lundi 21 avril 2008 , par Claudine Debatisse

Vivre la liturgie avec nos cinq sens

La liturgie, chemin de l’homme vers le sacré

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 1. La vue dans la liturgie

La Révélation biblique nous enseigne que, de nos cinq sens, la vue n’est pas le plus approprié à ce monde qui passe : en cette vie, en effet, nous ne pouvons qu’entendre et écouter Dieu pour Lui obéir. Ce n’est que dans l’autre vie que nous jouirons de la vision béatifique.

Vision de Dieu perdue

Car une des conséquences du mystérieux péché originel a été de faire sortir le genre humain du paisible voisinage de Dieu. Mais depuis la nuit des temps, l’existence de religions sur toute la surface de la terre exprime ce désir lancinant de retrouver la présence de Dieu dans nos vies quotidiennes. En cela consiste d’ailleurs l’une des plus étonnantes caractéristiques de l’espèce humaine puisque toutes ses races manifestent cette quête spirituelle.

Liturgie, porte du ciel

Vitrail

Toute la liturgie chrétienne vise donc à « rendre visible l’Invisible ». Les Orientaux en installant dans leurs églises, entre le chœur et l’assemblée, une paroi de bois sur laquelle sont accrochées des icônes (ce qui, précisément, signifie « image », en grec), et derrière laquelle se glisse le prêtre pour consacrer l’Eucharistie veulent manifester que nos lieux de culte sont comme la porte du monde visible vers l’invisible. D’ailleurs, la Vierge, qui permit au Verbe de Dieu de venir habiter visiblement dans notre monde, n’est-elle pas honorée par eux du titre de « Porte du Ciel » ? Nos retables, si magnifiquement ornés en Bretagne, veulent eux aussi, souvent avec une touchante naïveté, faire percevoir quelque chose du monde des anges, des Saints et des esprits célestes, où nous espérons rejoindre tous ceux qui nous ont précédés.

Plonger dans l’invisible

Aux diverses représentations peintes ou sculptées, terrifiantes ou tendres, écrasantes ou exaltantes qui ornent cloîtres, églises et cathédrales s’ajoute, dans nos célébrations, tout ce qui peut accrocher notre regard pour le faire plonger plus profond dans l’invisible. Outre un certain nombre de symboles qui ne peuvent qu’être contemplés, tels le feu ou la lumière, de la symphonie des couleurs liturgiques aux fines ciselures des vases sacrés, en passant par les vitraux, tout veut rendre gloire au Créateur et traduire Sa splendeur.

Nos frères humains, icônes de Dieu

Mais, justement, un point d’attention ne doit pas être perdu… de vue ! Si la richesse des objets de culte, la magnificence de nos célébrations, la splendeur de nos édifices religieux offrent à tous, riches ou pauvres, accès à la Beauté, tout ceci ne doit pas constituer un prétexte pour négliger les besoins matériels de nos frères et sœurs dans la nécessité, car ils sont, plus encore, par eux-mêmes, vivantes images de Dieu.

Père Philippe Roche

 2. L’ouïe dans la liturgie

Dieu est sourd – nous sommes sourds…

Paris… juillet 1957 : un congrès international de musique sacrée réunit des centaines de participants de la planète. A la tribune, un homme âgé… Joseph SAMSON, il présida longtemps aux destinées d’une grande maîtrise française : Sainte Bénigne de Dijon

« Mesdames, messieurs, Dieu est sourd ! »…
Silence stupéfait de l’assemblée… L’orateur poursuit : « Oui, Dieu est sourd puisqu’il vient à la messe chez nous le dimanche ! »
Énorme éclat de rire dans la salle. Le ton est donné : on pourra débattre dans la bonne humeur de la qualité de la musique liturgique !

Quant à vous, lecteurs ou lectrices de ce simple article, vous pourriez être pour le moins surpris qu’en parlant de l’ouïe dans la liturgie, on commence par affirmer une prétendue surdité de Dieu.

