphine, sa fille aînée, en devint éperduëment amoureux ; mais il n’eut plûtost ouvert la bouche pour la demander à son pere, qu’il n’en fut éconduit, à cause de l’extréme cruauté& barbarie dont il avoit usé vers ses autres femmes ; lesquelles si-tost qu’il les sentoit estre enceintes, il les faisoit inhumainement massacrer, abusant du saint Mariage, plûtost pour assouvir sa concupiscence, & pallier ses saletez, que pour le desir d’avoir lignée, traittoit ses femmes plûtost en qualité de concubines que de légitimes épouses. Ce refus l’avoit tellement attristé (luy qui estoit frappé de cette furieuse passion), qu’il passoit les jours & les nuits à penser quelque moyen pour obtenir ce que si éperdüement il desiroit. Enfin, il ne trouva expedient aucun plus propre que d’y emploïer le credit de S. Gildas, auquel ayant declaré toute l’affaire, il le supplia avec instance d’aller vers le comte Guerok, & lui promettre de sa part une paix perdurable & bonne alliance & amitié entre leurs Seigneuries & toute sorte de bon traittement, honneur et cordialle affection à la jeune Dame, s’il la luy vouloit accorder.

VIII. Le S. Abbé, pour le desir qu’il avoit d’entretenir la paix entre ces deux Princes, & que le pays, encore tout fatigué des precedentes guerres, jouïst d’une douce tranquillité, entreprit cet Amabassade & alla vers le Comte Guerok, duquel il fut receu fort honorablement, &, l’ayant ouy paisiblement, gousta ses raisons, & en fin, à sa requeste, accorda sa fille au Comte Comorre, à telle condition toutes fois que, si le Comte de Cornoüaille mal-traittoit sa fille, comme il avoit fait ses autres femmes, il s’obligeroit à la luy rendre, à sa requeste, ce que le S. Abbé promit faire. Avec cette bonne reponse, il s’en retourna vers Comorre, lequel en receut un extréme contentement, & l’ayant remercié, lui permit de se retirer en son Monastere.
Cependant se firent les preparatifs des Nopces ; Comorre se rendit à Vennes & épousa sa Dame dans le Chasteau de Vennes, & l’ammena avec soy en ses terres, la traittant assez respectueusement, jusqu’à ce qu’il sentit qu’elle fut grosse ; car lors il commença à la regarder de travers ; ce qu’apercevant la pauvre Dame, &, craignant la fureur de ce cruel meurtrier, resolut de se retirer à Vennes vers son pere pour y accoucher, & puis, aprés s’estre délivrée de son fruit, s’en retourner vers son mary. Cette resolution prise, elle fit, d’un bon matin, équiper sa Haquenée, &, avec peu de train, sortit avant jour du Chasteau, & tira le grand galop vers Vennes ; le Comte, à son reveil, ne la trouvant pas prés de soy, l’appelle & la fait chercher par tout ; mais ne se pouvant trouver, il se doute de l’affaire, se lève et s’accoustre promptement, prend la botte, monte à cheval, la suit à pointe d’espron, & enfin l’attrape à l’entrée des rabines d’un Manoir hors les faux-bourgs de Vennes. Elle, se voyant decouverte, descend de sa Haquenée, &, toute éperduë de crainte, va se cacher parmy des halliers en un petit boccage là auprés ; mais son mary la chercha si bien qu’il la trouva. Lors la pauvre Dame se jette à genoux devant luy, les mains levées au Ciel, les jouës baignées de larmes, luy crie mercy ; mais le cruel bourreau ne tient conpte de ses larmes, l’empoigne par les cheveux, luy desserre un grand coup d’épée sur le col & lui avale la teste de dessus les espaules, &, laissant le corps sur place, s’en retourna chez soy.

