Nous venons d’apprendre le décès de l’abbé Paul Houée, survenu dans la nuit du 28 au 29 juin 2026 ; lui qui fut prêtre, maire et sociologue. L’abbé Paul Houée fut une figure bretonne qui a marqué l’évolution de tout un territoire : Le Mené. Brigit Le Roux, déléguée pastorale sur la paroisse Saint-Brieuc, l’avait rencontré à l’EHPAD « Le Cèdre ». Témoignage.
En chemin d’Emmaüs
Je suis né en 1931 dans le Mené, mes parents avaient une ferme de douze hectares, j’étais le seul garçon et l’aîné de la famille ; en principe je devais reprendre la ferme. Pour tous, j’étais « le petit gars de Jean Houée de Bosny ».
Mes parents m’ont donné de solides racines, une route bien tracée, ils m’ont orienté vers le petit séminaire de Quintin, où j’ai découvert la JAC, la Jeunesse Agricole Catholique. La vocation sacerdotale, j’y pensais mais ce n’était pas très précis ; c’est seulement à la fin de mes études que j’ai eu à choisir : soit aller à l’École Nationale d’Agriculture de Rennes pour devenir un responsable paysan, soit entrer au séminaire. C’est l’abbé Yves Thomas, un de mes professeurs, qui m’a orienté et m’a dit : « Fais un essai de trois mois et tu verras ». Je suis rentré au grand séminaire à St Brieuc, au bout de huit jours la question était réglée, je ne l’ai jamais remise en cause. J’ai compris que le service à rendre au monde rural c’est de lui annoncer l’espérance pascale capable de nourrir et de dilater tous les espoirs et les engagements pour un monde meilleur. Ça a toujours été l’objectif de ma vie.
Le 8 avril 1956, c’est dans la cathédrale de Saint-Brieuc, à peine restaurée, je suis ordonné prêtre. Un mois après, c’est le départ pour l’Algérie où je découvre le Tiers Monde, des jeunes affrontés à la guerre, un monde musulman qui me marquait par son sens de l’Absolu et sa fidélité à la prière. De retour d’Algérie, on m’envoie à Lannion pour préparer une licence de Lettres, un détour par Angers où j’étudie la philosophie et la sociologie. On me demande de faire une thèse de doctorat, je choisis pour thème « Développement et Coopération agricole en Bretagne centrale » ; ce qui me permet de retrouver l’histoire de mon pays, ses racines et ses projets… C’est avec cette approche approfondie que j’ai retrouvé le monde rural.
À la suite d’un voyage d’études en Israël où j’ai vécu un vécu dans un kibboutz en Galilée, je souhaitais partager mes découvertes auprès des gens du Mené, mais ces mêmes personnes m’ont demandé de parler de ma thèse. Ça a été pour moi un moment de conversion : donner un sens à ce monde rural en attente. De-là, cet élan populaire du Mené « un pays qui ne veut pas mourir ».
J’ai poursuivi mes recherches à Paris puis à l’INRA de Rennes. Une période professionnelle faite d’imprévus, de circuits hors-pistes, en mêlant sans cesse l’activité universitaire et scientifique, d’engagements très concrets dans les responsabilités locales et régionales. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont fait réfléchir.
En 1977, des jeunes de Saint-Gilles du Mené m’ont demandé de les aider à faire une liste pour les prochaines élections, je voulais bien leur donner un coup de main. Jamais je n’aurais imaginé qu’un mois plus tard je devenais le maire de ma commune. Dans cet engagement communal de 1977 à 1995, pas question d’avoir une carrière politique, mais de prendre en main l’animation du développement participatif.
Au service de notre Église
Prêtre plus que sociologue, j’ai cherché toute ma vie à approfondir le sens de l’Église.
Au cours de voyages, en particulier ceux du Brésil où j’ai rencontré Dom Helder Camara ; j’ai côtoyé l’Église des pauvres, celle des favelas… une expérience riche vécue avec des jeunes, nous avons traversé les campagnes brésiliennes… Il y a eu aussi les voyages en Inde où j’ai découvert d’autres spiritualités, sans oublier la Terre Sainte. Des visages d’Église, des belles rencontres… Comme me disait mon responsable de recherche : « Toi, tu fais de la sociologie avec de la boue sous les godasses, avec des engagements concrets. »
Riche de ces diverses expériences, l’Église a souhaité ma collaboration pour animer des ateliers diocésains : l’aménagement pastoral de notre diocèse et la pastorale des décideurs où un groupe d’une trentaine de personnes réfléchissait sur le monde du travail, le monde de la santé… Qu’est-ce que l’Évangile, qu’est-ce que l’Église ont à dire là-dedans. Ces réflexions étaient avant tout rattachées aux trois priorités souhaitées par Mgr Fruchaud : les enfants et les jeunes, les blessés de la vie, les responsables.
Ces divers engagements étaient soutenus par une vie spirituelle rythmée par des temps de recueillement, de retraites dans des monastères, dans des foyers de charité…

Le mystère pascal de mort-résurrection, qui avait été le centre de ma formation théologique, est alors devenu le rocher de ma foi, de ma vie spirituelle. Le point central de l’Évangile c’est pour moi le récit des disciples d’Emmaüs : deux jeunes qui ont cru trouver dans Jésus celui qui allait redonner vie, les libérer…mais il y a la débâcle des apôtres, la mort sur la croix. Ils n’y croient pas, ils rentrent chez eux. Ils ont quand même assez de courage pour accueillir l’étranger qui se mêle à leur désarroi et qui essaie de comprendre ce qui se passe. Alors tout ce dialogue qui est merveilleux entre le Christ et les disciples, Jésus qui l’élargit en ouvrant ce qui dans les Écritures le concernait. Il replonge leur désarroi dans une grande histoire d’amour. Peu à peu les cœurs se réchauffent, ils arrivent au bout du chemin et là, la question : vont-ils le garder ou le laisser partir ? Ils l’accueillent à la maison ; au partage du pain, les yeux qui s’ouvrent, puis le retour en vitesse à Jérusalem.
L’apparition de Jésus à Marie-Madeleine, et encore celle faite aux Apôtre près du lac…Ces apparitions nous rappellent le passage d’une situation de grande difficulté vers la reconnaissance de Quelqu’un qui change nos vies et qui fait que 2 + 2 = 5. Il y a un nouvel espoir, une envie de continuer, d’aller jusqu’au partage, celui de l’Eucharistie mais aussi le partage avec le monde.
Je suis un prêtre heureux. Je rends grâce au Seigneur d’achever ma vie dans une Église, dans un diocèse qui respirent l’espérance du Magnificat.