Présentation du chapitre 7
Lundi 26 septembre 2011 — Dernier ajout jeudi 17 novembre 2011

Un lien si fort

Ce qui donne chair à la promesse (p. 137-158)
 Un lien si fort quand l’amour de Dieu se fait diaconie Étienne Grieu Éditions de l’Atelier Collection Théologie/Repères Mars 2009

Couverture du livre : Un lien si fort -  voir en grand cette image Disponible à la bibliothèque diocésaineLa vocation diaconale de l’Église consiste à laisser passer en elle l’amour de Dieu manifesté en Christ, rendu possible par l’Esprit Saint, et cela à travers tout le champ des relations qu’elle tisse.

C’est cela qu’Étienne Grieu appelle diaconie : la mission du Christ qui devient mission de l’Église — c’est une dimension constitutive de l’Église et pas seulement consécutive -– c’est un ministère, une charge –- elle se réalise dans des activités / par un service organisé / par des manières d’être. C’est toute la dimension relationnelle de la vie ecclésiale qui est appelée à devenir diaconie, liens pétris par l’amour de Dieu.

Ce point est crucial. Si l’Église négligeait ce rendez-vous, sa foi deviendrait abstraite. Faute de rejoindre ce qui circule entre les humains, l’espérance des chrétiens se dessécherait en pure conviction.

Cette foi de pure conviction pourrait cependant encore habiter le quotidien de la vie des chrétiens de deux manières :

  • des exigences éthiques, des postures morales exigeantes et sévères
  • des pratiques de dévotion inscrivant Dieu dans tous les instants de la vie.

Avec le risque de produire des chrétiens fâchés : contre les autres qui ne veulent rien savoir de la Bonne Nouvelle, contre le monde imperméable à l’amour de Dieu, contre eux–mêmes peut être, incapables qu’ils seraient de rendre compte de l’amour qui est en eux. Il y a un risque que la foi, qui ne prendrait pas en charge ce qui circule entre les humains, n’accroisse encore l’immense distance qui nous sépare de Dieu.

Or, le Dieu de Jésus Christ est Celui qui s’est approché de nous. Baptisés en Christ nous avons revêtu le Christ, nous sommes invités à vivre en Lui, et à ce que toute notre existence soit imprégnée, habitée des dons de l’Esprit, et que notre vie, nos gestes tournés vers le Père manifestent, inscrivent son amour dans notre histoire et celle du monde.

1. Vocation et mission de l’Église

C’est vraiment ce que dit le Concile Vatican II en présentant la raison d’être de l’Église. Il est dit d’elle qu’elle est « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu, et de l’unité de tout le genre humain ».

Ce texte insiste sur le lien étroit entre le Christ et l’Église : c’est « dans » le Christ que l’Église doit être définie, c’est-à-dire en référence étroite à lui et à sa mission. L’Église, comme le Christ, est signe de l’union avec Dieu ; c’est-à-dire qu’elle a pour mission de porter dans le monde la présence de Celui qui nous réconcilie avec Dieu. Le texte qualifie cette union d’intime. Le projet de Dieu est vraiment de vivre à nouveau la communion avec l’humanité.

En même temps l’Église est le moyen (le latin dit instrumentum) de cette union intime : dans ce qu’elle vit, célèbre, annonce, dans son épaisseur sociale, elle permet, donne les moyens de vivre cette réconciliation avec Dieu. Ce point est essentiel : l’Église est appelée, à la suite du Christ, à manifester l’union à Dieu à laquelle l’humanité est promise. Le texte du Concile ne parle pas seulement de l’union avec Dieu. Il précise : « et de l’unité de tout le genre humain ». Tout se passe comme si l’union retrouvée avec Dieu était inséparable de l’unité retrouvée du genre humain. Les deux réconciliations sont indissociables. S’il en est ainsi, comment situer le rôle de la diaconie ?

2. Diaconie et fonction royale des chrétiens

Le Concile a présenté la vocation des chrétiens comme un unique appel susceptible de se déployer en trois directions correspondant aux trois fonctions du Christ : prophétique, sacerdotale, royale. Concernant plus particulièrement la dernière fonction, les baptisés sont renvoyés à la figure du roi de l’univers à qui tout est soumis. Mais il faut préciser la finalité ultime de l’action du roi dans la tradition biblique : ce n’est pas tant la soumission de toute chose à son autorité, que la réconciliation. Le roi de justice est ainsi le roi de paix. Le roi biblique est au service de la paix entre les hommes et avec Dieu. La fonction royale du Christ donne une consistance concrète à l’alliance renouvelée entre l’humanité et Dieu, cette alliance dont l’Église est comme le sacrement, le signe et le moyen.

La participation des chrétiens à cet aspect de la mission du Christ est donc le soin des liens et des relations, pas seulement interpersonnels (les relations courtes), mais aussi de ceux plus complexes et plus institués de l’économie et de la politique (les relations longues, plus médiatisées / instituées).

Cette compréhension de la fonction royale du Christ invite à présenter la dynamique de l’Alliance de Dieu avec les hommes comme un travail, confié à tous les baptisés, d’évangélisation de la dimension relationnelle de leur existence.

