Conférence du P. Yves Labbé
Mercredi 19 octobre 2011 — Dernier ajout jeudi 27 octobre 2011

Un chrétien peut-il prier avec d’autres croyants ?

25e anniversaire de la rencontre du 27 octobre 1986 à Assise.

Conférence du P. Yves Labbé (15 octobre 2011), délégué diocésain au dialogue interreligieux, pour le 25e anniversaire de la rencontre du 27 octobre 1986 à Assise.

Pour la première fois, en octobre 1986, l’Église catholique a invité d’autres communautés chrétiennes et d’autres traditions religieuses à une réunion de prière pour la paix. Une règle fut rapidement énoncée et constamment répétée : non pas « prier ensemble » mais « être ensemble pour prier ». Une possibilité était ouverte et une limite tracée.
Malgré cette précaution, le protocole de prière réalisé en 1986 ne sera plus retenu lors du deuxième rassemblement interreligieux à Assise en 2002. Il ne le sera pas davantage dans quelques jours pour le troisième rassemblement. Jeûne et pèlerinage ont été maintenus et le seront, aux côtés d’engagements communs pour la paix. En retour, la prière est devenue silencieuse.
Ce déplacement des pratiques entre 1986 et 2011 invite à poser une question : un chrétien peut-il prier avec d’autres croyants  ?
La question se pose désormais à la suite d’invitations ou à l’occasion d’événements et dans des situations variables : prier entre personnes ou entre communautés, prier en paroles ou en symboles, prier en privé ou en public, prier dans un lieu cultuel ou en dehors, etc.
Cette question, je m’en saisis en tant que chrétien catholique. À ce titre, je ne puis me placer ni au-dessus de tous les partenaires, ni à égale distance de tous. Un chrétien aura plus de possibilités de prier avec les juifs, premiers destinataires de l’Alliance.
Sans pouvoir évoquer l’ensemble des cas, le parcours se divisera en 2 étapes :

  • d’abord rappeler ce qui s’est passé à Assise en 1986, avec le regard fixé sur la prière ;
  • ensuite, examiner des faits ou expériences de prière inter¬religieuse ainsi que les raisons de leurs possibilités et de leurs limites.

1re partie : Assise 1986, « Être ensemble pour prier »

Les religions étaient conviées à prier pour la paix. Les destinataires étaient des personnes en responsabilité. Plus de 130 personnalités furent présentes à Assise. Les plus en vue furent le dalaï lama ainsi que les représentants de religions africaine et amérindienne.
L’invitation était venue de Jean-Paul II. Les réponses avaient été diverses. L’écho de la rencontre fut surtout sensible dans le monde catholique, jusqu’à la réaction violente de l’évêque Marcel Lefebvre.
Seules les formes de prière en usage au cours de la journée retiendront notre attention. Deux points suffiront : 1°) ce qui s’est passé ; 2°) ce qui en a été dit.

1er point : Ce qui s’est passé

La journée du 27 octobre 1986 a connu 2 temps de prière. Le matin, chaque délégation a prié de son côté, dans un lieu réservé, église ou autre. Les délégations chrétiennes ont toutefois prié ensemble. L’après-midi, chaque délégation a offert son intercession pour la paix en présence des autres qui l’écoutaient en silence.