Petite fille au téléphone

Et pourtant nos attitudes d’orants et l’expression de nos prières font état d’une certaine difficulté à nous faire entendre de Dieu : ainsi dans les Psaumes :
« Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière » (psaume 129)
« Écoute Yahvé, sois attentif à mes cris, prête l’oreille à ma prière
 » (psaume 16)
« Quand je crie, réponds-moi » (psaume 4)
« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (et d’une manière générale tout le psaume 22, prière du Christ en croix)
« Vers Toi, Yahvé, j’appelle, mon rocher, ne sois pas sourd ! » (psaume 27)

Et pour ne pas être accusé d’anthropomorphisme, observons le comportement divin au travers de l’humanité de Jésus. N’est-il pas celui qui laisse l’aveugle de Jéricho crier de plus en plus fort : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » avant de se pencher vers lui ? Et l’ami importun de la parabole ne devra-t-il pas insister lourdement avant d’obtenir satisfaction ?

« Surdité » de Dieu, « handicap » de Dieu ? Ne pouvons-nous pas plutôt voir ici une certaine pédagogie de Dieu ? Nos demandes sont-elles bonnes ? Nos prières n’ont-elles pas besoin d’être purifiées au prix d’inlassables répétitions ?

Et puis, si Dieu fait la sourde oreille, nous autres, héritiers du « peuple à la tête dure », nous savons être de vrais cabochards et nous avons sans cesse besoin de nous faire rappeler à l’ordre : « Écoute Israël… », « Écoute Israël… », « Écoute Israël… »

L’ouïe dans la liturgie

Flutiste « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie, nous en rendons témoignage. » Ces premiers mots de la première lettre de Saint Jean introduisent bien au rôle que jouent nos sens dans la liturgie et particulièrement l’ouïe.

Il apparaît en effet que l’ouïe est un sens très sollicité dans l’action liturgique. Ainsi pourrions-nous, à l’issue d’une célébration nous poser une question : « Que venons-nous d’entendre ? Qu’avons-nous retenu ? », apportant ainsi quelque élément de réponse à la question de Paul dans sa Lettre aux Romains :
« La foi ne naît-elle pas de la prédication et la prédication ne se fait-elle par la Parole du Christ ? »

Livrons-nous à un petit inventaire des bruits, des sons, des paroles qui stimulent notre ouie le temps d’une messe dominicale par exemple. Pêle-mêle nous trouvons :

- des bruits (claquements de porte, bribes de conversations devant ou hors micro, effets Larsen, bruits extérieurs de la rue, pleurs des bébés…)

- des sons (cloches, sonneries et heures, instruments de musique, répétitions de chants de dernière minute…)

- des paroles (une Parole, des chants, des avis paroissiaux, des indications de page, des commentaires des rites, des chapeaux de lecture…)

Et le silence ? ! ! !

Dans ce déballage hétéroclite, comment faire émerger la PAROLE : la Parole de Dieu et la prière de l’Église qui feront naître notre foi ?

Pour répondre à cette question, trois citations en guise de conclusion :

- ­Revenons au cher Joseph SAMSON, toujours un brin provocant : « Si la musique et les chants n’ont pas la qualité du silence qu’ils viennent de rompre, que les instruments se taisent, que les chantres s’en aillent !… »

- La rencontre d’Élie avec Dieu au chapitre 19 du premier Livre des Rois : « Dieu n’était pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu mais dans le bruit d’une brise légère… »

- ­Et pour finir cette antienne du temps de Noël pour nous imprégner du mystère du Verbe Incarné : « Alors qu’un profond silence enveloppait toutes choses et que la nuit en était au milieu de sa course, ta Parole toute puissante, Seigneur, est venue du ciel, ta demeure royale… »

Père Loïk LE GRIGUER

Lignes et traits

 3. Le goût dans la liturgie

Du goût dans la liturgie ? vraiment ?

« Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur », nous fait chanter le psaume 33. Et c’est bien ce à quoi la liturgie nous invite sans cesse. Pourtant une question surgit immédiatement : si la liturgie donne beaucoup à voir, à entendre, un peu à sentir et à toucher, que peut-elle bien donner à goûter, hormis l’hostie que nous recevons à la communion ?

Passer à l’expérience spirituelle…avec tout son être !

Alors, pour comprendre la place du goût dans la célébration chrétienne, il nous faut changer de perspective, passer de la perception physique à l’expérience spirituelle. Le chemin pascal que propose toute célébration sacramentelle est celui de l’offrande totale de soi à Dieu, en esprit d’amour ; il est ce chemin où le chrétien s’engage avec tout son cœur. Car le croyant y rencontre son Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus, le Christ, qu’il faut aimer de toutes ses forces et de tout son esprit. C’est dans cette relation d’amour que Dieu se donne à goûter, car seul Dieu est Bon !