Cette dimension royale de la vocation chrétienne se présente sous deux modes :

  • celle d’une tâche pour tous les fidèles du Christ : laisser l’Évangile et sa logique d’Alliance travailler toutes les relations dont ils sont responsables, dans l’Église et dans le monde
  • celle du service confié aux pasteurs ( prêtres et évêques ) de manifester (sacramentellement) le don de la communion, la paix et la réconciliation déjà réalisées en Christ.

N.-B : dans sa réflexion sur les ministres ordonnés, Étienne Grieu distingue les pasteurs qui exercent le munus gubernandi, et les diacres qui sont chargés de rappeler ce qui est au principe de tout ministère : la volonté du Père de rassembler ses enfants dispersés, autrement dit, l’amour de Dieu. Au sujet des diacres virgule, on parle moins de munus gubernandi que de diaconie de la charité (p. 140.142)

En conclusion de ce point, Étienne Grieu parle d’une affinité forte entre la diaconie et la fonction royale des chrétiens. Affinité forte et non équivalence. La fonction royale est plus large que la diaconie (elle inclut le rapport aux biens, le rapport à soi-même : acceptation de soi, réconciliation avec son histoire…). La diaconie n’est pas non plus enfermée dans la fonction royale. Elle rejoint la fonction prophétique (elle annonce une Parole qui donne une autre intelligence du réel, du vrai). Elle participe de la fonction sacerdotale du Christ et de son Eglise (s’en remettre, pour la réponse de sa vie, entre les mains du Père).

NB : Je résume sur ce point la présentation d’Étienne Grieu qui relève dans le texte de Lumen Gentium une articulation insuffisante des missions respectives des laïcs et des ministres ordonnés, de l’ad intra ecclésial et de son ad extra. Que pensez-vous de l’ital. qui me paraît souhaitable ?

3. Diakonia, marturia, leitourgia, koinonia

Les trois fonctions du Christ (prophétique, sacerdotale et royale) ont généré trois tâches qui caractérisent la vie de l’Église : marturia (annonce de l’Évangile), leitourgia (célébration du salut), diakonia (service de la vie des hommes). Ces trois tâches ni n’expriment, ni n’épuisent à elle seules le Mystère de l’Église. Celui-ci est d’abord et avant tout une communion (koinonia), lien qui rassemble les enfants de Dieu autrefois dispersés et préfigure la réconciliation à laquelle l’humanité entière est appelée. Parce qu’elle est un don de Dieu, cette koinonia ne peut être considérée comme une tâche.

Cette communion advient :

  • quand ces trois tâches s’ouvrent l’une à l’autre
  • quand chacune d’entre elles est vécue en Église comme accueil du don premier de Dieu, et réponse dans le service et la prière.

Inversement, c’est la communion advenue en Christ qui engendre et permet le déploiement de chacune de ces fonctions et leurs relations intérieures.

Une conséquence est à tirer de ces remarques. L’Église ne produit pas de la diaconie comme elle exercerait une activité, produirait des services. Toute initiative de l’Église, d’une communauté particulière ou d’un baptisé, parce que portée par la koinonia de la foi, dira quelque chose de la marturia (la Bonne Nouvelle), et donnera consistance à celle-ci en permettant que leurs relations en soient évangélisées (diakonia), célébrées sous forme ramassée en quelques paroles et gestes (leitourgia). Étienne Grieu souligne ce trait crucial : « la diaconie est tissée avec ce qui constitue la substance de l’Église ; elle représente une des tâches qui forment sa raison d’être ».

Cf. Deus Caritas est, Benoît XVI, n°25. « La charité n’est pas pour l’Eglise une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer ».

4. Comment cela peut-il se faire ?

Pour donner consistance à la vocation diaconale de l’Église, Étienne Grieu se propose de réfléchir à la manière dont l’accueil de l’Évangile est susceptible de produire du fruit dans le champ relationnel et social, et cela à partir de l’expérience de simples pratiquants.

Etienne Grieu travaille à partir de l’exemple de l’assemblée dominicale. Même sans parler précisément à propos de cette assemblée d’une communauté, il note cependant sa consistance sociale (faite d’amitié, de sympathie de collaborations mêmes occasionnelles, de paroles échangées). Les personnes qui constituent cette assemblée sont elles-mêmes prises dans un réseau de relations (famille, quartier, vie associative, travail, etc…) qui les façonnent. D’une certaine manière, tous ceux que les paroissiens côtoient quotidiennement ou qui ont marqué leur histoire sont également là dans l’assemblée, ne serait-ce que par les empreintes qu’ils ont laissées sur ceux qui sont là présents. Ces liens sont tout sauf anodins, ils nous définissent, nous font tenir debout. À bien y réfléchir, nous fait remarquer E. Grieu, c’est à travers cet écheveau de paroles qui nous espèrent et nous appellent, d’engagements, de soutien que le don de Dieu, don de vie et de promesse, nous crée aujourd’hui, nous fait être.