IX. Les serviteurs de la Comtesse, voyans venir Comorre de telle furie, se sauverent vers Vennes & adverirent le Comte Guerok du danger auquel estoit sa fille, lequel envoya vistement la moytié de ses Gardes au secours, mais ils ne s’y peurent si-tost rendre que le coup ne fust joüé. Le triste pere, tout éploré, alla voir le corps de sa chere fille, lequel il fit aporter en Ville & le garder, couché sur un lict funebre dressé en la grande sale du Chasteau de la Motte, defendant de l’enterrer jusques à son retour. Il prit la poste vers Blavet, où, estant arrivé, il se jetta aux pieds de S. Gildas, luy raconta toute l’affaire comme elle estoit advenuë, & le somma de luy tenir promesse luy rendant sa fille en vie. S. Gildas le consola, luy promit de recommander cette affaire aux prieres de ses Religieux, puis ayant pris sa refection & fait disner le Comte, partirent de compagnie tirans vers Vennes ; mais, avant que d’y arriver, saint Gildas s’écarta vers le Chasteau où demeuroit Comorre, lequel avoit fait lever les ponts & fermer toutes les portes, se doutant bien que le S. Abbé ne manqueroit de le venir reprendre de sa cruauté & perfidie. Le saint, estant arrivé sur le bord du fossé, commence à crier à la sentinelle & demander entrée, mais le guet avoit ordre de ne rien repondre ; ce que voiant le saint Abbé & qu’il ne gagnoit rien, il fit une promenade tout à l’entour du Chasteau par dehors sur la contrescarpe des fossez, puis, les genoux en terre, pria Dieu qu’il luy pleust chastier la dureté & obstination de ce déloyal. Sa priere achevée, il prit une poignée de poussiere, la jetta contre le Chasteau, lequel tomba tout à l’instant & blessa grievement le Comte Comorre, puis saint Gildas vint retrouver le Comte Guerok, & poursuivirent leur chemin.

X. Estant arrivé à Vennes, il monta dans la sale où estoit gisant le corps, prés duquel il se mit à genoux, & exhorta tout le peuple là present à prier Dieu assemblément avec luy. La priere finie, il s’approcha du corps, &, prenant la teste, la luy mist sur le col ; &, parlant à la defuncte, luy dit tout haut : « Triphine, au Nom de Dieu Tout-Puissant, Pere, Fils et S. Esprit, je te commande que tu te leves sur bout et me dies où tu as esté. » A cette voix, la Dame ressuscita, & dist, devant tout le peuple, qu’aprés la separation de son Ame d’avec son corps, les Anges l’avoient ravie, & estoient tous prests de la placer au Paradis parmy les Saints, mais qu’aussi-tost que S. Gildas l’eut apellée, son Ame s’estoit réünie à son corps. Le comte de Vennes, revenu à soy comme d’un profond sommeil, remercia S. Gildas, & la comtesse Triphine protesta que jamais elle n’abandonneroit le Saint. « Non, ma fille, (dit-il), il seroit messeant de voir une fille suivre un Moyne ; demeurez avec vostre Pere jusques aprés vos couches, et puis je vous consacreray au service de Dieu en un Monastere de Saintes Vierges. » Ce qu’elle fit.
Le Comte Guerok, ayant veu ce grand miracle, pria S. Gildas de demeurer en ses terres & retirer ses Religieux du Monastere de Blavet, de peur que le Comte Comorre ne les y molestast ; le saint y consentit, & receut de Guerok l’ancien Monastere jadis fondé par le Roy Grallon en l’agreable & fertile Isle de Rhuys l’an 399, en faveur du premier Gildas son Chancelier, du temps de Judicaël Evesque de Vennes, lequel, ayant esté ruïné par la fureur des guerres Civiles, fut en peu de temps reparé par notre saint Gildas, auquel le Comte Guerok fournit tout ce qui estoit necessaire pour le rétablissement et entretien de ce saint lieu.