Goût de l’amour… de Dieu et des autres

Goût de l'amour, de Dieu et des autres

Comment Dieu se donne-t-il à goûter ? Il se donne à goûter dans l’assemblée réunie à son appel, assemblée fraternelle où l’amour de l’autre, la place qui lui est faite, l’attention qui lui est portée, le respect qui lui est donné sont autant de signes sensibles d’un Dieu qui se dévoile dans le visage des autres. Accueillir les autres, créer les conditions d’une vraie communion dans un même amour, c’est donner aux autres à goûter l’amour de Dieu et goûter nous même à cet amour qui change nos vies.

Goût de la Parole dans nos silences intimes

La lune dans les arbres Dieu se donne à goûter dans la Parole qu’il nous livre ; une Parole où il se fait notre nourriture ; une Parole à ruminer pour alimenter notre foi et nos engagements au monde ; une Parole vivante, nourriture fraîche, toujours nouvelle et pleine de saveur.

Dieu se donne à goûter dans le silence, au plus intime de nos cœurs, là où, au-delà des apparences visibles, nous accédons à l’Invisible.

Dieu se donne à goûter dans nos musiques et nos chants, dans la noble beauté de nos liturgies et des lieux qui les accueillent, dans l’humble bouquet de fleurs et la flamme vacillante de nos cierges, dans l’éclat lumineux de nos vitraux et la pénombre de nos lieux de prière personnelle et d’adoration.

Dieu se donne enfin à goûter dans la grâce des sacrements, don de sa propre vie et don de l’Esprit Saint, don de notre propre renaissance.

Le goût de la vie divine, avant goût du festin éternel

On le voit bien, ce que la liturgie donne à goûter est d’un autre ordre que celui d’une simple perception sensorielle. Elle nous donne, à travers les signes sensibles qu’elle utilise, à goûter une présence, la présence du Ressuscité. Dans la liturgie, le baptisé fait l’expérience des cinq sens spirituels de l’homme nouveau. Grâce à eux, il peut entendre Dieu dans sa Parole, les paroles humaines ou le silence de la nuit ; il peut voir Dieu dans les clartés et les ombres des lieux et du monde ; il peut sentir le Bien-Aimé dont le parfum l’attire irrésistiblement ; il peut toucher le côté transpercé du crucifié et dire sa foi en une Présence ; il peut goûter enfin combien est bon ce Dieu qui se donne pour que chaque baptisé croisse de la vie divine.

Source et sommet de la vie chrétienne, la liturgie ne nous donne pas seulement de goûter comme est bon le Seigneur ; elle est Avant-Goût dans le souffle de l’Esprit, dans le Corps du Ressuscité, dans la communion des Saints, du festin des noces éternelles où Dieu nos convie.

Serge Kerrien
Responsable du Service Diocésain de Pastorale Liturgique

 4. Le toucher et les gestes dans la liturgie

Les gestes de la liturgie

Venez, crions de joie pour le Seigneur…
Allons jusqu’à lui en rendant grâce…
Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
Adorons le Dieu qui nous a faits "

(Psaume 94)

Cela va de soi : on ne peut célébrer que dans son corps. C’est inscrit dans la louange, c’est inscrit dans notre corps. Pourtant, on constate que dans nos assemblées qui célèbrent le corps ressuscité, le corps eucharistique, le corps ecclésial, celui des participants est singulièrement absent, figé dans quelques attitudes monotones et esquissant des gestes que ne l’engagent que peu. Et dans le même temps, on pourrait craindre que l’abondance des gestes et la démesure des attitudes ne donnent au corps une telle place qu’il finisse par occuper tout l’espace, au détriment de la vie spirituelle. Quelle place alors pour les gestes, dans la liturgie ? Comment les comprendre ?

Des signes pour communiquer

jeune fille en prière Prière Quand l’homme célèbre, c’est avec tout son corps. Et si on considère que la liturgie est une action qui vise la rencontre entre l’homme et Dieu, il faut bien que la liturgie soit un lieu de relations. Quand nous devons entrer en relation avec quelqu’un, nous faisons appel à des signes, à des gestes dont votre vie quotidienne est remplie. Et chaque geste posé répond à une intention, porte lui-même un langage aussi riche que celui des mots. Dans la liturgie, comme dans la vie, le geste est d’abord un moyen de communication avec Dieu et entre les participants : lever les mains pour la prière dit la mise en relation avec Dieu ; se donner la paix construit l’assemblée en corps fraternel ; faire le signe de la croix rappelle que c’est un Dieu Père, Fils et Esprit qui donne le salut et que nous sommes une assemblée de baptisés.

