Son parcours
C’était l’enfant du pays : Alexis naquit le 26 décembre 1883, à Plouguenast. Il reçut le prénom de Mathurin à son baptême. Après ses études au collège de Quintin, puis à Guingamp, il entre au grand séminaire de Saint-Brieuc en 1901, mais n’y passa qu’une année. Attiré par la voie monastique, il entre à l’âge de 19 ans à la Trappe de Timadeuc, y fait sa profession solennelle en 1908, ordonné prêtre la même année.

Ci-contre, Dom Alexis Presse à Tamié en 1926
Repéré par ses capacités intellectuelles, Alexis est envoyé à Rome où il obtient le titre de Docteur en droit canon : il effectue des recherches sur l’histoire de l’ordre Cistercien, puis celle de l’Observance de la Trappe. Il remarque une forme d’éloignement par rapport à la règle originelle de saint Benoît. Son texte (en 1918) intitulé « La Paix Notre Dame » décrit une forme de monastère imaginaire, qui reviendrait à la règle primitive, et s’adapterait davantage au monde contemporain, dans un esprit moins austère.
Étudiant à Rome, Alexis doit rejoindre la Savoie, à l’abbaye de Tamié, où il est nommé prieur en 1925, puis père Abbé. Son aspiration à revenir à l’idéal des premiers Cisterciens lui vaut des soucis relationnels avec ses supérieurs. Il est déposé de sa charge d’abbé, c’est la traversée du désert pour lui.
Boquen, la renaissance
Ci-contre, l’abbaye de Boquen en ruines en 1936
Il se souvient de l’abbaye de Boquen, où il pourrait peut-être réaliser son projet réformateur.

L’abbaye a été fondée en 1137 par Olivier II de Dinan, avec l’apport de moines venus de l’abbaye de Bégard. Le régime commendataire, comme dans bon nombre d’abbayes, a entraîné le déclin de l’abbaye. En 1793, elle est saisie et vendue comme bien national. L’abbaye située au cœur boisé du Mené avait connu une triste destinée, devenant carrière de pierres. On retrouve des vestiges sculptés un peu partout, dont la grande fenêtre du chœur de l’église, partie embellir l’église de Plénée-Jugon.
La famille de P. Alexis achète le domaine, avec l’aide d’une association. Il arrive donc seul le 16 octobre 1936 sur le site de Boquen. Très vite, il est bien accueilli par le curé du Gouray (ils avaient été séminaristes ensemble) et l’évêque de Saint-Brieuc, Mgr Serrand. Tout est à reconstruire… Alexis s’assoit devant les ruines, et sa première action est de prier le bréviaire. Priorité à la prière ! La contemplation qui nourrit l’action : « ora et labora » !
Boquen étant inhabitable, il loge au presbytère du Gouray. Progressivement, il s’entoure de personnes expérimentées, dont son confrère moine P. Benoit, ingénieur en arts et métiers, nommé architecte. Il compte sur le talent et la fidélité dans le temps d’Auguste Bourdais, sculpteur. Et P. Guirec qui s’occupe de Grisette (l’âne) et des vaches. Quelques moines l’ont donc rejoint. A l’été 1937, ce fut la fête des 800 ans de l’abbaye : débroussaillé, et rendu accessible, le site accueille une foule considérable ! Une dynamique est lancée : Alexis est un bâtisseur des temps modernes.
Le frère François (Lancelot) a recueilli des souvenirs assez précis de sa personnalité : « Il est d’une audace formidable ! un bulldozer dans les observances monastico-trappistes et d’une timidité excessive dans d’autres cas ; c’était un visionnaire, un intuitif, un fonceur. Il ira jusqu’au bout. Rien ne l’arrêtera. Un chercheur avec un sens profond de la Vérité, suivant sa devise : ‘La Vérité dans la charité’, tirée de saint Paul. Il savait dénicher les vieux livres, les fonds de bibliothèques parfois à l’abandon, et demandait à les récupérer. De même pour des statues à l’abandon, idem pour les reliques : reliques des Saints Bretons à St Jacques du Haut-Pas à Paris. »
Textes écrits par l’abbé Jean-Marc L’HERMITTE
Témoignages de ceux qui l’ont connu vivant
Simone. Elle garde un souvenir ému de lui, qui vivait « comme un saint ».