XI. La Comtesse Triphine ayant accouché d’un fils, S. Gildas le fit Baptiser, le tint sur les sacrez Fonds & le nomma Trémoré ou Tremeur, les Bretons l’apellent S. Trever ; &, si-tost qu’elle fur relevée de sa gesine, elle fonda un beau Monastere de Religieuses aux faux-bourgs de Vennes, où elle prit l’habit, et fut voilée par l’Evesque de Vennes, & y persevera saintement au service de Dieu le reste de ses jours. Quant à l’enfant Trémoré, il demeura sous la tutelle du Comte de Vennes jusqu’à l’âge de cinq ans, qu’il fut envoyé en pension au Monastere de Rhuys, car saint Gildas, sçachant combien il importe que les enfans des Seigneurs et Gentils-hommes soient bien instruits dès leur jeunesse, prenoit des pensionnaires en son Monastere, lesquels il instruisoit avec un grand soin, non moins au service de Dieu & devoir de bons Chrestiens, qu’à l’étude des bonnes lettres. Pendant que le saint Abbé vivoit ainsi sainctement en son Monastere de Rhuys, la Grande Bretagne, son païs natal, estoit toute embrasée de guerres & dissentions, tant civiles & domestiques qu’externes. Ce que voyant ce Saint, & considerant que c’estoit un fleau de Dieu provoqué par les pechez, tant des Ecclesiastiques que des Princes Seculiers, il mist la main à la plume, &, d’un admirable style & eloquence, écrivit deux traittez remplis d’un esprit plein de zele et Chrestienne liberté, l’un desquels il addresse au Clergé, intitulé Acris correctio in Clerum Britannicum, & l’autre aux Roys & Princes Temporels, dit, De excidio Britannorum, esquels il invective contre les vices de ces deux Ordres, & leur monstre, par vives raisons, que leurs pechez ont esté la vraye et unique source de tous ces mal-heurs et calamitez. Ces esprits, portez en l’Isle & semez parmy les factieux, reduisirent plusieurs à la voye du salut, & firent poser les armes bas aux plus échauffez.

XII. Il y avoit en une Paroisse de l’Evesché de Vennes un grand estang, dans lequel la Mer entroit par une etroitte embouchure, au goulet de laquelle se tenoient à flot les Vaisseaux de certains voleurs, qui détroussoient & battoient les passans de l’un et l’autre bord ; les villageois s’en pleignirent à saint Gildas, lequel, prenant compassion d’eux, pria Dieu qu’il luy pleust délivrer ces pauvres gens de tout ennuy, &, tout à l’instant, la Mer jetta un grand tas ou banc de sable en ce détroit où ces voleurs avoient la coustume de se tenir, qui fit échoüer leurs vaisseaux, & les contraignit d’abandonner ce lieu. Il avoit basty un Prieuré sur une Montange non gueres loin de son Monastere, & y avoit envoyé des Religieux pour y faire le service. Quelque particulier, qui prétendoit le Monastere avoir esté basty en sa terre, inquietoit fort ces Religieux, & troubloit leur repos & quietude, dequoy S. Gildas averty s’y en alla, & ayant tasché, mais en vain, de contenter ce personnage, luy dit : « Et bien ! Dieu vous monstrera maintenant les bornes et limites de la separation de nos terres d’avec les vostres » ; alors, il se retira en un coin de la Montagne regardant vers la Mer, &, s’estant mis à genoux avec ses Religieux, fit sa priere, &, tout à l’instant, il sourdit une belle fontaine au lieu méme où il s’estoit agenouillé, laquelle fit un gros ruisseau qui, courant à travers la Montagne, separa les terres appartenantes au Prieuré de S. Gildas d’avec celles de ces competiteurs.

XIII. Saint Gildas sentant aprocher la fin de ses jours, se retira dans l’Isle de Hoüath, avec deux ou trois de ses religieux, où il vescut en grande abstinence, silence & recollection, s’estant entierement démis du Gouvernement de son Monastere. Une nuit, aprés ses longues veilles & oraisons, comme il se fut jetté sur son pauvre grabat, un Ange luy revela en songe que, dans huit jours, il devoit estre delivré de la prison de son corps, à ces bonnes nouvelles, il s’éveilla & en rendit graces à Dieu ; le matin, aprés la Messe, il declara à ses Confreres la revelation qu’il avoit euë, lesquels le manderent incontinent à Rhuys. Cette nouvelle attrista extrémement les Religieux de Rhuys, la plupart desquels allerent voir leur saint Pere & bon Abbé, pour recevoir sa benediction & ses dernieres instructions. Sa mort prochaine ayant esté revelée aux Religieux du Monastere de S. Hydultus en Cornoüaille d’outremer, son pays natal, plusieurs s’embarquerent & vinrent le visiter en son Isle d’Hoüath, lesquels, l’ayans trouvé fort malade, environnent son pauvre lit pour ouïr ses dernieres instructions qu’il leur donna ; puis se fit porter en la Chapelle, où, s’estant confessé au prieur de Rhuys, il receut le S. Viatique & l’Extréme-Onction, &, s’adressant à ses Moynes, leur dist : « Je vous suplie mes Freres, de n’entrer en aucune altercation touchant ce mien corps, quand j’auray rendu l’esprit ; mettez mon corps en un batteau, et, sous ma teste, posez la pierre laquelle m’a toûjours servy de chevet pendant ma vie ; qu’aucun de vous ne demeure dans le batteau, mais poussez-le en pleine Mer, et le laissez aller où il plaira à Dieu, lequel luy pourvoira de Sepulture où bon luy semblera : Or le Dieu de paix et de dilection demeure toûjours avec vous ! » Et ainsi rendit son heureux esprit le quatriéme des Kalandes de Fevrier, qui est le vingt-neuviéme Janvier.

