Les fêtes juives
Lundi 14 janvier 2013 — Dernier ajout dimanche 13 janvier 2013

Tou bichvat

Émission du 21 janvier 2013

TOU BICHVAT, cette fête est peu connue. Que veut dire Tou Bichvat ?

Tou représente le nombre 15 et bi chevat veut dire dans le mois de Chevat. Cette petite fête du calendrier juif est donc, comme son nom l’indique, célébrée le 15 Chevat (en 2013, c’est le 12 Janvier). On l’appelle le nouvel an des arbres. Elle n’est pas évoquée dans la bible, et on s’y réfère pour la première fois vers la fin de la période du second Temple détruit en 70 après JC. Elle a connu son développement au cours des âges qui ont suivi. Cependant, si Roch Hachana est le premier jour du temps du jugement de Dieu pour les hommes, Tou Bichvat est celui du jugement divin concernant le monde végétal, créé par lui et sur lequel il a tout pouvoir.

Le monde végétal a donc une place importante dans le judaïsme ?

Oui, sûrement, nous allons le constater. Tou Bichvat marquait la fin du prélèvement de la dime des arbres fruitiers à la fin de la récolte. Elle était signe de la fin d’un cycle de la nature que l’on devait fêter. Elle se situe courant janvier ou début février, elle est considérée comme annonçant le printemps, car, en Israël à l’époque de cette fête, on peut constater les premiers signes du printemps à venir, comme le gonflement des bourgeons ou le fleurissement des amandiers qui sont les premiers arbres fruitiers à ce moment là. Après la destruction du deuxième Temple, la dime n’était plus levée mais la fête continua d’exister parce qu’elle représentait pour les juifs, contraints de s’exiler, un lien avec la terre mère et la clémence de son climat. Et, en raison de cette évocation douce, ce jour ne pouvait pas être un jour de jeun ou de pénitence. Aux offices du matin et de l’après midi en semaine on ne récite pas les prières de pénitence. La plantation d’arbres dans la diaspora, devenait aussi symbolique de ceux replantés en terre d’Israël par les premiers colons qui faisaient reverdir le désert. L’arbre est ainsi devenu quelque chose de sacré. Dans le judaïsme, on ne coupe un arbre que si cela est absolument nécessaire. Au 17e siècle de notre ère, les mystiques de Safed introduisirent des cérémonies et des rites nouveaux sous l’influence d’un maître : Isaac de Louria. On procéda alors à des rassemblements au cours desquels on mangeait certains fruits qui évoquent la terre d’Israël.

Quels sont ces fruits ?

Ce sont 5 fruits principaux aussi évoqués dans la bible, en Deutéronome 8,7 : « Car l’Éternel ton Dieu va te faire entrer dans un bon pays……pays de blé et d’orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers, pays d’huile d’olive et de miel » Olives, grenades, dattes, raisins et figues seront donc à l’honneur ce jour là et mangés abondamment, mais on peut en manger bien d’autres. Ils représentent, en ce jour particulier de Tou Bichvat, les dernières récoltes faites avant que commence le nouveau cycle de la nature. Chaque fruit ainsi dégusté est une forme de participation à la sainteté d’Israël. L’orge est considéré de façon particulière et honoré lui aussi parce qu’il est la nourriture des ânes qui participent, en « partenaires » de l’homme, au travaux agricoles. L’orge sert aussi à la fabrication de la bière qui est bue lors de cette fête. Les fruits sont nourriture et, en tant que tels, ils sont considérés comme des cadeaux de Dieu, on honorera donc Dieu en mangeant ceux-ci. On bénira Dieu pour les récoltes qui viennent de s’achever, pour l’abondance et la diversité des fruits.

Est-ce vrai que, dans la pratique, le juif bénit Dieu pour chaque nouveau fruit de saison qu’il mange ?