  • La disposition de l’espace marquait nettement la distinction entre « prier ensemble » et « être ensemble pour prier ». La délégation en prière se tenait sur une estrade matériellement séparée de l’estrade occupée par les autres délégations.
  • Les délégations se sont succédé pour l’intercession selon un ordre aléatoire : bouddhistes, hindouistes, jaïnistes, musulmans, shintoïste, sikhs, zoroastriens, africains, amérindiens, juifs, chrétiens. Comme le matin, les chrétiens sont restés unis. Ainsi, les musulmans, au monothéisme exigeant, se sont présentés entre les jaïnistes et les shintoïstes, deux religions sans divinité, l’une d’origine indienne ancienne, l’autre toujours attachée à la culture japonaise.
    Les croyants réunis à Assise en 1986 ont donc intercédé séparément : le matin entre soi, l’après-midi devant les autres. Ils n’ont pas prié ensemble, mais ils ont été ensemble pour prier. N’ont-ils jamais prié ensemble ? Quelques indices permettent de poser la question.
  • Laissons de côté le jeûne et la marche : pratiques familières aux religions ; elles ont été communes mais sont restées silencieuses.
  • Laissons également de côté quelques gestes symboliques, associés aux manifestations pacifiques : remise d’un plan d’olivier, partage d’un signe de paix, finalement lâcher de colombes.
  • En retour, la journée fut présidée par le pape Jean-Paul II. Or, il ne prononça pas seulement des discours d’interprétation. Il lui arriva aussi de présider à la prière. La journée s’ouvrit pour tous par le chant grec du psaume 148, une louange cosmique : « Louez Dieu depuis les cieux, louez-le dans les hauteurs ». Ensuite, le pape récita une prière d’introduction. Quant à la célébration de l’après-midi, elle fut ouverte par une hymne grégorienne : Da pacem Domine, « Donne Seigneur la paix ». Enfin, le Pape conclut sa longue allocution de clôture par la prière de François : « Seigneur, faites de moi un instrument de paix… ».
    Dès qu’il y a parole de présidence et sous forme de prière, ne glisse-t-on pas vers une prière qui engage l’assemblée ? Même pour un court moment, au début ou à la fin, la présidence allait au-delà d’un accueil et d’un adieu. N’incluait-elle pas une prière inaugurale ou conclusive ?
    Ce fut sans conséquence. Ce n’est pas sans signification. La situation n’était pas identique à une assemblée chrétienne à laquelle assistent des personnes d’autres convictions.

2e point : Ce qui a été dit

Le pape Jean-Paul II a parlé abondamment d’Assise, avant, pendant et après. En dehors de formules protocolaires, il a été seul à s’exprimer le 27 octobre. Il y a tenu 3 discours, le dernier couvrant 6 pages serrées. Il conviendrait aussi de lire l’audience générale du dimanche précédent, les vœux à la Curie en fin d’année, ainsi qu’une étude signée par l’adjoint du cardinal Etchegaray. Celle-ci fut le seul texte publié avant la rencontre dans le bulletin du secrétariat de la Conférence des Évêques de France.
Sur cette base, on peut résumer en 4 affirmations l’interprétation romaine donnée à la prière multireligieuse d’Assise 1986.

  1. L’événement devait être et fut « exclusivement religieux ». – Il fallait écarter les interprétations politiques. Or la prière constitue la marque propre d’une démarche religieuse. Si la paix est une tâche qui attend des engagements, elle est aussi un don qui est à demander. Ici, Jean-Paul II insiste sur deux aspects :
    • d’une part, les religions ont en commun l’exigence intérieure de la conscience et la reconnaissance d’une réalité transcendante ;
    • d’autre part, les chrétiens ne peuvent pas ne pas affirmer, y compris en la circonstance, que tous les hommes sont sauvés par Jésus-Christ.
      Les religions sont donc fondées à se réunir pour prier, sans que la foi chrétienne renonce à elle-même, ni sans qu’elle le demande aux autres.
  2. Il s’agissait non de « prier ensemble » mais d’« être ensemble pour prier ». – Cette distinction découle de ce qui précède. Elle va être reprise de toutes les manières et par toutes les instances depuis l’annonce de la Journée. Cette répétition pouvait passer pour une obsession. La forme choisie entendait s’opposer à deux écueils solidaires, désignés par les mêmes termes : le syncrétisme et le relativisme.
    • En mélangeant les pratiques, le syncrétisme mélangerait aussi les croyances.
    • Il résulterait d’un relativisme où Jésus-Christ ne serait plus confessé par les chrétiens comme l’unique sauveur de tous les hommes.
      La double accusation de syncrétisme et de relativisme se trouve répétée depuis 25 ans par les disciples de Marcel Lefèbvre et d’autres avec eux, à l’encontre aussi bien du concile Vatican II que de la rencontre d’Assise.
  3. La rencontre d’Assise a été une concrétisation du concile Vatican II. – Dans son discours à la Curie, Jean-Paul II cherchera à le montrer en se rapportant à 6 documents de Vatican II, dont la Constitution sur l’Église et la Déclaration sur les religions non chrétiennes. Condamner Assise ne serait-il pas récuser le Concile ?
    • D’un côté, le Christ, Parole de Dieu, a répandu des valeurs morales et religieuses dans les religions du monde ; ce que les Pères ont appelé les « semences du Verbe ».
    • De l’autre côté, l’humanité garde une vocation commune à la communion avec Dieu et l’Église a reçu la mission universelle d’en être le signe et l’instrument.
  4. La règle de la foi est aussi la règle de la prière. – Ce dernier énoncé inverse une formule plusieurs fois réinterprétée au cours des siècles. Cette formule remonte au Ve siècle : Lex orandi, lex credendi ; la règle de la prière est aussi la règle de la foi. L’inversion de cet énoncé soumet la règle de la prière à la règle de la foi. Elle a été exploitée par l’adjoint du cardinal Etchegaray au Conseil pontifical Justice et Paix. Elle entendait justifier la consigne retenue pour Assise : « être ensemble pour prier ». Elle offrait ainsi un commentaire théologique, hautement autorisé, à une décision pratique.
    Le théologien de Justice et Paix part donc de la foi chrétienne en Dieu : elle est trinitaire mais, en tant que telle, elle est aussi foi en un Dieu unique, selon les termes du Credo ; « Je crois en un seul Dieu, etc. ». Or, comme la prière est commandée par la foi, il en découle une double règle :