« Tous les dimanches, il venait à la messe à pied au Gouray, hiver comme été. Il refusait d’être transporté. Passant par les traverses, il revenait boueux. Le jour de la saint Bernard (20 août), on aimait aller à la fête à Boquen ». Les gens se demandaient : comment il a pu faire tout cela ? ‘Je compte sur la Providence’, disait-t ’il. Il n’avait qu’un œil, mais il disait : ‘Je vois plus clair que toi avec tes deux yeux.’ Tout en lisant en route, il avait l’œil vif sur le paysage : ‘A tel endroit, il y a un chêne qui a des branches sèches dans le haut, faudra le couper !’ Il était intéressé pour le bois de chauffage au scriptorium où à la cuisine. Il prenait plaisir à parler patois, et il a rendu des services à tous les agriculteurs du quartier, se transformant parfois en assistant social pour telle famille. On n’avait pas les moyens de locomotion pour aller à Boquen, c’est lui qui allait vers nous. »
Daniel. « Je demandais à ma grand-mère, qui était ce prêtre ? ».
J’ai vu pour la première fois Dom Alexis à Lamballe lors d’une procession le jour du 8 septembre au Pardon de Notre-Dame de Grande Puissance. Je devais avoir une dizaine d’années avec ma grand-mère. En effet, parmi le clergé accompagnant la procession je remarquais un homme tout vêtu de blanc. Plus tard j’appris que ce vêtement de chœur s’appelait une coule. Je demandais à ma grand-mère, qui était ce prêtre ? Elle me répondit que c’était un moine qui habitait près d’une abbaye en ruines du côté de Plénée-Jugon, Boquen. Cette commune je la connaissais puisque c’est là que mon père était né. Le soir, je lui demandais des explications sur ce lieu et surtout de nous y emmener un jour. Le dimanche suivant, nous y allions en famille. La route nous avait paru longue et tortueuse…Tout à coup une sombre forêt nous apparut et au bout d’un chemin, quelques masures et des ruines. Ce fut pour moi un choc quand je vis cette église en ruines mais aussi un plaisir, car j’étais passionné par l’époque du Moyen-Âge.
Nous entrons dans une salle qui servait de chapelle. Là, deux rangées de sièges, l’une en face l’autre, appelés stalles où quelques hommes en blanc psalmodiaient des chants en latin. Ils étaient une poignée, vêtus de la coule blanche. Là, je vis de plus près Dom Alexis. Après cette halte priante nous avons visité les lieux avec un moine, le Père Corentin. Il nous fit l’historique de l’abbaye en nous promenant dans les différents endroits tout en s’attardant dans les ruines de l’abbatiale. Un vieux moine vint le rejoindre pour lui demander un renseignement. C’était Dom Alexis. Tout en noir avec une sorte de blouse bleue, sur le crâne, il avait une calotte et aux pieds, des sabots. Son visage était mince encadré d’une courte barbe blanche. Des petits yeux pétillants qu’il plissait quand il nous regardait.
Après cette première visite j’eus l’occasion de revenir plusieurs fois à Boquen. La deuxième visite c’était avec le patronage Penthièvre de Lamballe pour y passer la journée à la lisière de la forêt pour y faire des jeux. La journée débuta par la messe avec les moines. Nous étions une trentaine d’enfants à assister à la messe. C’était Dom Alexis qui célébrait dos à l’assemblée à l’époque. A chaque fois qu’il se retournait vers nous, les yeux fermés, il se balançait légèrement d’arrière en avant, juste au bord de l’estrade. Il nous faisait peur car nous avions l’impression qu’il allait tomber. Nous étions très impressionnés de voir ce moine tellement habité par la ferveur de célébrer la messe que nous en parlions entre nous.
Après des années de labeur de présence et de prières, l’image de Dom Alexis s’est estompée…
Puis, j’ai continué à fréquenter ce lieu, avec le patronage, les scouts, mes parents. La dernière image que j’ai de Dom Alexis c’est celle du 22 août 1965 lors de la consécration de l’Abbatiale, sur un brancard, il assistait à la cérémonie. Émouvant de voir ce vieux moine qui avait ressuscité Boquen au milieu de plus de 10000 personnes venues lui rendre hommage.