Pas seulement à l’occasion des nouveaux fruits, mais dans la vie juive, tout acte est précédé d’une prière pour remercier Dieu. Ainsi, avant de manger un fruit, au cours de la journée, on adresse à Dieu une bénédiction spécifique à chaque fruit dégusté. « Manger des fruits c’est partager la joie de l’arbre et réparer l’ordre qu’Adam a troublé en mangeant du fruit défendu » (la table juive ) Les fruits qui parsèment la bible sont de significations diverses, pensons au fruit défendu de la Genèse, mais aussi au raisin qui donnera le vin, symbole des temps messianiques, et aux graines de toutes les céréales, et particulièrement au blé qui deviendra pain, nourriture fondamentale. Le vin est un élément important lors des bénédictions avant et après les repas, de chabbat. Avec d’autres éléments de la nature, il participe au seder de Pessah, (temps narratif qui précède le repas de la pâque).

C’est donc dans une suite logique que le Christ fait la bénédiction sur le vin, lors de sa dernière Pâque ! Oui, car ces bénédictions sont primitivement utilisées par les juifs et, par elles, reformulées par le Christ, le pain azyme et le vin deviennent, pendant l’eucharistie, une fois consacrés par le prêtre, corps et sang du Christ, comme Il nous l’a révélé lors du repas de la Pâque. Lors des moments de regroupements communautaires ou familiaux de Tou Bichvat on chante des hymnes qui évoquent les fruits et on lit des passages bibliques louant la terre sainte et ses productions. Exemple, un passage du psaume (103) 104,14 " Tu fais pousser l’herbe pour le bétail, et les plantes que cultive l’homme tirant son pain de la terre. Le vin qui réjouit le cœur des humains en faisant briller les visages plus que l’huile, le pain réconforte le cœur des humains" On peut aussi évoquer l’expédition des explorateurs envoyés pour constater que la Terre Promise était bien habitable (Nombres 13,1ss) : « Ils coupèrent une branche de vigne, avec une grappe de raisin qu’ils portèrent à deux au moyen d’une perche. Ils prirent aussi des grenades et des figues » Ce qu’ils rapportaient étaient bien des signes de l’abondance de cette terre. La fête de Tou Bichvat, s’est ensuite propagée dans les différentes communautés juives. On y a ajouté une autre coutume, celle de faire planter des arbres particulièrement par les enfants.

Quel sens est donné au fait de planter des arbres à Tou Bichvat ? Normalement, ces nouveaux arbres continueront à pousser alors que ceux qui les auront plantés ne seront plus là. De même, la Torah continuera à être toujours là pour les hommes, au delà de toutes les générations.

Jusqu’au XIXe siècle, on évoquait le chabbat des arbres qui consistait à ne pas cueillir les fruits sur l’arbre pendant une année (appelée « année chabbatique »). Il y en avait une tous les sept ans. Toujours pour ces années chabbatiques, d’autres consignes agricoles sont données : par exemple, en Lev 25,1-17 et 25, 18-22. Il est dit qu’il fallait laisser la terre en jachère cette année là car il est interdit à l’agriculteur de planter, de semer ou de labourer, parce qu’il doit compter sur la générosité de Dieu qui, la 6e année lui assurera une triple récolte.

Cela fait penser au Chabbat, où tous les membres de la famille respectent le repos, même l’esclave, même le bétail ! Oui, et la bible, au-delà de ce repos, donne des conseils très écologiques, on est loin de l’agriculture intensive qui ne respecte aucun temps de repos pour les cultures, et pour les bêtes ! Revenons à la fête de Tou Bichvat qui permet à l’homme de prendre en considération son rapport à la nature qu’il a partiellement perdu, en passant du nomadisme à la sédentarisation, et encore davantage dans nos modes de vies de plus en plus urbanisés. Or, dès la genèse, la création de l’homme est intrinsèquement liée à la nature à partir de laquelle Dieu l’a extrait. Il est glèbeux, né de la glèbe, comme le souligne Chouraqui dans sa traduction littérale de l’hébreu. En français, on peut dire qu’il est l’homme créé à partir de l’humus : glèbe ou humus sont deux matières du sol favorables à la fécondité. Il est essentiel que l’être humain ne l’oublie pas, et rende honneur à la nature dont, il a été issu et à partir de laquelle il a été fait par la volonté du Dieu qui a tout créé. Avant d’être chassés de la terre de leurs ancêtres, les juifs étaient essentiellement un peuple de cultivateurs, ou d’éleveurs. Par la suite, dans les pays où ils se sont disséminés on a fait de lui un peuple de la connaissance, études des Écritures et des langues, des finances, du commerce car, s’ils pouvaient cultiver un peu la terre, ils n’avaient pas le droit de la posséder. Cependant, par ses fêtes, et toutes les empreintes de leurs origines agricoles, re-symbolisées à partir de la bible, les juifs gardent encore un lien fort aux éléments de la nature reconnus comme dons de Dieu. « Ainsi, lorsqu’on parvient à reconstituer un lien personnel et intime avec la nature, avec la terre, on s’aperçoit alors, tout simplement, sans même aller chercher dans la dimension mystique des choses, que le divin s’y cache, autant que dans le spirituel, prêt à s’y révéler » fait remarquer Adin Steinsaltz dans « Introduction à l’esprit des fêtes juives » (Ed. Albin Michel)