Dans l’assemblée dominicale, c’est l’entrelacs de ces liens qui entre dans l’église. A l’écoute de la Parole, de l’appel à aimer et servir qu’elle fait retentir, par la confession de la foi, la louange, la prière d’intercession et celle du Notre Père, par le déplacement vers la table eucharistique, le croyant peut entendre la Bonne Nouvelle vibrer en lui et y chercher des résonances. C’est un double travail qui se produit en lui :

  • travail de discernement : reconnaître, dans ce qui le fait tenir debout, ce qui vient de Dieu parce que cela l’ouvre à la grâce. Discerner, à l’inverse, ce que ces liens pourraient avoir d’aliénant et de réducteur
  • travail de conversion, de libération pour se libérer des habitus et conditionnements sociaux, pour en rouvrir les fermetures

L’assemblée écoutante et célébrante opère au cours de la célébration un passage qui lui permet de reconnaître et de nommer Celui qui est à la source de sa joie, et lui donne de faire dépérir ce qui est rétif au don de Dieu. Tous les éclats d’humanité que les membres de l’assemblée portent en sont un peu éclairés et transfigurés. Les chrétiens entrent ainsi dans une vision nouvelle de ces liens : moins fonctionnels et utilitaires, plus symboliques et gracieux, où progressivement se donne à reconnaître ce qui donne la vie, ce qui est de l’ordre de la confiance et la vérité. « Les soucis de tenir sa place, de réussir, d’être reconnus se feront moins exigeants, aussi bien chez les simples participants au culte que parmi les responsables du lieu d’Eglise et dans la conscience commune qui s’y développe » (cf. Etienne Grieu, p. 148). Se fait là comme une confrontation entre cette assemblée paroissiale (entendue comme extrait de société) travaillée par l’Évangile, et le milieu dont elle provient, confrontation qui conduit la communauté à faire entendre du neuf là où elle est. Voilà qui relève de la diaconie comme évangélisation du champ relationnel. Une communauté porte l’Evangile par la forme qu’elle prend, par sa consistance sociale.

5. Des points d’attention pour avancer

Ce qu’Etienne Grieu vient de décrire s’opère au fil des jours, par un lent travail d’imprégnation évangélique. Les chrétiens peuvent en être à peine conscients. L’auteur utilise alors une parabole. Avant d’appuyer sur l’accélérateur il s’attache à vérifier que les freins sont bien desserrés. Il repère quatre freins :

  1. oublier de se poser la question
  2. sous-traiter la présence aux plus fragiles à quelques-uns qu’on laisse se débrouiller
  3. ne donner aucune expression publique à ce qui s’est vécu avec ceux qui ne comptent pas beaucoup
  4. se refuser à tout effort d’organisation, laissant jouer les bonnes volontés

Puis il développe quelques points de vigilance pour les communautés chrétiennes qui entendent prendre au sérieux leur vocation diaconale :

  1. s’interroger sur cette question, ce qui requiert pour elles la conscience que c’est là un rendez-vous avec le Seigneur
  2. cette interrogation est une tâche spirituelle. Une EAP ne pourrait-elle pas supplier le Seigneur de lui indiquer les chemins pour que les plus fragiles trouvent leur place dans sa communauté ?
  3. ne pas se précipiter sur le « faire » mais viser en premier lieu qu’une véritable rencontre puisse avoir lieu avec eux
  4. aider les membres de la communauté chrétienne à discerner leurs charismes, sans doute multiples (accueil / attention particulières aux malades, handicapés personnes âgées / exclus sociaux…). Tous ne sont pas appelés à faire tout ! Pour autant éviter la sous-traitance : quelques-uns sont chargés de cette attention comme le Secours Catholique, le CCFD sans que la communauté ait le souci de s’interroger sur ce qu’elle pourrait en recevoir, et sans qu’elle invente des temps et des occasions pour les inviter à partager leur espérance, leur foi, leur joie de vivre, ce qui les renouvelle dans cet engagement. Une EAP ne peut-elle pas inventer un temps de partage au sein de la communauté pour que celle-ci trouve à travers ce partage de quoi renouveler sa foi, son espérance, sa disposition à aimer ?
  5. accompagner ces missions de telle sorte qu’elles ne deviennent pas l’apanage d’une personne ou d’un groupe, mais qu’elles puissent irriguer toute la communauté
  6. porter le souci que ces plus fragiles soient associés à la vie ordinaire de la communauté, avec précaution pour qu’ils ne soient jamais mis en situation d’échec (cf. quelques exemples donnés par E. Grieu, p.153 )
  7. l’engagement des communautés chrétiennes envers les plus fragiles n’a pas bien entendu comme visée de ramener du monde dans les églises. Mais affirmer cela ne signifie pas non plus que l’on doive s’interdire de partager ce qui, au plus profond, pousse ses membres à oser cette rencontre (cf. l’expérience des « Voyages de l’espérance » proposés par le Secours Catholique).

E. Grieu conclut ainsi ce chapitre : une diaconie ne pourra se développer et donner du fruit que si elle s’engage non seulement pour une série de choses à faire, mais également comme une aventure spirituelle.

Cette présentation a été faite lors du Conseil épiscopal élargi du jeudi 22 septembre 2011, sur le thème Diaconia 2013.