Dom Alexis quittera ce monde le 1er novembre 1965. Il dort aujourd’hui son éternité dans son abbatiale, un lieu qui aura connu bien des vicissitudes…mais qui vit toujours !
Père Elie Geffray. « Depuis Éréac, c’était à la portée d’une sortie en vélo. »
C’était dans les années 50. L’abbaye de Boquen était en voie de restauration. Un arbre et des ronces envahissaient encore la nef sans toit de l’Abbatiale. Une chapelle provisoire avait trouvé refuge dans une aile quelque peu restaurée. C’est là que les moines chantaient l’office présidé le Père Abbé qu’on appelait Dom Alexis. Un homme fascinant à la tête d’une petite communauté de moines hirsutes mais ardents.
Depuis ma commune d’Éréac, c’était à la portée d’une sortie en vélo. Le vicaire de la paroisse nous y entraînait parfois après la séance du catéchisme et les vêpres du dimanche. La père abbé, au visage austère mais au regard perçant et rayonnant, portait, avec sa bure râpée, les insignes d’un Abbé : l’anneau, la croix pectorale et une éternelle calotte noire. Il nous nous accueillait avec un sourire inspiré. Sans qu’il ait besoin de nous parler, il nous délivrait un message de joie intérieure. Et puis on racontait tant de choses étonnantes à son sujet. Il avait quitté une abbaye en Savoie pour refonder celle-ci dans la plus stricte observance de la règle de Saint Benoit. Cette image d’insurgé au nom de la bonne cause lui conférait le prestige du prophète.
On savait aussi qu’il entretenait des relations avec des personnalités illustres. Bientôt, il y associera un tout jeune novice à cause de son intelligence aiguë, du nom de Bernard Besret. Ils étaient d’accord sur un point : il fallait réformer l’ordre cistercien. Alexis voulait revenir à l’origine stricte de la règle de St Benoit (6ème siècle) tandis que Bernard désirait l’adapter à la vie moderne. De là date une bifurcation mal maîtrisée aux aléas inattendus. Mais quoi qu’il en soit c’est la silhouette du Père Alexis qui demeurera désormais la figure emblématique de Boquen.
Père Henri Cocheril. « J’ai rencontré plusieurs fois le Père Alexis. »
J’ai rencontré plusieurs fois le Père Alexis. Je retiens la première et la dernière fois.
La première fois, c’était en septembre 1952. Le recteur de Trélat-en-Taden, ma paroisse natale, avait fait le choix de rejoindre Boquen. C’est mon père qui le conduit à l’abbaye. Avec un autre paroissien, j’étais donc dans la voiture. J’avais alors 12 ans et je m’apprêtais à entrer au collège des Cordeliers de Dinan. Le Père Alexis nous accueille et nous fait découvrir une abbaye en « reconstruction », à tous points de vue !
La dernière fois, c’était le dimanche 22 août 1965, pour la consécration de l’abbatiale qui venait d’être restaurée. J’étais alors diacre et en pastorale d’été à la paroisse de Saint-Jacut de la Mer. Avec 2 prêtres présents eux aussi pour ce service pastoral, nous sommes allés à Boquen pour participer à la célébration présidée par Mgr Kerveadou. Nous sommes là au milieu d’une grande assemblée et voici que le Père Alexis arrive, amené par une ambulance depuis Saint-Brieuc où il est en soins. Et c’est porté dans un fauteuil qu’il accède au chœur de l’Abbatiale… Quelques semaines plus tard, le Ier Novembre 1965, il décède à Saint-Brieuc. Nous venons avec le séminaire à ses obsèques qui se terminent par son inhumation dans l’Abbatiale.
1952-1965 : une période importante pour l’abbaye de Boquen et pour le Père Alexis qui avait pris l’initiative en 1936 de la faire revivre ! Merci à lui et à ceux qui l’ont accompagné durant toutes ces années. Merci aussi à celles et ceux qui font vivre aujourd’hui l’abbaye de Boquen !