Une certaine unité de foi conseillerait quelque forme, limitée toutefois, de prière commune. Une divergence plus grande la déconseille.

Cette citation n’a pas un caractère général. Elle conclut l’application de la règle de foi à la prière des chrétiens avec les juifs. Or, il existe à l’évidence et depuis toujours des prières communes aux juifs et aux chrétiens. Évoquons simplement les Psaumes. Il n’y a donc pas d’obstacle de principe à les dire ensemble. En même temps, toute prière chrétienne, est-il rappelé, passe par Jésus-Christ, au moins implicitement. Il faudra donc éviter les équivoques dans la prière commune. Au-delà, c’est-à-dire déjà avec les musulmans, il est déclaré qu’«  il ne s’agit plus de prière commune ni de prier en¬semble ». Car, s’il existe bien une convergence dans la foi au Dieu unique, il n’existe pas moins une divergence, de caractère frontal, sur l’identité du « prophète-médiateur ».
Pour tous les autres partenaires, le texte cité ne marque aucune hésitation :

Le chrétien, mais aussi peut-être le juif et le musulman assistent, mais ne participent pas, sinon par le silence et l’adoration intérieure adressée au Dieu auquel ils croient, à ces formes de prières vocales et silencieuses des hindous, des bouddhistes et autres. Et ils en tirent quand bien même grand profit.

Soumettre les possibilités de prière avec les autres croyants à la règle chrétienne de la foi en Dieu conduit à énoncer surtout des limites. L’étude du théologien romain écarte toute prière commune sans même justifier d’être ensemble pour prier. Cependant, comment ne pas distinguer la prière des chrétiens avec des partenaires déterminés et leur prière avec tous partenaires indistinctement, comme ce fut le cas à Assise ?
La rencontre a toutefois laissé plus d’images que de paroles. Ce sont les images, totalement inédites et abondamment diffusées, qui ont frappé les esprits. Pour beaucoup de catholiques, elles auront plus compté que les textes du Concile pour accréditer un regard positif sur les religions du monde, même si Jean-Paul II en avait donné auparavant plusieurs signes, spécialement en direction du judaïsme et de l’islam.
C’est à la lumière d’Assise, mais aussi à partir d’autres éléments, que nous examinerons maintenant la question posée : Un chrétien peut-il prier avec d’autres croyants ? Concrètement, une prière interreligieuse vraiment commune est-elle légitime en regard de la foi chrétienne ?

2e partie : Possibilités et limites d’une prière commune

Le cardinal Ratzinger ne voulut pas participer à la rencontre d’Assise en 1986. Il y craignait une mise en image sinon en œuvre du syncrétisme et du relativisme. Il fut au contraire présent à Assise en 2002, rencontre à l’initiative encore de Jean-Paul II suite aux attentats de septembre 2001. S’il y eut alors des engagements communs en faveur de la paix, il n’y eut plus d’« être ensemble pour prier », sinon dans le silence général.
Benoît XVI ne s’interdit pourtant pas, lors du 20e anniversaire d’Assise, de justifier la formule de 1986 dans une lettre à l’évêque du lieu. En voici un extrait :

Il est important de ne pas oublier l’attention dont on fit alors preuve afin que la rencontre interreligieuse ne se prête à aucune interprétation syncrétiste, fondée sur une conception relativiste. […] C’est pourquoi, même lorsqu’on se retrouve ensemble pour prier pour la paix, il faut que la prière se déroule selon les chemins distincts propres aux diverses religions.