Des postures qui nous enracinent dans le mystère pascal

Si elle est avare en gestes et donne peu à toucher, la liturgie repose sur des attitudes du corps.

Le mystère pascal s’exprime et se vit par trois grandes attitudes : se tenir debout, s’asseoir, s’agenouiller.

De ces trois grandes postures découlent beau-coup d’autres gestes.

Me voici debout

  • prêt à l’accueil, à m’arrêter sur moi-même, en homme libre et déjà ressuscité.
  • avant de reprendre la route, disposé à l’envoi, à l’engagement.
  • attentif à ce que je vais recevoir, travaillé par la pâque, déployé entre terre et ciel.
  • solidement appuyé sur le Christ pour que jaillisse l’action de grâce.

Me voilà assis

  • dans une position de repos, et je me laisse porter par la parole, le chant, la musique, le silence.
  • vivant intensément le mystère pascal dans mon corps au repos, uniquement occupé à me laisser faire par la Parole et la grâce du sacrement.

Me voici à genoux

Assemblée à genoux

  • au contact du sol, comme en retour à la terre, y retrouvant mes origines et m’offrant humblement à celui qui donne sens à ma vie.
  • non pas en un repli frileux ou confortable sur moi-même, mais en un désir de laisser Dieu modeler ma vie intérieure. Ces trois postures et d’autres gestes comme marcher en procession, s’incliner, faire la génuflexion, tracer le signe de croix ; encenser, ouvrir les bras pour la prière, tendre la main pour communier, se frapper la poitrine, etc…. sont des gestes qui parlent et qui font vivre la rencontre avec Dieu et avec les autres.

La force des postures se trouve dans la façon de les poser

Communion

Ce que la liturgie donne à toucher, les gestes qu’elle invite à poser et les postures qu’elle fait prendre sont essentiels : ils structurent le croyant en lui faisant apprendre une juste relation à Dieu et aux autres.

Pour assurer leur efficacité, il convient de bien prendre les postures. Quand nous sommes invités à ouvrir les mains pour prier le Notre Père, à prendre la main du voisin pour donner la paix, à recevoir le corps du Seigneur au creux de nos mains, à nous signer, à tremper la main dans l’eau, à embrasser l’autel, le livre de la Parole, la croix (le vendredi Saint), ne faisons pas les gestes à moitié. Leur force réside dans la façon de les poser, de les vivre.

Le geste manifeste une attitude intérieure

Une assemblée recueillie

Il en est de même pour les attitudes et les postures : quand nous sommes debout, prenons l’attitude de ressuscités ; assis, ne soyons pas avachis ; quand nous nous inclinons, que notre corps tout entier s’incline ; et quand nous plions le genou pour la génuflexion, que notre geste soit digne, ample et lent. C’est là que se manifeste notre attitude intérieure. La liturgie ne nous demande pas de poser des gestes et de prendre des attitudes uniquement pour rompre la monotonie ou créer un décorum. L’enjeu est double : découverte progressive d’un Dieu qui se fait proche de nous ; apprentissage de sa proximité aimante.

Tous ensemble, nous construisons l’Église, corps du Christ

En prenant, avec les autres, les mêmes attitudes, en posant, avec les autres, les mêmes gestes, je rends visible l’Église qui célèbre et rend grâce, à la fois une et multiple. Car la liturgie n’est jamais la juxtaposition d’individus qui poseraient les gestes et prendraient les attitudes qui leur conviendraient ; elle est le lieu où, tous, avec les mêmes gestes et dans des attitudes communes, forment l’assemblée liturgique, épiphanie de l’Église, signe de salut pour le monde.

Serge Kerrien
Service diocésain de Pastorale Liturgique

 5. L’odorat, parent pauvre dans la liturgie ?

L’odorat n’est sans doute pas celui de nos cinq sens dont il est le plus facile de parler à propos de la Liturgie… A quelles élucubrations, pensez-vous sans doute, ne va-t-il pas falloir se livrer pour montrer que l’odorat peut et doit, lui aussi, nous aider à entrer dans la prière ?

