Vendredi 4 mars 2005 — Dernier ajout samedi 2 décembre 2006

Un grain de blé sur le chemin de Pâques

Laissez-moi vous conter l’histoire d’un grain de blé.

Vous lui auriez dit qu’il deviendrait un magnifique épi doré, jamais il ne vous aurait cru.

Ce grain de blé, en effet, loin de penser qu’il lui faudrait un jour laisser sa vie, nourrissait un rêve secret : prendre du poids, « forcir », devenir par ses propres moyens, une graine considérable, qui l’aurait distinguée parmi les autres dans le grenier. Ses ambitions s’en tenaient là.

Ce désir lui tenait d’autant plus à cœur qu’il se trouvait très bien dans son confortable grenier : bien au sec, pas de vent, douce tiédeur… Les petits copains du tas de grains étaient calmes et gentils. On se tenait chaud, jamais de bagarres : santé, tranquillité, environnement sympa, famille heureuse. Un vrai bonheur ! Que voulez-vous de mieux ?… Vous feriez la fine bouche, vous, sur ce bonheur-là ? Dieu est bien le dernier à en prendre ombrage…

C’est pourquoi notre grain de blé du fond de son grenier louait Dieu pour son petit bonheur : « Je te rends grâces, lui disait-il, de ce que tout aille bien pour moi : ma santé, ce bon voisinage, la réussite de ces enfants aussi sages que leurs parents ! Fais que cela dure ! » Alors ça va ? « lui demandait-on… » Ca ne bouge pas beaucoup chez toi… « »Quelle question ! Bien sûr que ça va ! « Et il planait sur son nuage, le petit grain de blé…Il n’imaginait même pas que Dieu, qu’il remerciait et remerciait encore, avait vu pour lui les choses en grand. Ah ! s’il avait entrevu un instant le bel et lourd épi doré se balançant au souffle du vent peut-être aurait-il tenu à Dieu un autre langage ? Peut-être même aurait-il été confus d’avoir pris Dieu pour ce qu’Il n’était pas. Car, au fond, il ne lui parlait que pour lui demander que surtout rien ne bouge…

Or voici qu’un beau matin les portes du hangar grincent sur leurs gonds, s’ouvrent, laissent entrer des flots de lumière. Branle-bas, éclats de voix, rires et chansons. En deux temps et trois mouvements, voici le tas de blé chargé sur la charrette. En route ! Un voyage inconnu commence. Le ciel bleu, les oiseaux, les fleurs : tout est merveilleux : « Et en plus on me fait voir du pays se dit-il enchanté. Je vais faire des découvertes. Je vais en engranger des connaissances ! A mon retour dans le grenier, je pourrai épater mes amis ! » Car, décidément, ce petit bonhomme de grain ne pensait qu’à accumuler, à entasser et à prendre du poids n’avait aucune idée des horizons qui l’attendaient, si loin des planches de sa grange…

Sur une terre fraîchement labourée la charrette s’immobilise. Une senteur pleine de promesses, monte de la tiédeur du sol. Tout va très vite. Au rythme cadencé d’une chanson, la semence jetée à tous vents jaillit des doigts de mains expertes. Quelque chose de neuf, et de douloureux vient à naître. Notre grain de blé est bientôt projeté, seul, au contact de la rude terre. Le froid et l’humidité bientôt le désagrègent et font craquer sa fine peau dorée. Il va mourir.

« Franchement, c’est absurde protestait le grain de blé, avant que le germe nouveau ne prenne forme. Franchement si Dieu existait, de telles choses n’arriveraient pas. Et moi qui comptait sur Lui pour que rien ne bouge… pour me figer éternellement dans mon petit bonheur… »

Seul un silence lui répondit, enveloppant toute la terre, et bientôt, le grain de blé comprit qu’il devait s’abandonner à Celui qui lui avait donné vie. Il consentit à mourir, à se remit avec confiance entre ces mains de ce semeur qui le lançaient d’un geste sûr dans la grande aventure…

C’est ainsi qu’au soleil d’été
surgit un magnifique épi
se balançant dans le ciel bleu
au souffle du vent.

Une petite fille disait à sa mère : « Je voudrais être grande comme maman. » Elle n’imaginait pas une seconde que pour devenir « comme maman », il ne s’agissait pas seulement d’être grande, mais de quitter ses poupées, son univers d’enfant, son corps d’enfant pour devenir autre et s’épanouir.

Allant son chemin à travers les champs de Galilée et montant à Jérusalem pour y donner sa vie, Jésus parlait avec ses disciples des choses les plus profondes avec les mots les plus simples. » Je vous le dis, affirmait-il, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul. Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit et conserve sa vie en Vie éternelle. (Jean 12,24)

Chemin pascal. Chemin de notre passage en Dieu.

Mystère de mort et de résurrection.