La dernière proposition (« il faut que la prière…) peut se prêter à plusieurs réalisations. Quoi qu’il en soit, la 3e rencontre d’Assise sera plus proche de la 2e que de la première. Elle sera en outre étendue à quelques personnalités de la culture et de la science, intéressées à la recherche de la paix et de la vérité mais non engagées dans la prière. Malgré cet élargissement, Assise III entretient la controverse avec les courants traditionalistes : d’un côté, sont confirmées les orientations du Concile Vatican II relatives au dialogue interreligieux ; de l’autre côté, on se défend à l’extrême des accusations de relativisme et de syncrétisme.
Ce retour en deçà d’un « être ensemble pour prier » n’invite pas à aller vers des possibilités d’un « prier ensemble ». Cependant, le théologien n’a pas seulement pour vocation de commenter les décisions pontificales. Tout n’y est pas de fondation apostolique et certains choix sont de circonstance. Reposons donc en 3 points la question d’une prière commune : les faits, les raisons, les pratiques.

1er point : Une collecte de faits de prière commune

Il arrive que des catholiques prient ensemble avec d’autres croyants ou usent de prières potentiel¬lement communes. Sans être déterminants, ces faits de prière commune se montrent instructifs. Ils sont aussi par nature dispersés et disparates. J’en évoquerai quelques-uns en laissant de côté le cas singulier des prières entre juifs et chrétiens, puisqu’ils disposent d’un patrimoine commun.
On distinguera 4 catégories : prières communes lors de rencontres interreligieuses, témoins chrétiens d’une prière interreligieuse, prières chrétiennes ouvertes à l’interreligieux, enfin prières recevables par des chrétiens.

  1. Prières communes lors de rencontres interreligieuses. – En 1893, un Parlement des religions du monde eut lieu à Chicago pour le 4e centenaire de la découverte du Nouveau Monde. L’initiative était américaine, à la fois protestante et catholique. Le « Notre Père » y fut récité par tous chaque matin. Plus récemment, particulièrement en Inde, diverses prières ont été composées spécialement à l’usage de rencontres inter¬religieuses.
  2. Témoins chrétiens d’une prière interreligieuse. – Le témoignage du monastère de Tibhirine a été mis en scène. Réunis sous le titre de L’invincible espérance, des écrits du prieur Christian de Chergé livrent le récit d’une rencontre islamo-chrétienne à 2 puis à 3 priants. Nous sommes devant des prières croisées. Le mieux est d’en reprendre quelques lignes.

Apprends-nous à prier ensemble, Toi, le seul Maître de la prière… Le musulman invoque le Christ. Le chrétien se soumet au plan de Dieu sur tous les croyants, et sur l’un d’entre eux qui fut le prophète Muhammad. Puis l’un et l’autre cherchent à pénétrer ensemble dans l’Amour qui dit Dieu… [Alors arrive le troisième] Note après note, la symphonie se construit dans la fusion de ces trois expressions différentes d’une seule et même fidélité, celle de l’Esprit qui est en Dieu, qui dit Dieu ! Prière contre les tentations de Satan, « le lapidé » ; puis ensemble, la fatihâ, le Magnificat (tu le répètes mot après mot), le Pater (tu le sais par cœur), et toujours et encore, la louange, l’action de grâce. (p. 34-37)

Écoutons la fatihâ, première sourate du Coran, qui ouvre chacune des 5 prières quotidiennes :

Au nom de Dieu : Celui qui fait miséricorde, Le Miséricordieux. Louange à Dieu, Seigneur des mondes : Celui qui fait miséricorde, Le Miséricordieux, Le Roi du Jour du Jugement. C’est toi que nous adorons, c’est toi dont nous implorons le secours. Dirige-nous dans le chemin droit : le chemin de ceux que tu as comblés de bienfaits ; non pas le chemin de ceux qui encourent la colère, ni celui des égarés.