XIV. Incontinent ils laverent le corps, & , l’ayant revestu de ses ornemens Abbatiaux, le mirent dans le batteau, tout ainsi qu’il leur avoit recommandé ; sur cela s’éleva une grande dispute à qui l’auroit, car les Religieux qui estoient venus de Cornoüaille, le vouloient emporter, comme estant Religieux originaire, né & Profez de leur Monastere, monstrans le pouvoir & procure qu’ils avoient de leur Abbé de l’enlever. Ceux de Rhuys se mocquoient de cette commission, & contestoient que l’Abbé de Cornoüaille eust aucune Jurisdiction en cette Isle, qui dependoit du Monastere de Rhuys, dont le deffunt avoit esté Reparateur, & en estoit mort Abbé ; & partant, que le coprs estoit deu de droit & leur demeuroit. Sur cette contestation, Dieu les mit d’accord ; car, comme ils ne pensoient à rien moins, le batteau où estoit le S. Corps coula doucement à fonds, au grand estonnement & regret des uns & des autres, lesquels s’opiniastrerent à le chercher par les rivages plusierus jours ; mais voyant ces Moynes de Cornoüaille en l’Isle qu’ils ne le pouvoient trouver, ils s’en retournerent en leur païs. Les Moynes de Rhuys persevererent trois mois durant à le chercher, au bout desquels, ils ordonnerent entr’eux des prieres & un jeusne extraordinaire de trois jours, lequel accompli, l’un d’eux eut revelation du lieu où il estoit, & du temps auquel il seroit trouvé ; ce qui les consola beaucoup.

XV. Le temps des Rogations estant venu, les Moynes de Rhuys allerent processionnellement, selon la coustume, à un petit Oratoire sur le bord de la mer, appellé de sainte Croix, que S. Gildas avoit autre fois basti, & estoit l’une de leurs stations ordinaires. Estans auprés de cette Chapelle, ils apperceurent, dans une petite baye de sable qui estoit joignant, un batteau resté à sec aprés la marée, dans lequel ils trouverent le corps de S. Gildas aussi frais & entier que le jour qu’il estoit decedé ; ils le tirerent hors du batteau, &, en meoire de cette invention, laisserent la pierre qui estoit sous son Chef en cette Chapelle, & emporterent le saint Corps au Monastere de Rhuys, où ils l’enterrerent solemnellement, avec Hymnes & Cantiques, le quatriéme des Ides de May, qui est le douziéme jour du mois ; lequel fut solemnisé & gardé soigneusement comme Feste au Vennetois. Dieu a illsutré ce saint Abbé de plusieurs beaux miracles, entr’autres d’un mort qui ressuscita à l’attouchement de son baston.
L’Abbaye de S. Gildas de Rhuys est un des devots Pelerinages de Bretagne, où les Reliques de ce saint ont esté soigneusement conservées dans un superbe Sepulchre jusques aprés la mort du Roy S. Salomon III, que les Infidelles Normands ou Danois coururent toute la Bretagne & razerent entr’autres les Monasteres de Lochmenech & de Rhuys ; mais les Moynes s’en estoient fuis de bonne heure, & avoient emporté avec eux les Reliques de saint Gildas, desquelles une partie fut depuis raportée en Bretagne, & le Monastere de Rhuys rebasti par S. Felix, du temps du Duc Geffroy I du nom.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Albert Le Grand (1636) - édition de 1901 - Quimper