L’odorat, sens de la mémoire

La ParoleTout d’abord, je voudrais vous ren-voyer à votre propre expérience. N’avez-vous jamais noté combien les odeurs parviennent à nous replonger dans le passé, à faire remonter à notre mémoire des souvenirs ? Qui n’a pas fermé les yeux pour humer les effluves des confitures, échappées de la cuisine, afin de revoir une maison d’enfance où nos grands-mères s’activaient ? Qui n’a pas respiré à pleins poumons l’odeur du goémon et du varech pour retrouver les vastes étendues découvertes par la mer à marée basse, lorsque, enfants, nous allions patauger dans les flaques à la recherche de palourdes, de coques ou de couteaux ?

L’odorat semble donc bien être celui des cinq sens qui sert le mieux la mémoire. Or la mémoire est l’une des facultés humaines à laquelle Dieu renvoie l’homme en permanence : lorsque Il nous demande de nous souvenir de Son alliance, de faire mémoire de Sa Résurrection, de ne pas oublier Ses enseignements.

L’encens, premier « attracteur » liturgique de notre odorat

En matière de liturgie, ce vers quoi l’odorat nous ramène spontanément n’est pas forcément un bon souvenir : bien des gens, en effet, que nous n’accueillons que pour des obsèques, n’ont d’autres points de repère olfactifs que l’encens utilisé pour honorer les défunts. D’une part, ils occultent souvent que cet hommage manifeste splendidement que nous croyons que ceux qui nous quittent, tout comme nous, sont créés à l’image de Dieu et qu’ils ont donc droit à être enveloppés du parfum réservé à Dieu Seul… Et cette exclusivité s’avère vraie dans toutes les religions. D’autre part, s’ils venaient à des messes plus festives, ils associeraient l’encens également à nos plus joyeuses et plus belles célébrations. Les nuages de fumée parfumée – et les parfums d’encens sont infiniment plus variés que nous ne le pensons naturellement – qui enveloppent l’autel et les célébrants, puis s’élèvent dans le chœur, manifestent la « nuée lumineuse » qui entoure le mystère de Dieu. Il Se révèle, mais il ne nous est pas possible, ici-bas, d’accéder à Lui dans toute sa plénitude. Nous ne pouvons que pénétrer dans le mystère…

Encens

D’ailleurs, un jour où j’accueillais des personnes handicapées mentales dans une église où de l’encens avait récemment été brûlée, elles s’étaient arrêtées net à l’entrée en s’écriant : « Hummm, ça sent la maison de Jésus ! »

Les Saintes huiles

Par ailleurs, en cette année 2008 où la cathédrale-basilique saint Tugdual a connu la grande joie d’accueillir la célébration de la messe chrismale, au cours de laquelle l’évêque du diocèse bénit et consacre les huiles saintes utilisées pour célébrer baptêmes, confirmations, ordinations et sacrements des malades, il ne faudrait pas oublier qu’à ces huiles est mélangé un parfum précieux.

Les saintes huites

Pourquoi cette association ? Le parfum est par nature volatile. En le mélangeant à de l’huile qui pénètre en profondeur la peau qui reçoit l’onction (c’est la signification du mot « Christ », en Hébreu, ou Messie en Grec : Celui qui a reçu l’onction qui consacre), on en fait durer l’effet odoriférant. D’autant qu’à l’origine, l’onction d’un catéchumène au jour de son baptême était opérée sur tout son corps, avant qu’il ne revête le vêtement blanc : l’idée moderne d’une véritable friction au savon n’est pas très loin…

Baptême

Envoyés pour répandre dans le monde la bonne odeur du Christ

Au fond, de même qu’un bain ou une douche débarrasse des mauvaises odeurs et fait « sentir bon » enfants comme adultes, l’onction d’huile sainte veut manifester que les Chrétiens, baptisés, confirmés, ordonnés ou restaurés dans l’épreuve de la maladie, constituent le corps du Christ, l’unique « Oint » de Dieu. Tout comme Dieu a choisi de S’incarner en Jésus qui reçut de Marie Sa nature humaine, Dieu choisit donc chaque Chrétien pour qu’il aille répandre autour de lui la « bonne odeur du Christ ».

L'onction à Béthanie

C’est tout le sens de l’Évangile de Jean qui nous rapporte l’onction de Béthanie : lorsque « la pécheresse aimante et pardonnée » brisa sur les pieds de Jésus un flacon de nard très précieux, son parfum s’en répandit dans « toute la maison ». Alors, n’ayons pas peur d’embaumer le monde … et nous mourrons « en odeur de sainteté » !