  1. Prières chrétiennes ouvertes à l’inter¬religieux. – Nous avons déjà nommé quelques prières chrétiennes ouvertes potentiellement à tous les croyants ou à quelques autres. Il faut préciser « potentiellement », car c’est aux autres de le confirmer ou non.
    • Certaines prières introduites en 1986 à Assise étaient supposées accessibles à tous : le psaume cosmique 148 (« Louez Dieu depuis les cieux, louez-le dans les hauteurs ») ; l’intercession latine Da pacem Domine (« Donne Seigneur la paix… ») ; le prière attribuée à saint François (« Seigneur, faites de moi un instrument de paix »).
    • Il y a aussi les prières incluses dans le récit de Christian de Chergé : le « Notre Père » et le Magnificat, prière de Marie (encore que…).
    • On pourrait y ajouter le poème attribué à Grégoire de Nazianze (IVe siècle), qui a été repris dans la Liturgie des Heures : « O toi, l’au-delà de tout, n’est-ce pas là tout ce qu’on peut chanter de toi ? ». L’hymne s’adresse non à Dieu caché en Jésus mais au Dieu inconnu de la tradition platonicienne.
    • Citons encore l’hymne aux noms divins composée par Christian de Chergé, quoique d’abord proposée aux musulmans et aux chrétiens : « Au nom de Dieu le très Miséricordieux, louange à Dieu, le Bienveillant, le Généreux. Que ton Nom soit béni et glorifié ! Nous t’adorons et voulons te servir… ». Nous pourrons la reprendre à la fin de notre réunion.
  2. Prières recevables par des chrétiens. – Dans le récit de Christian de Chergé, la première sourate du Coran entre dans la liste des prières récitées ensemble. À Assise, elle avait ouvert la prière des musulmans, suivie par une série de versets coraniques recevable par des chré¬tiens. Muhammad n’y était pas nommé. Il en aurait été de même, en partie, pour la prière des hindous. Dans le même registres, l’aumônerie de l’aéroport d’Orly met à disposition des prières de ces 2 traditions capables d’être partagées.

2e point : Une évaluation des raisons d’une prière commune

Les faits les mieux constitués ne suffisent pas à conclure. Si le martyre de Christian de Chergé et de ses frères illumine leur vie, il ne justifie pas chacune de leurs initiatives en direction de l’islam. Ce n’est pas un effet de soupçon, simplement de lucidité. La réflexion garde ses droits. Elle s’appuiera successivement sur la condition humaine et sur la révélation divine.