Comment ne pas penser à l’image évangélique de la graine de moutarde qui devient un si grand arbre que tous les oiseaux du ciel y font leur nid ? Oui, et on peut aussi évoquer le ricin, dans l’histoire de Jonas, que Dieu fait pousser très haut en une nuit pour protéger Jonas du soleil. L’arbre a aussi bien des significations dans la bible, car il est l’élément de la nature qui pousse le plus haut vers le ciel. Si l’arbre symbolise souvent l’homme qui a ses racines dans la terre mais s’élève vers Dieu par son feuillage, parfois, dans les commentaires bibliques, on compare l’homme à un arbre renversé qui a sa tête sur le sol, mais dont les racines vont puiser, dans le ciel, la sève qui fait vivre l’arbre tout entier Dans l’Évangile de Marc (8,24), Jésus guérit un aveugle né : « Ayant ouvert les yeux, il disait : "J’aperçois les gens, je les vois comme des arbres, mais ils marchent". Dès la Genèse, dans le jardin de l’Éden, l’arbre est pris comme symbole de la toute connaissance, celle du bien et du mal et aussi celle de la vie. Il deviendra l’arbre de la loi, à l’abri de laquelle tout homme reçoit les principes de vie. On peut aussi évoquer la rencontre d’Abraham avec les trois anges représentant Dieu. Il le reçoit au pied du chêne de Mambré. On peut aussi noter les généalogies de Jésus qui seront représentées par l’arbre de Jessé. Y a-t-il un rapport avec l’expression de « l’arbre de la croix » ? L’arbre de Jessé, et l’arbre de la croix ne sont pas liés directement, mais l’un et l’autre ont une fonction symbolique et viennent signifier quelque chose. L’arbre de Jessé rappelle toutes les générations qui sont les « rameaux » qui préparent la venue du Messie. La croix, par sa forme, plantée en terre, peut faire penser à un arbre ; par son contact avec la terre, il peut évoquer l’incarnation, et par son élévation vers le ciel, la résurrection du Christ. On trouve bien d’autres arbres ayant du sens dans les textes du nouveau testament. Par exemple : Jésus devinera que Nathanaël (Jean 1,8) est un bon juif parce qu’il l’a vu sous le figuier ! S’il le reconnaît ainsi, c’est parce que, dans la bible, le figuier symbolise la loi ; donc être sous le figuier signifie étudier la torah. L’homme juste est comparé à un arbre des champs donnant son fruit en son temps (psaume2) alors que le méchant ne produira rien. « Celui dont les actes de piété l’emportent sur le savoir, ressemble à un arbre qui a peu de branches et beaucoup de racines, il est indéracinable » Comme le précise Jérémie 17,8 : l’homme juste « est pareil à un arbre planté au bord de l’eau qui pousse ses racines vers le ruisseau, il ne sent pas venir la chaleur, son feuillage est toujours vert ; une année de sécheresse ne l’inquiète pas, il ne cesse de fructifier. » On pourrait encore dire bien des choses à partir de la richesse symbolique de l’arbre, car on constate que l’arbre est souvent lié à des moments signifiants et sert à symboliser les rapports entre l’homme et Dieu, et vice versa. Philippe Haddad nous dit : « En plantant un arbre au Nouvel An des arbres, l’homme juif réalise une double action, il se montre responsable de la nature qui est aussi notre « autre » (notre double) nous le savons que trop aujourd’hui, (et tout le mouvement écologique nous rappelle cette vérité,) et il prend aussi conscience qu’il est comme un arbre appelé à offrir des fruits à ceux qui ont faim de la parole de Dieu. »