Encensoir

Père Philippe Roche

 Conclusion :
Nos cinq sens dans la liturgie …
donnent sens à nos liturgies

Nous voici arrivés au terme de cette série d’articles qui a voulu nous aider à réfléchir sur l’utilisation de nos sens dans la prière communautaire que constitue la liturgie. Quelle providentielle coïncidence que de pouvoir conclure sur ce sujet en plein temps pascal !

Liturgies visibles et liturgie éternelle

En effet, d’une part, nous y célébrons la promesse de la restauration et de la transformation de « nos pauvres corps » à l’image du « Corps glorieux » du Christ, comme le dit la prière pour les défunts : or c’est bien de notre condition d’êtres incarnés qu’il s’agit lorsque nous parlons de nos cinq sens. D’autre part, les lectures que nous entendons durant tout ce temps liturgique, nous font contempler, dans le livre de l’Apocalypse, que nos frères orthodoxes désignent sous le titre encore plus évocateur, de « Révélation », la liturgie céleste et éternelle : l’action de grâce et la louange éclatante que le peuple des Élus fait monter devant la majesté toute-puissante et bienfaisante de Dieu et dont nos plus belles liturgies ne demeurent que de pâles évocations.

Paradoxales utilisations des sens dans la liturgie

Ces articles ont notamment montré combien un peu de réflexion sur l’utilité de nos sens dans la liturgie conduisait à dépasser une première approche, un peu banale, pour saisir qu’ils y jouaient un rôle tout à fait essentiel. Car, la fonction tenue par chacun d’eux engendre bien des paradoxes féconds.
Ainsi, la musique qui réjouit nos oreilles ne doit pas faire oublier la qualité du silence.
La splendeur et la richesse de ce que nous voyons ne doit pas nous empêcher de discerner la présence, invisible, de Dieu dans nos frères, particulièrement les plus pauvres.
Les gestes accomplis dans la liturgie ne sont pas là pour rompre la monotonie d’une présence statique : ils nous constituent membres du Corps du Christ Ressuscité et signe vivant pour notre monde.
L’odorat nous aide et nous invite à faire œuvre de mémoire, notion tellement présente dans l’Ancienne Alliance.
Le goût, enfin, se charge de toute la force que revêt le verbe goûter lorsqu’il est employé au sens figuratif : nous sommes invités à savourer la présence de Dieu qui Se donne dans Sa Parole, Son Pain et l’intimité de Sa Présence.

L’art de la table met en œuvre une véritable symphonie des sens

Étonnamment, chacun de nos cinq sens se trouve jouer un rôle particulièrement actif lorsque nous prenons un repas, particulièrement un repas de fête, …de noces par exemple : joie de voir la beauté de la table, drapée, fleurie, et ornée de la plus belle vaisselle ; douceur du toucher de la nappe soyeuse et confort des sièges ; excitation de notre appétit par l’odeur délicieuse des plats ; dégustation des mets et des vins ; charme, enfin, des conversations partagées avec les convives.

Or, seule l’espèce humaine réalise des festins. Elle ne se contente pas seulement de se nourrir : elle cultive l’art culinaire et la convivialité.

Icône de Cana

La messe, repas des noces de l’Agneau, s’inscrit donc dans l’une des caractéristiques les plus fondamentales qui soit commune à toutes les espèces qui composent la grande famille humaine, créée à l’image de Dieu… Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que nos sens y soient appelés à y donner toute leur mesure ?

Des sens eux aussi blessés par le péché

Reste que nos sens sont blessés, mystérieusement, par la non moins mystérieuse faute originelle. Nous les utilisons de façon désordonnée, en les détournant de leur vocation profonde : rendre gloire à Dieu et nous mettre au service de notre prochain. Les mystiques ont vu dans les cinq plaies du Christ crucifié la source de la guérison de nos sens.

Osons les exposer à la grâce que le Seigneur nous offre pour nous sauver … et osons Lui rendre grâce pour notre condition d’êtres incarnés.

Père Philippe Roche

Extraits du Bulletin de la Communauté Pastorale Saint Tugdual
(N°12- 2007 et N° 1 à 5 - 2008)
Bibliographie sommaire
  • « Les Pierres Vivantes » du moine bénédictin Philippe Marciewicz et du photographe d’art Ferrente Ferranti, aux Editions Philippe REY
  • « Ouvre tes sens à Dieu », de Anselm Grün, moine bénédictin, édition Médiaspaul

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