  1. Des raisons tirées de la condition humaine. – Tout fait de prière se trouve conditionné par la condition humaine, soit par le corps, le langage, l’histoire, la société. Or, toute condition engendre à la fois des possibilités et des limites. On retiendra 3 raisons qui contribuent, avec d’autres, à circonscrire les capacités de former une communauté de prière.
    Une 1re raison : les écarts de l’histoire – Certaines questions sont nouvelles. Lorsque Vatican II évoque une présence du Christ en germe dans les religions du monde, il s’appuie sur le témoignage des premiers siècles chrétiens. Or, le Concile sollicite ici l’histoire. Il lui fait dire plus qu’elle ne dit. Chez les Pères, les semences du Verbe n’étaient pas attribuées aux cultes mais aux philosophies qui, se pré¬sentaient alors comme chemins de salut et chemins vers l’absolu. Ainsi, la question d’être ensemble pour prier ne se posait nullement, encore moins celle de prier ensemble. C’est une question surtout de notre temps, celui de sociétés multiculturelles devenues multireligieuses.
    Une 2e raison : la valeur des symboles – On pourrait juger le symbole plus apte que la parole à faire communion. On en fit usage à Assise : rameau d’olivier, geste de paix, lâcher de colombes, sans oublier la marche et le jeûne. Cependant, si le symbole n’est pas aussi lié que la parole à une religion, son universalité demeure limitée. Le sens des symboles se montre souvent solidaire d’un fond culturel et d’un usage religieux. Ils exercent une pression identitaire. On le vérifie pour les postures et les gestes de la prière. Ils font corps avec une tradition. On ne saurait les plier à notre conscience, les mettre à notre merci.
    Une 3e raison : le sens de la parole – Une parole acquiert son sens dans des ensembles plus ou moins étendus. C’est pourquoi une prière importée peut sembler immédiatement appropriée pour se découvrir bientôt inappropriée en raison de son contexte d’origine ou de son usage habituel. Pre¬nons un exemple plaisant. On lit dans le Cantique des cantiques : « J’ai été posée comme gardienne ». Il n’en fallait pas davantage pour inscrire ces mots sur le socle d’une statue de la Vierge Marie. Or le Cantique continuait ainsi : « Et je n’ai pas gardé ». Tel apparaît un cas extrême mais significatif de l’ambiguïté d’une prière extraite de son environnement. Comment accorder une hospitalité chrétienne à une prière musulmane au Dieu unique qui serait insérée dans une polémique anti¬trinitaire ou une négation de la mort de Jésus ?
  2. Des raisons tirées de la révélation divine. – L’attention portée à la condition humaine préserve de la naïveté qu’entraîne parfois la générosité. L’attention attachée à la révélation divine garde le chrétien fidèle sans le rendre prétentieux. Pour aller vite, on caractérisera 2 écueils : d’un côté, se complaire dans une pluralité de révélations qui autoriserait tous les échanges dans la prière ; de l’autre côté, exiger une référence à la foi trinitaire qui interdirait toute prière commune. Pour simplifier la présentation de ces 2 positions extrêmes, je ferai appel à des images à portée négative, en évoquant successivement la « dissémination » de la révélation et le « barrage » de la Trinité.
    Une 1re impasse : la « dissémination » de la révélation – Toute tradition religieuse revendique une origine transcendante, même si celle-ci n’est pas divine. L’usage du mot « révélation » se laisse donc généraliser, même si le bouddhisme, par exemple, parlera d’« éveil » ou d’« illumination », en dehors de recours au divin. Quant à l’islam, on le sait, il se donne pour religion de la révélation définitive de Dieu, à la suite du judaïsme et du christianisme. Si le chrétien doit entendre la conviction des autres, devrait-il affirmer que Dieu a voulu une pluralité de révélations, soit une révélation pour chaque culture ?
    S’il en allait ainsi, tous seraient appelés à prier ensemble, chacun dans sa tradition, à l’image de chrétiens qui prient ensemble le « Notre Père », chacun dans sa langue. Ou encore, chacun prierait indifféremment à l’intérieur de plusieurs traditions, à l’image d’un chrétien qui a la capacité de prier dans plusieurs langues. La communauté de prière serait acquise sans limite, aussi bien avec tous qu’à l’intime de soi.
    Un prédicateur de retraites chrétiennes selon l’esprit du bouddhisme zen déclarait : 1/ quelqu’un peut être bouddhiste et chrétien, comme un autre sera philosophe et chrétien ; 2/ la différence entre doctrines bouddhiste et chrétienne n’atteint qu’un niveau inférieur de la spiritualité, le niveau du mental. S’exprimer dans ces termes, c’est donner une interprétation bouddhiste de la foi chrétienne ; ne plus reconnaître Jésus-Christ comme cœur de la foi.
    On invoque parfois le début de l’épître aux Hébreux : « Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils ». Étendre le statut des prophètes d’Israël aux sages et aux prophètes de toutes les religions serait tenir une affirmation sans aucun fondement dans le Nouveau Testament, même si quelques théologiens catholiques très respectables s’y sont aventurés.
    Alors que reste-t-il au chrétien ? Simplement à reconnaître que Dieu appelle tous les hommes à la communion avec lui et, par conséquent, leur en donne la possibilité par les voies connues de Lui. Les religions en portent toutefois des traces, en particulier dans leurs prières.
    2e impasse : le « barrage » de la Trinité – Avant la première rencontre d’Assise, un représentant du Saint-Siège, on l’a dit, avait soumis la règle de la prière à la règle de la foi. Or, par la médiation de Jésus-Christ, cette foi en Dieu se révélait trinitaire et par là monothéiste. Dès lors se dessinaient 3 cercles de partenaires potentiels de prière : d’abord le judaïsme, ensuite l’islam et les mono¬théismes, enfin tous les autres. Finalement, sans être impossible avec le judaïsme, une prière commune semblait improbable. N’était-ce pas là une conclusion hâtive ? Ceux qui croient au Dieu unique ne pourraient-ils pas prier ensemble selon des formes partagées, échangées ou coproduites ?
    En effet, lorsque le chrétien nomme Dieu dans la prière, c’est toujours au Père qu’il s’adresse et non à la divinité. Il prie Dieu le Père, par le Christ et dans l’Esprit, explicitement ou implicitement. Toute prière chrétienne n’est pas nommément trinitaire : le psautier ne l’est pas, bien que, selon un usage chrétien, chaque psaume s’achève sur une louange trinitaire. Ainsi, quand le chrétien s’adresse à Dieu avec d’autres croyants, c’est encore au Père qu’il s’adresse, sans renier ni le Christ ni l’Esprit. Cela passera aussi bien par des prières composées ensemble que par des prières propres à l’une ou l’autre tradition. Certains exemples ont été précédemment avancés.
    Il convient toutefois d’apporter 2 précisions.
    Le partage d’une prière peut apparaître trop identitaire pour le partenaire. Ce peut être le cas du « Notre Père. » Si cette prière est proprement chrétienne, c’est parce que « Notre Père » est dit au nom de Jésus. En dehors de cette invocation, la prière pourrait être reçue par tout croyant au Dieu unique. Mais il est aussi compréhensible que l’invocation, même écartée et transformée, puisse faire obstacle en raison du caractère identitaire de la prière. Un cas semblable se présenterait avec l’usage par les chrétiens de la première sourate du Coran.
    Une seconde précision affecte les religions non monothéistes. À l’exception de l’hindouisme, une constellation de religions, les traditions religieuses de l’Asie ne se rapportent pas au divin. Il suffirait, pour s’en convaincre, de revenir aux intercessions bouddhiste et shintoïste présentées en soirée à Assise. La dernière constituait une simple allocution. Avec ces partenaires, l’usage du mot « prière » devient équivoque. La méditation n’est pas nécessairement prière.

3e point : les pratiques communes de prière

En 2010, la Conférence des Évêques de France, par l’entremise de Michel Santier, évêque de Créteil, a publié 10 fiches pédagogiques sur la pratique du dialogue interreligieux. La fiche n° 9 concerne les « demandes de célébrations religieuses et de temps de rencontre spirituelle ».
Elle commence par constater une multiplication et une diversification de demandes de célébrations interreligieuses, en particulier lors d’événements exceptionnels, heureux ou malheureux. Elles se substituent parfois aux demandes de messes qui étaient d’usage dans les pays de tradition catholique.
Dans ces circonstances, il importe que les communautés religieuses définissent elles-mêmes leurs propositions à partir de ce qu’elles partagent véritablement, sans chercher à élargir leur cercle à l’excès. Ce n’est pas au président d’association ou au colonel du régiment de fixer le protocole de la prière. De même, on se limitera à des partenaires représentatifs, la représentativité n’étant pas simplement numérique. Même s’il y a peu de juifs, le judaïsme aura une représentativité partout en France et au-delà pour les chrétiens.
La fiche pédagogique distingue ensuite, dans la ligne d’Assise, « être ensemble pour prier » et « prier ensemble ». En notant que cette dernière situation pose de nombreuses questions, elle ne l’exclut pas. Une prière commune reste donc possible, moyennant des précautions relatives non seulement aux textes mais aux lieux et aux symboles. On ne saurait présumer l’accord des autres. « Mieux vaut être trop prudent que pas assez », précise la fiche.

Concluons notre parcours.

Selon les dernières instructions, un chrétien peut prier avec d’autres croyants : non pas seulement en leur présence et dans la réciprocité, mais vraiment avec eux, en un même lieu et avec les mêmes mots.
À ce titre, la formule retenue à Assise en 1986 se trouve effectivement élargie. Il est possible non seulement d’être ensemble pour prier mais encore de prier ensemble, même si cette dernière possibilité n’est pas toujours la meilleure.
Cette possibilité pourrait être justifiée chrétiennement à partir des expériences et raisons qui ont été évoquées : par exemple, l’existence de prières chrétiennes universalisables, tel le « Notre Père », et l’adresse de toute prière chrétienne à Dieu le Père.
Cependant, la Conférence des Évêques de France a mis en garde récemment contre une généralisation de lieux de culte multireligieux, comme dans les hôpitaux ou dans les armées. Le mouvement est effectivement en cours et vraisemblablement de manière irréversible, même s’il est encore demandé aux aumôneries catholiques d’en assurer non seulement la gestion mais la mise en place. C’est un autre sujet mais il est bien réel.